jeudi 12 avril 2012

Vertueuse démocratie

Si la démocratie est le régime - ou devrait l'être - de la vertu. Il faut que l'on s'entende sur ce que serait la vertu en démocratie. En elle-même, la démocratie n'est pas la vertu. Ainsi on peut concevoir des démocraties d'exclusion, ce qui était le cas chez les Grecs. L'exclusion peut être fondée d'ailleurs sur divers critères, plus ou moins moraux. La vertu requise par la démocratie ne lui est pas consubstantielle. 

L'on pourrait croire que cette fameuse vertu serait, tout d'abord, politique. Or il n'en est rien. La vertu qui fait la démocratie est d'abord personnelle. Elle demande de chacun la liberté, l'autonomie, requiert l'effort de libération nécessaire à une vraie indépendance d'esprit. Cet effort est vertu au sens étymologique du terme, car il ne va pas de soi et suppose une force constante. L'indépendance d'esprit, l'autonomie dans la décision et le choix, ne sont pas choses données en-soi, surtout dans une société soumise au formatage perpétuel des opinions, au flot ininterrompu de la désinformation - comme appeler l'information livrée en "20 minutes", qui forcément ne peut, ni ne veut, entrer dans des nuances, qui dépassent tout le monde, ennuient, et qui pourtant seraient nécessaires et salutaires. 

L'autonomie de choix suppose, au préalable, une autre autonomie encore plus difficile : celle du désir. On le sait, la psychanalyse n'a cessé de louanger le "désir", un désir toujours perçu - pratiquement, en tout cas- comme autonome a priori, comme presque inné. Or, cette perception relève d'une mythologie : il n'est de désir que médiatisé, il n'est de désir que mimétique, il n'est de désir que de truchement. Dès lors, chercher une autonomie du désir, revient à mettre en cause ses modèles, la médiation elle-même, le jeu -violent- du mimétisme. Cette remise en cause ne peut se faire sans une prise de conscience, sans l'expérience charnelle, incarnée, de mon implication dans le jeu mimétique. La prise de conscience n'est ni évidente, ni aisée, et encore moins dans une société mimétique en diable où, par exemple, sur les murs s'étalent ce message publicitaire "Be different" ! 



Qu'est-ce donc cette injonction à la différence qui, si on la suivait, nous ramènerait à une similitude universelle? Comment peut-on dire, à tout le monde ,d'être différent en acquérant le même objet? C'est forcément les signes préfigurant la guerre; soit l'objet est courant et tout le monde aura le sien, mais alors cet objet, en définitive, ne vaut rien, et donc l'injonction "be different" est un ordre, qui pourrait, dans d'autres circonstances, être cruellement signifié, soit l'objet est rare, et donc c'est la bataille pour l'obtenir. 
On ne peut être différent qu'ailleurs, que dans l'acceptation de l'identité non-différente. Vanter la différence pour mieux renforcer la similitude, c'est de la violence sous le velours.

La première vertu démocratique est d'abord la critique  personnelle de la similitude et, de manière concomitante, de l'injonction à être différent. Autrement dit, il s'agit de quitter une fois pour toutes l'injonction paradoxale délivrée par le jeu sociétal du désir mimétique.

mercredi 11 avril 2012

Démocratie vertueuse

La démocratie a été inventée, il semblerait, par les Athéniens. Soit, laissons-là le cliché. Cette "invention" - qu'il faudrait comprendre, à la limite, au sens traditionnel, de "trouver" - a eu une généalogie mouvementée. La démocratie arrive jusqu'à nous à la fois ancienne et neuve, vigoureuse et déjà usée. Aujourd'hui, il n'est question que de la promouvoir, de la défendre, de la consolider.On la vante comme le système politique idéal, comme celui qui ne présenterait aucun défaut, celui qui n'a d'ennemis qu'extérieurs. Le pouvoir de tous - tous en tant que peuple, en tant que communauté - n'est en vérité que le pouvoir d'une majorité, aujourd'hui celle-ci et demain celle-là. Ce qui, en soit, ne l'invalide pas. Si la démocratie est, dans le monde occidentalisé, le régime le plus plébiscité, il est aussi celui qui requiert le plus de vertu. Une vertu individuelle et collective. Individuelle, puisque n'importe qui peut prendre part directement au gouvernement de la chose publique; collective, puisque chacun est partie prenante d'une communauté qui gouverne. La démocratie est dès lors de tous les régimes le plus exigeant. Son exigence se manifeste à tous les niveaux de la vie publique et, avant que de délivrer des droits, elle impose des devoirs. Devoirs d'autant plus impérieux que les droits qu'elle octroie sont grands. 
A vrai dire, on ne saurait, tout d'abord, concevoir la démocratie comme un régime émanant, déjà formé, d'en-haut ou, d'ailleurs, puisque, par définition, elle est le pouvoir du peuple, le pouvoir de tous en tant que peuple. Elle ne se réfère dès lors à aucune transcendance, elle ne subsiste pas sans ce "tous"; et celui-ci n'est jamais un donné absolu, mais toujours en train de se constituer comme "tous" précisément, comme communauté. La démocratie est donc un régime qui toujours advient et n'est jamais. La concevoir comme une entité a-priori et à laquelle on devrait adhérer, revient à faire de la démocratie, ni plus ni moins, qu'une tyrannie déguisée. Il n'y a pas une démocratie qui serait révélée et à laquelle on devrait donner son assentiment mus par je ne sais que quelle vertu de foi. Il y a une communauté en devenir, une communauté en théorie suffisamment vertueuse pour se gouverner seule, dans une espèce d'immanence politique.

La démocratie naît donc de ce qu'elle se fait. Cet avènement requiert une vigilance particulière, parce que la démocratie est menacée dès lors qu'elle advient. Et sa première menace et la plus constante, c'est le manque de vertu. Ce défaut perverti la démocratie n'en faisant qu'un régime de l'opinion majoritaire. L'absence de vertu nuit à l'apparition de la démocratie et à son maintient. 

Reste à définir la vertu.

mardi 27 mars 2012

Paix, amour et tolérance entre Croix et Croissant.

L'amour toujours l'amour. Voilà encore la belle rengaine. Mais l'amour, ces temps-ci, a subi quelques transformations. Aussi bien, dire "amour" revient à ne plus trop savoir de quoi on parle : Blanche Neige parle d'amour, Carmen aussi, les homosexuels qui veulent se marier eux-aussi en parlent, le plus trivial des coïts est toujours "faire l'amour" et l'Évangile, lui-aussi, nous en touche un mot. Alors au pays de l'amour, les vessies de porc sont reines.

Curieusement d'ailleurs, il est à remarquer que le vocabulaire de l'amour n'est pas si utilisé en matière religieuse. On lui préfère celui de la paix et de la tolérance, comme si l'homme lambda avait deviné que la religion a quelque chose à voir avec la violence. Ainsi on dira, on redira, à qui mieux mieux, que l'islam est (aussi) une religion de paix et de tolérance. Jamais on entend dire que l'islam est une religion d'amour. On fait bien de ne pas l'entendre d'ailleurs parce que l"amour" en islam n'a été porté, comme valeur religieuse, que par quelques mystiques, parfaitement hérétiques aux yeux de l'islam orthodoxe.
On parle donc de religion de paix et de tolérance, comme si la seule fonction du religieux était de pacifier les rapports humains. On le dit à l'envi de l'islam, comme s'il fallait s'en persuader, et on nous adjoint, en annexe, devant le constat que le Coran comporte tout de même une kyrielle d'appels à la violence directe et non feinte, que les autres religions elles-aussi, appellent ou ont appelé à la violence. Cela est certes on ne peut plus vrai.
Cependant demeure une différence notable. Si l'Ancien Testament contient lui-aussi des scènes de violences, des appels à la guerre ou à d'autres types d'actes violents, son statut, pour les juifs et les chrétiens, n'est pas le même que celui du Coran, pour le musulman. L'Ancien Testament n'est pas, au sens strict, la Parole de Dieu, mais un ensemble de livres de styles différents ( poèmes, contes, chroniques "historiques). Le juif l'interprète et le chrétien plus encore à la lumière de la révélation évangélique. Cette dernière ne comporte pas une once de violence, aucun appel au meurtre, rien de cet ordre, et pour tout dire, c'est le seul et unique cas, dans l'univers des religions, où la violence, toute la violence, et la racine même de la violence, le désir mimétique, est rejeté avec une force incroyable, puisqu'elle conduit son fondateur jusqu'à préférer donner sa vie pour démasquer la violence que d'y prendre part. Aussi, aucun chrétien ne peut, ni n'aurait pu, se justifier de sa violence en prenant appui sur l'Ancien Testament, car c'est tout le Nouveau Testament qui la condamne. Le chrétien violent est condamné, remis en cause, sommé de changer, de se convertir à la non-violence, ce sont ses textes qui le lui demandent. Et il ne s'agit pas d'une non-violence béate avec pancarte et panneaux, une non-violence ambulomaniaque, non,  il s'agit d'une position radicale, fondatrice, qui porte le nom, précisément, d'amour. Un amour qui ne doit rien à Carmen, rien à Blanche-Neige, rien aux Grecs, qui est, au sens strict, inouï, qui pas plus ne tient du "faire",  mais de l' "être" et à la vie surabondante de l'Esprit. Pour tout dire, le christianisme est la seule - soyons fous - religion à parler d'amour. Le judaïsme posait des jalons, mais il manquait une chair. Avec le christianisme, la chair est venue.

Le Coran, quant à lui, pour les adeptes du prophète de Médine, est la Parole articulée de Dieu. Si donc il en est ainsi, c'est Dieu lui-même qui appelle à la violence dans le Livre. Tant que l'islam n'aura pas changé son herméneutique - comment la changera-t-il? - nous en sommes-là : un texte aporétique qui critique si peu, un refrain en forme d'espérance : l'islam religion de paix et de tolérance.

Un moment mettons-nous dans la situation suivante. Dieu existe. Le chrétien paraît devant lui, il sera jugé sur l'amour, sur ce qu'il aura fait de la révélation évangélique. Aurait-il été violent, on lui demandera où donc on lui a dit d'être violent, on lui mettra sous les yeux, comme d'ailleurs c'était déjà le cas durant sa vie, la Croix et il s'entendra dire ceci "Ce n'est pas pour rire que je t'ai aimé". Un Dieu qui accepte de se laisser mettre en croix pour refuser toute violence, ça court pas les rues.
Le musulman, quand à lui, sera jugé sur sa fidélité aux observances prescrites, sur le caractère de sa nourriture, sur la direction de sa prière et son rythme, sur son engagement dans le dijhad (petit ou grand dijhad). S'il se retrouve devant Dieu après s'être fait sauter en compagnie de personnes qui ne demandaient rien (ce qui n'est le cas que de très peu de musulmans, disons-le) que lui dira-t-on? - Où as-tu trouver cette violence?  - Dans le Coran ! - Pourtant ne savais-tu pas que l'islam est religion de paix et de tolérance? - C'était ta parole Seigneur. Elle n'était donc pas claire et je n'ai pas eu le crible, je n'ai pas eu les clefs de l'interprétation.

L'Evangile somme celui qui y adhère de changer radicalement et de laisser tomber toute forme de violence, ça met du temps du reste. Le Coran ne fait rien de pareil. On pourra venir me chanter tout ce que l'on voudra. Le constat est là. La seule issue pour l'islam serait d'abandonner le concept de révélation qui est le sien. Et d'accéder à une lecture analogique et symbolique des textes. Mais comment faire avec des passages qui appellent à la mort des juifs et des chrétiens? C'est historiques? Oui, certes, un contexte historique peut expliquer cela, mais en attendant on bute toujours sur le fait que c'est Dieu, et vraiment Dieu qui parle.  Dés lors, il semble plus que difficile de changer, à moins que de changer son idée de Dieu, et là, la confrontation avec le christianisme est peut-être, pour l'islam, une chance. Je me surprends à rêver parfois.

dimanche 4 mars 2012

Dieu à la bouche.

Les rapports que nous tissons avec la  nourriture, ce que nous mangeons et la façon dont nous le mangeons, sont loin d’être sans significations. L’on sait que les religions, mais pas seulement elles, entretiennent avec  les aliments des relations complexes. Certaines les totémisent, d’autres les frappent d’interdit. Ainsi du judaïsme qui discrimine le monde en aliments « purs » et « impurs », et établit des règles de consommation pour les aliments déclarés purs. L’islam, quand à lui ,déclare impurs certains aliments, dont le porc reste l'emblème, et demande, pour les aliments « purs » une consommation halal. Le judaïsme par les règles complexes de la Kasherout  entend conserver l’ordre de la création tel que Dieu l’aurait instauré, et ne pas sombrer dans la confusion, péché suprême. L’islam, imitant à perte le judaïsme, ne veut que manifester la suprématie de Dieu, par l’invocation de son Nom, au moment suprême de la prise de la vie à l’animal ; faisant de l’acte d’abattage une espèce de sacrifice.

Le christianisme se démarque nettement de l’une et l’autre de ses façons de faire. Non seulement Jésus déclare que ce qui rend l’homme impur ce n’est pas ce qui entre en lui, mais ce qui sort de lui, de son cœur, faisant que le cœur soit  la nouvelle ligne de démarcation entre le pur et l’impur  - le cœur, c’est-à-dire l’intériorité, l’espace intime où combattent à la fois Dieu et la confusion - mais, plus encore, l’apôtre Pierre est lui-même conduit à porter un nouveau regard sur la création, où désormais, pour l’esprit chrétien, tout est pur. En effet, si le pur et l’impur se jouent en moi, de moi parfois, le reste, ce qui m’est extérieur ne peut être que pur, surtout si on le réfère à la création : comment Dieu qui est pur aurait-il pu créer de l’impur ? Aussi les disciplines alimentaires – très changeantes- dans le christianisme n’ont strictement rien à voir avec les catégories du pur et de l’impur, il s’agit uniquement d’une discipline ascétique, comparable à celle d’un sportif. 

Le christianisme nous a débarrassé non seulement du sacrifice, mais aussi des catégories de pureté rituelle et de tabous alimentaires.  Le monde est à nous et nous en faisons – hélas – ce que nous en voulons. Cependant, la tradition chrétienne, béni Dieu avant le repas, la bénédiction suprême étant celle de l'Eucharistie.
Évacuées les notions de pureté et de sacrifice alimentaires, le christianisme, cependant, fait d’un repas son rite superessentiel. Un repas qui est aussi un sacrifice et un pur sacrifice. L’ Eucharistie, en effet, renouvelle par la voie des signes, l’offrande vitale de celui qui par le don de lui nous a libéré de tous les liens rituels archaïques. Son sacrifice unique, offert une fois pour toutes, rend caduques tous les sacrifices et toutes les figures sacrificielles. L’Eucharistie « contemporanise » ce don par la voie des signes du pain et du vin qui deviennent présence véridique  de celui qui restaure l’homme intérieur.
L’Eucharistie par une certaine pauvreté du signe (du pain du vin), pas l’absence de pathos (pas d’effusion de sang), par la simplification du rite de la manducation (est-ce encore un repas?), nous autorise à avoir un rapport dégagé avec le reste de ce que nous mangeons ou ne mangeons pas. Nous sommes  devenus des hommes libres et au royaume de la liberté des enfants de Dieu, le porc est aussi bon, beau et pur que l’agneau, que la vache ou le poulet, que nous en mangions ou non.

mercredi 15 février 2012

Un vie chienne.

 J'avais écrit ceci à mon départ de Londres. La veille, le chien était mort.


Quelques mots pour la mort de Pilar.

Une vie purement animale s'achève. Que peut bien signifier une vie telle, non habitée -apparemment- par l'esprit?
Un être que nous avons recueilli, soigné, protégé, aimé, qui par sa présence de simple gratuité, purement factuelle, cet être-là, tout chien, seulement chien, parce que ne sachant être autre chose que chien, qui par cette présence vivante, où n'entre pas de simulation, de stratagème, de composition, toutes choses pour nous si habituelles, une vie, au final, purement vie, toute dans l'être-là, sans arrière pensée, sans même de pensée tout court, un être tout en poils qui nous enseigne quelque chose de la vie. Oui, il nous apprend, à nous qui sommes pourtant les gardiens de l'esprit, les pourvoyeurs du sens, à nous qui intellectualisons tout, qui y sommes tenus ou condamnés- je ne sais au juste -, la simplicité du fait biologique et sa profondeur foncière. Un être en apparence aussi peu doué de raison, nous apprend à coller davantage non seulement à l'existence, mais à la vie elle-même dans ce qu'elle a de fondamentalement biologique et que nous partageons, tout imbus d'esprit que nous sommes, avec tout le vivant. Nous collons ainsi au flux vital qui fait nous mouvoir et nous reposer, manger et nous réjouir de simples choses, nous nous accordons au concert universel de la nature et de l'être, et sous les couches successives des conditionnements culturels, politiques, religieux, sociaux, nous découvrons que nous aussi nous tenons bonnement de l'animal.
D'eux à nous, la gratuité de la vie brute se manifeste. De nous à eux, la transcendance de l'esprit se communique. Ils sont pour nous les témoins du flux vital, nous sommes pour eux les médiateurs de l'esprit. Et ainsi nous communions.

Nous l'avions trouvée un soir de septembre, sous la pluie, à Porto. Donnée, vaudrait mieux que «trouvée» et nous l'avons reçue, acceptée, d'abord avec hésitation, ensuite avec une espèce de gratitude. Elle a su entrer dans nos vies sur les pointes blanches de ses pattes, avec la délicatesse têtue, la discrétion et l'espièglerie qui furent les siennes jusqu'à la fin. Elle restait muette et silencieuse, signifiant sa reconnaissance autrement : par sa douce présence fauve, sa chaleur, son abandon tandis qu'elle dormait.
Je l'ai aimée comme on peut aimer un être calme, doux et reposant, au regard si plein, qu'il serait insensé de dire que jamais aucune âme n'est passée dedans. Elle tremblait les soirs d'orage et de vent, cherchait partout à se cacher et ne trouvant le répit à ses terreurs primaires que blottie contre moi sous une couverture. Une nouvelle fois, alors, il m'était demandé de me charger de cette petite vie sans esprit. Tout cela n'a certes pas l'importance des choses importantes, après tout ce n'était qu'un chien ,entends-je. Il faudrait pourtant être dénué de tout soupçon d'humanité pour ne pas accorder à ces détails une importance tout de même.
Ce n'est pas en vain qu'elle à consolé par sa présence les jours sombres traversés, et catalysé mes angoisses, me restituant une paix. Ce ne fut pas en vain qu'elle m'enseigna par sa vie humble une autre valeur à l'existence et la confiance en la vie.
De la bonté dont elle participait, la bonté foncière de toute chose venant à l'existence, qui n'est pas la bonté morale, elle m'a appris la bonté de la vie et le devoir, pour moi qui suis un homme, d'y adjoindre la bonté morale. Car si pour elle la bonté de l'être suffisait, pour moi il m'appartient de joindre à celle-là la bonté morale qui, dans mon cas, en est l'aboutissement.

mercredi 8 février 2012

Justice rendue à la civilisation informée par l'islam

Il est juste qu'ici soient, une fois du moins, manifestés ma profonde admiration et mon grand amour pour ce que la civilisation informée par l'islam a produit de meilleur. C'est avec une émotion non feinte que nous nous souvenons des cours d'histoire de l'islam et sur l'art islamique de Monsieur le Professeur Rijkmans que nous avons suivi trois années durant à l'UCL. Nous nous souvenons en particulier des heures passées à visionner, presque en solitaire, les multiples tapis et miniatures orientales.

La civilisation islamique, quelle soit arabe ou perse, produisit de nombreux fruits venus enrichir artistiquement, philosophiquement ou spirituellement l'humanité et il ne saurait être question de mépriser cela, ni de le sous-estimer. Ainsi l'art oriental de la miniature vaut largement le nôtre, et l'art du tapis n'a aucun équivalent, excepté - mais nous sommes dans autre chose - celui de la tapisserie. Que dire aussi de la calligraphie qui, pour cause, prit une ampleur dans les civilisations informés par l'islam? Interdits d'image - interdit d'ailleurs relatif- les artistes musulmans, dans certaines aires géographiques, développèrent la calligraphie, et un art de l'abstraction, toutes deux véhiculant une riche spiritualité.

Il faudrait aussi mentionner l'apport considérable à la philosophie. Évidemment, on pense à Averroés - même si chez lui tout n'est pas forcément pacifique - mais il faut citer aussi Avicenne. Dans l'ordre de la mystique, il faut mentionner Al-Ghazali, philosophie lui aussi, Rûmi, Ibn Arabi et d'autres encore, même si, pour la plus part, ils sont considérés comme hétérodoxes. Il faut encore faire mention ici d'une certaine pratique de l'analogie et de l'interprétation (ijtihad)  - interprétation qui était perçue comme un "effort" ad intra, et qui s'opposait au djihad, effort ad extra - qui permirent aux différentes écoles juridiques, à certaines périodes, d'être tolérantes. La porte de l'ijtihad fut fermée au Xe siècle. La réouverture pleine de ces portes permettrait, peut-être, à l'islam d'être compatible avec une réelle démocratie.



On ne peut passer sous silence, l'apport considérable fait au patrimoine de l'humanité au niveau de l'architecture. L'art de bâtir en Islam fut original, inventif et faste, et ce, d'Afrique du Nord jusqu'à la Mongolie.

Il faut mentionner l'apport fait aux lettres. Le Coran évidemment qui fixe, pour une part, l'arabe classique, donnant ainsi à l'humanité un nouveau véhicule linguistique. On ne peut oublier, les Contes des mille et une nuits, et les divers écrits des mystiques déjà cités. L'arabe est ainsi venu enrichir d'autres langues parmi lesquelles, le portugais, l'espagnol et, dans une mesure moindre, le français.

Enfin, terminons, par les techniques et  un certain art de vivre où une large place fut donnée aux plaisirs : cuisine, parfums, jardins, et érotisme.  Art de vivre qui nous pénétra et donc, pour une part, nous sommes encore tributaires.

Toute cette masse fut comme les fleurs et les fruits d'une mélange entre les cultures pré-islamiques et l'islam comme révélation monothéiste.

J'espère avoir ainsi montré, si c'était nécessaire, que je ne suis pas - il ne faut pas se méprendre- un musulmanophobe primaire. Je défendrai toujours un humanisme certain, charpenté, le plus docte possible, universel, fait de reconnaissance, mais aussi critique, indépendant, un humanisme qui postule d'emblée la dignité égale de tout homme quelque soit sa race, sa religion, sa langue, sa culture, son sexe, et son orientation sexuelle, son handicap, sa maladie, la période de sa vie, de sa conception à sa mort,  mais un humanisme profondément ancré dans mon patrimoine, c'est à dire dans la culture européenne, faite de philosophie grecque, de judaïsme (et dans mon cas plutôt deux fois qu'une) de christianisme et de critique de celui-ci, mais sans exclusive puisque tout ce qui est beau, bon, et vrai donc, participe à la construction du tout. Un humanisme qui est, pour reprendre le cher Torga, le particulier moins les murs.

Une civilisation du coup de bâton et du fouet

De toute évidence sur certains mots du lexique général de la langue française plane une ombre, un fantôme et certains mots sont littéralement possédés par un esprit "impur". Ainsi, par exemple, les mots, "patrie", "nation", "civilisation", etc., semblent devoir subir un exorcisme, du moins lorsqu'il sont émis dans certaines circonstances, ou par certaines gens. "Civilisation" prononcé par un homme blanc, occidental et européen, politiquement de droite, est inaudible, un manque de goût, une insulte, un tabou. Le même mot qui serait prononcé par un oriental, par une femme ou un homme noirs, ou quelqu'un politiquement à gauche, aurait une toute autre connotation, a priori. On peut ainsi vanter "la splendeur de la civilisation islamique" "quant l'islam illuminait le monde", sans que personne y trouve à redire, mais on ne peut pas prétendre que "notre civilisation" - à charge de la définir, certes- soit à défendre. Cela ce n'est pas possible, il y a un tabou majeur, une fin de non recevoir, un outrage fait à une posture intellectuelle toute possédée par le fameux esprit malin. 

"Civilisation" est riche en idéologie, et cela pour l'émetteur d'un message qui utiliserait ce signifiant, comme pour le récepteur qui l'entendrait. Entre son émission et sa réception, la place demeure pour l'ombre évoquée plus haut. L'ombre plombe le sens, fausse l'acception, perturbe sa compréhension et sa réception honnête et impartiale ; l'ombre pervertit le jugement. Elle veille sinistrement sur toute position  politique où un "autre" serait convoqué, elle surveille de près tout discours qui poserait l'"autre" en face du "moi"- qu'il s'agisse d'individus mais plus encore de "sociétés"- elle se fait même ultime truchement des non-dits et le paradigme absolu de leurs interprétations exactes. Ceux qui useraient à mauvais escient de   "civilisation" comme ceux qui se hâtent de les conspuer, sont tous entiers sous l'emprise de l'ombre; elle est notre double, le double pervers de notre - je n'ose dire "civilisation" - amalgame socio-psycho-culturel.

Comme toutes les ombres, celle-là est morte, mais omnipotente tout de même d'au-delà de la mort. On pensait la page tournée et l'on découvre que tout est encore agité par le traumatisme. L'ombre nous regarde comme la statue du commandeur. Nous n'en avons pas fini avec Hitler, puisque c'est de lui qu'il s'agit. C'est lui qui tire les ficelles des discours et de leurs interprétations, lui qui habite les non-dits, lui qui plane sur nos relations aux autres, à l'autre. Hitler qui, dans notre cas, et pour notre plus grand malheur, tient la main à un certain christianisme. Un christianisme perverti, un christianisme, pour paraphraser Chesterton, devenu fou.
L'homme européen ayant sur  la conscience d'avoir produit le "monstre", de l'avoir construit, vit depuis la fin de la guerre une crise aiguë de culpabilité, et il trouve, cet homme-là, dans ce christianisme de fin de chaîne, ce christianisme crépusculaire, le bâton pour se battre : repentance ! plus jamais ça ! sont les nouveaux cris de guerre de l'occident européen. Aussi à nos yeux fascinés, l'autre nous apparaît toujours plus pur, toujours meilleur, toujours plus naturellement bon, toujours "supérieur". A vrai dire, nous sommes les seuls à tenir ce discours, les seuls à tenir cette place et, comme le montre si bien René Girard, nous devons cette posture au christianisme qui seul permet cette mise en cause, ce constant réquisitoire. Croyez-vous qu'ailleurs on s'encombre aussi massivement de chercher, débusquer, les fautes historiques? Pensez-vous que d'autres sociétés soient aussi portées que les nôtres sur cette culpabilisation permanente? Pensez-vous que d'autres organisations culturelles soient aussi auto-critiques, aussi largement ouvertes, quoique l'on dise, à l'autre ? 

Le christianisme travaillant en nous, dans le corps de nos sociétés occidentales, un christianisme largement dépassé, largement évacué, mais tout de même encore toujours là par les plis sans nombres qu'il nous à fait prendre, par les habitus qu'il nous a imprimés, nous oblige, perversement, à prendre spontanément cette place - ultime évolution d'un système sacrificiel, toujours selon Girard - de la victime consentante et qui se croit, sincèrement, coupable. Il n'est même plus besoin que d'autres nous accusent, des autres qui auraient les mains vides, les mains propres, d'autres qui seraient "purs" de tous "péchés", ce qui les autoriseraient à nous jeter la pierre, non il n'est plus besoin de ces autres-là existent, puisque nous nous chargeons seuls de notre procès, de notre jugement et de l'exécution de la sentence : nous nous lynchons nous-même, fous que nous sommes de la haine de soi.
Il ne saurait être question, cela va sans dire, d'affirmer la supériorité essentielle ou naturelle d'une culture sur une autre, et encore moins, d'un homme sur autre. Il n'existe rien qui soit "en-soi" supérieur dans un monde relatif. Mais c'est précisément ce relatif qui détermine ce qui est supérieur à autre chose ou qui lui est inférieur. Il va sans dire - mais disons-le - que "supérieur", "inférieur" sont eux-mêmes des relatifs et qu'ils ne sont pas des "en-soi" absolument absolus. Ils n'essentialisent pas, rien ni personne.

Il n'existe donc pas des "civilisations" en soi. Il n'existe que du relatif civilisationnel. Et justement, c'est bien parce que c'est relatif qu'un jugement est possible, un jugement relatif. On juge l'arbre à ses fruits, il en est ainsi pour les hommes, pour les sociétés, pour les "cultures", pour la morale, pour les philosophies, pour l'art, pour les civilisations aussi.  Et dans tous ces domaines, il est des gradations. Des gradations dans l'espace et dans le temps.
"Or, il y a des comportements , qui n’ont pas leur place dans notre pays, non pas parce qu’ils sont étrangers, mais parce que nous ne les jugeons pas conformes à notre vision du monde, à celle, en particulier de la dignité de la femme et de l’homme. Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique. En tout état de cause, nous devons protéger notre civilisation."

Ce message, message politique faut-il le dire, est donc recevable et tombe sous le sens. Mais cela suppose, que cassée soit la statue du Chancelier. Recevable, il l'est mais, politiquement, sans doute, dérangeant. Dérangeant, peut-être, mais ne valant nullement la réaction, politique, elle aussi qui lui fait suite. 
La civilisation qui est la nôtre est plus une étape qu'un aboutissement achevé.


La paix sociale, le "vivre-ensemble", la bonne entente entre les peuple,s exigent donc, nous semble-t-il, que nous nous portions coupables et l'on ne saurait concevoir, si pas un amour, du moins une ouverture à l'autre, sans cela. La logique est claire : s'affirmer, c'est interdire à l'autre de le faire, c'est voler à l'autre ce qu'il lui revient, presque de droit. Un autre dont, au fond, on a peur, que l'on ne voudrait, pour rien au monde, contrister. Il ne reste pour nous, comme société - parce que individuellement, il en va tout autrement - de nous effacer, de s'amoindrir, de disparaître pour laisser la place à l'autre.
A dire vrai, il n'y aurait rien à dire à cette mystique de l'effacement de soi, si du moins elle commençait ici et maintenant, pour chacun, individuellement, au niveau de la relation de personne à personne - un moins pour un plus.  Mais à ce niveau-là, précisément, rien n'advient, et les belles-âmes de gauche ou de droite, restent inertes. Le discours de l'oubli de soi pour l'autre n'est valable qu'au niveau des sociétés, des ensembles culturels, en deçà nous retombons dans "l’œil pour œil et dent pour dent", et dans le "pousse-toi de là que je m'y mette" quotidiennement vécu, quelque soit la couleur de notre peau.