jeudi 25 octobre 2012
La figure sacrificielle et la fête.
Le texte du chapitre 22 de la Genèse ne va pas sans poser quelques questions. Et il est bien qu'il en soit ainsi. Par exemple, Isaac est présenté comme le fils unique d'Abraham : " prends ton fils, ton unique, que tu chéris, Isaac", or l'on sait par le récit lui-même, qu'il n'en est rien et qu'Abraham est précédemment père d'Ismaël, enfant qu'il eut de sa servante. Le récit donc fait l'impasse sur le caractère non unique d'Isaac, sur son caractère carrément second. Il ne l'ignore pas puisqu'il le relate, mais il ne le considère pas, Ismaël ne fait pas nombre, il n'est pas compter comme fils, et surtout pas comme fils premier-né et ce même s'il reçoit son nom d'en-haut et qu'il est même béni par Dieu. Mais c'est Isaac, à ce régime, qui est l'unique, et avec raison, on pourrait dire, car il est lui seul le fils de la promesse, tandis qu'Ismaël est celui du doute. Isaac est le fils du rire, Ismaël le fils de l'anxiété, Isaac le fils du visage, Ismaël celui du ventre. Isaac celui de la grâce, Ismaël celui de la force. On pourrait ainsi longtemps palabrer sur le statut de la gémellité, ou de sa figure, dans la Bible, mais on s'arrêtera ici.
En un temps où le sacrifice humain, et particulièrement celui des enfants, étaient encore monnaie courante, Dieu, selon le texte biblique, demande à Abraham de commettre un acte similaire, de lui sacrifice son fils, de l'immoler même : " Prends ton fils, ton unique, que tu chéris, Isaac, et va-t’en au pays
de Moriyya et là tu l’offriras en holocauste sur une montagne que je t’indiquerai." Ce fils du rire, celui de la promesse, celui que Dieu lui avait donné, Dieu maintenant demande de le lui immoler par le feu comme si Isaac était une vulgaire victime et Dieu une idole parmi tant d'autres : "Isaac s’adressa à son père Abraham et lui dit : « Mon père ! » Il répondit : « Oui, mon fils ! » – « Eh bien, reprit-il, voilà le feu et le bois, mais où est
l’agneau pour l’holocauste ? » Abraham répondit : « C’est Dieu qui pourvoira à l’agneau pour l’holocauste, mon fils », et ils s’en allèrent tous deux ensemble."
Abraham obéit, et l'on sait ce que Kierkegaard à fait de cette figure de l'obéissante sans yeux. Il obéit et va pour immoler son fils. A celui-ci qui lui demande où donc l'on trouvera la matière du sacrifice, Abraham, père toujours avenant, répond : "Dieu y pourvoira mon fils". Il parle mais il ne sait pas ce qu'il dit, parce qu'en effet Dieu y pourvoit déjà, et Abraham confond le temps présent, celui de sa marche vers la montagne du sacrifice, et le temps futur, celui de la providence divine. Dieu a déjà pourvu, et Abraham croit savoir mieux que Dieu, mais Abraham obéit. Le rire est fini, l'unique va être immolé.
On sait la suite. L'ange arrive retient la main du père, le fils est épargné, un bélier est trouvé, inventé, et voici que c'est l'animal qui est sacrifié en lieu et place du fils, de l'enfant.
Jamais plus on ne parlera parmi les enfants d'Israël de sacrifice humain et l'enfant sera toujours l'enfant du rire, le don, désormais sera par-don, et Dieu, ce Dieu qui éprouve, que l'on éprouve, ne reprendra jamais plus ce qu'il a donné une fois, au contraire, il donne à nouveau.
Le sacrifice humain est donc interdit et c'est tout le sacrifice qui dés lors entame une évolution. Si le judaïsme connait encore le sacrifice animal, en lieu et place du sacrifice humain, la tradition prophétique d'Israël n'aura de cesse de critiquer l'aspect sacrificiel de la religion de Moïse. Il faudra attendre la venue de l'autre Fils, de l'Unique Véritable, de celui dont Isaac sacrifié était la figure pour rompre une bonne fois pour toute avec le sacrifice sous toutes ses formes. En effet, le sacrifice librement consenti du Christ, Agneau Absolu, depuis la fondation du monde, met fin, une fois pour toute, et sans retour possible, aux longues suites des sacrifices de sang. Les fleuves de sang se sont tari par le sang d'un seul en vertu de la liberté de celui qui l'a versé. Et désormais le sacrifice ne saurait plus avoir que la figure dérisoire d'un repas.
Le christianisme donc se présente comme une religion pas seulement non-sacrificielle, mais comme une critique radicale du sacrifice. On ne saurait être chrétien et resté attaché au sacrifice. Le sacrifice est une violence religieuse, une institution violente de la religion sensée opposer un barrage transcendant à toute violence possible. On choisi une victime pour qu'il n'y ait pas d'autres victimes sur qui la violence folle des hommes pourrait s'abattre. La victime rituelle est la bonne, l'unique bonne victime puisque elle catalyse tout la violence et apporte par son meurtre la paix. Le christianisme est donc, en ce sens, le démantèlement de ce système victimaire, et donc, la sortie majeure de la religion archaïque.
Mais alors l'islam? Pour être franc, il n'y dans l'islam que peu de trace du sacrifice. Mais dans sa prétention à se poser comme l'unique voie abrahamique, voire l'unique religion vraie pratiquée par le patriarche. L'islam, nécessairement, nous ramène, par dessus les siècles, par dessus les prophètes critiques, par dessus, évidemment, la construction chrétienne, à l'instant du sacrifice d'Abraham. Nous voici donc remonté dans le temps, nous voici au pied de la montagne, Abraham conduisant l'âne, et se retournant pour répondre aux questions inquiètes du fils. Le visage du fils n'est plus le même cependant. Isaac est resté avec sa mère, et c'est Ismaël que l'on découvre tenant le bois, derrière son père. C'est Ismaël, fils du ventre et de la force, le premier unique, qui va être sacrifié. Ce n'est pas le fils du rire, c'est celui de l'anxiété qui chemine vers l'holocauste. Cela change-t-il quelque chose? Oui, cela change presque tout. Mais ce n'est pas là le sujet.
L'islam nous conduit rapidement au sacrifice d'Abraham. Il y a changement de fils, mais reste le sacrifice, sans la même portée, mais toujours violent. L'islam donc par sa prétention à rejoindre sans étapes la figure d'Abraham remet d'une bien étrange façon le sacrifice en son cœur. Le christianisme l'avait expulsé dans ce qu'il avait d'archaïque, mais l'islam, le ramène, discrètement mais surement. La fête de L'Aîd al-Adha, autrement dit "Fête du sacrifice", est la fête des fêtes, Aîd El-KeBiR, puisqu'elle commémore le sacrifice d'Abraham - acte fondateur -et sa parfaite soumission aux dictats divins : Abraham est le parfait musulman. Ce n'est donc pas rien. Et voilà que, de façon rituelle, sont sacrifiés de vrais moutons, en mémoire du bélier pris dans les broussailles. Un mouton que l'on mangera en famille et avec les voisins.
L'islam ce sont des hommes, des femmes, des enfants, des jeunes, des vieux, ici et là-bas qui pensent sincèrement qu'ils rejoignent la foi d'Abraham par une répétition de gestes, par des figures de figures. Exactement comme des chrétiens qui refont chaque jour et, principalement chaque dimanche, le partage du pain et du vin en mémoire de celui qui leur a demandé de faire : figures de figure. Dans le premier cas, la figure reste sanglante et archaïque, dans le second cas, la figure n'est plus sanglante, le repas lui-même n'est plus franchement un repas. Dans le premier cas, la fête est le mine le plus proche possible du fait violent, dans le second cas, on s'en est éloigné le plus possible; et si la croix, même dans ce repas réduit à des signes, est omniprésente elle ne l'est plus que d'une présence performée par les signes, et des signes qui ne singent pas, justement.
Si le christianisme - faisons cette hypothèse - est une construction littéraire ou conceptuelle et si l'islam en est une aussi - il n'y aurait pas de raison qu'il ne puisse pas l'être - je pense que vaut mieux, anthropologiquement, la première que la seconde. La première nous arrachant à la violence, si du moins on accepte de l'entendre dans sa radicalité pacifique, la seconde nous gardant encore trop proche d'elle. Ceci explique sans doute cela.
mardi 2 octobre 2012
La culture du redressement.
La rédaction de ce billet remonte à plusieurs mois. Je ne le publie qu'aujourd'hui.
Bien sûr, on peut et l'on doit se réjouir de ce que l'on évoque la culture comme fondement d'un éventuel redressement de la France et donc de l'Europe, car quand bien même la France se redresserait, si elle le fait seule, à quoi bon? Rien de ce qui est en Europe ne se redresse ou ne s'abaisse sans que le même mouvement ne se répercute, tôt ou tard, sur d'autres. C'est une des facettes du mimétisme global.
Cela dit, une question se pose tout d'abord. Redressement? Mais redressement de quoi, au juste? Si redressement il doit y avoir c'est donc qu'abaissement il y a eu, et que probablement il y a encore. Mais alors quel est cet abaissement non évoqué, si ce n'est par antonymie ? Le mystère est épais. S'il venait, en effet, quelqu'un pour vous dire - et en vérité, on en trouve - qu'il y a eu, qu'il y a, abaissement, affaissement, et je ne sais quoi d'autre dans le même goût, ceux qui réclament le "redressement", s'écrieraient la main sur le cœur, qu'abaissement, il n'y a point, et que l'on se trouve là, à la limite du catastrophisme, de l'insulte, voire du trop fameux "dérapage". Cependant, ceux-là même peuvent parler, eux, de redressement et donc, logiquement, évoquer, sans le nommer - mais ils procèdent toujours ainsi- l'abaissement.
A moins, et cela est possible, que le redressement soit exclusivement un redressement économique et donc social, puisque l'un ne va pas sans l'autre. Mais alors, le mystère s'épaissit plus encore, car que peut la culture dans un tel redressement : s'agit-il de vendre plus de livre? plus de cd? plus de place de concerts? de faire exploser les entrées au cinéma? d'allonger les files d'attentes lors des grandes expositions cycliques, cultes tragiques que l'on rend aux derniers dieux? d'augmenter les manifestations nocturnes en tout genre? de saturer les musées? d'en exporter la marque et les produits dériver? de vendre plus de t-shirt marqués "I love Le Louvre" ou "I Love Versailles"? Allez savoir.
Ces considérations culturelles et économiques nous conduisent à nous poser la question suivante "qu'est ce que la culture?" Un livre serait nécessaire pour répondre à cette question, et d'ailleurs il en existe pas mal déjà qui tentent de cerner le sujet. Restreignons le champ de la question : quelle culture est susceptible de redresser la France - je n'aime pas cette rhétorique, je l'empreinte seulement- , si l'on met de côté les conséquences économiques?
Avant d'en venir à une ébauche de réponse, qui sera d'ailleurs une non-réponse. Donnons deux exemples d'inculture ordinaire. Un de ses derniers jours j'allai, cherchant une théière, dans un magasin bien connu où l'on vend du thé. Je vis sur les présentoirs, un "Guide du théophile". Surpris, je me dit "mais que fait donc une indroduction à la Vie dévote chez un marchand de thé?" Les infusions auraient-elle quelque chose à voir avec Dieu? Il est vrai que l'on parlait jadis de "grâce infuse"... mais tout de même. En vérité, le livre n'était qu'un guide pour amateur de thé. Comme chacun sait, aimer en grec ce dit, entre autres, "philein" qui donne le préfixe ou siffixe philo- comme dans philosophie ou francophile. Mais, visiblement, ce que chacun ne sait plus, c'est que "théo" en grec veut dire "dieu" comme dans "théologie" et donc en toute logique "théophile" signifie "aimant Dieu", comme "théodore" "don de Dieu". Le Palais des Thés, propose donc, à l'amateur de Thé, de considérer son sachet comme une image de Dieu, qui répand ses vertus, par infusion, dans son âme, comme dans une eau chaude. Voilà bien l'exemple même de la bêtise élevée en culture par le truchement d'un terme qui se veut savant : "théo-phile" ne veut pas dire "qui aime le thé". On me dira que je suis radical, un puriste, un des dernier en ces temps où les puristes ne sont plus, que même l'Académie, blablabla. Mais cela commence par un jeu et fini toujours le plus sérieusement du monde ; je parie que tripotée de gens, bien sous tous rapports, croient le plus ingénument du monde que "théophile" veut dire "amateur de thé" : "Ah, tu sais je suis un grand théophile, j'en bois des litres !" Permettez que je comprenne que Dieu est un liquide.
L'autre exemple est sans doute plus parlant encore. A Rouen, sous le Grand-Horloge, près de la Cathédrale, se trouve une représentation très belle de saint Jean-Baptiste parmi les moutons. J'étais en train d'admirer la sculpture monumentale, quand arrive une bande de gamins conduit pas une institutrice ou une "maman-accompagnatrice". Les gosses étaient en train de faire un rallye-découverte de la ville, j'imagine, puisque, papiers à la main, arrivant sous la tour de l'horloge, ils lisent la question et tentent d'y répondre. "Quels sont les animaux représentés et à quoi servent-ils?" On notera au passable l'aspect pratique de la question, un animal soit ça sert à quelque chose, soit ça sert à rien, et si ça sert à rien, et bien, cela ne sert à rien et donc ouste ! Donc on répond : "des moutons" et "à faire de la laine". Mais soudain un des enfants demande : "Madame, c'est qui le monsieur avec les moutons", puis un autre "oui c'est qui?" Et la dame, la maman ou l'institutrice "Allons, les enfants, on passe à l'autre question" autre question dont la réponse se trouvait cent mètres plus loin. "C'est qui alors?" fut la dernière chose que j'entendis du groupe qui s'éloignait prestement. Non, seulement, on ne répondit pas à la seule question intelligente fasse à l’œuvre d'art, celle de son sens, mais ceux qui avaient préparé le rallye, n'avaient, face à cette oeuvre-là, pas trouvé mieux que de parler d'utilité animale, rendant l'oeuvre inintelligible, presque inexistante. Hélas, l'ignorance dans cette manière est de plus en plus crasse et, même, nous avons atteint un point de non retour, en matière d'art qualifié d'ancien et de religion comme terreau culturel, le pire c'est que bien souvent les deux allaient de paire.
Alors quand nous parlons de "culture" de quoi parlons-nous? De savoir qui était Jean-Baptiste? Même si cela devrait en faire partie, nous n'entendons pas réduire la culture à ce genre de "savoirs", comme nous n'entendons pas la réduire aux multiples manifestations, fêtes, festivals, nuits, performances, installations, etc. qui jalonnent l'année civile. Nous n'entendons pas la faire commencer non plus en 1950 ou à la fameuse fontaine inaugurale. La culture ne commence pas après la guerre, elle ne commence pas à une date précise. Elle n'est pas un pot que l'on ouvre pour en tartiner les temps morts et les jours d'ennuis. La culture n'est pas cette petite curiosité du badaud qui, durant des heures, fait la queue - c'est son devoir- pour "faire" la dernière expo donc parle Télérama, autrement dit dont tout le monde parle. La culture est une inquiétude prioritaire qui a l'oisiveté - l'ostium des Latins - efficace. Une efficacité qui n'est pas de ce monde, qui ne l'est plus. Elle n'est poétique qu'au sens des Grecs, et non au sens des romantiques, qui mentent toujours. La culture ce n'est pas des amusettes pour bourgeois en goguette - et nous sommes tous des prolo-bourgeois, à l'heure qu'il est : il y en a qui le savent et d'autres qui s'illusionnent. Est-ce cette culture qui redressera la France? Soyons sérieux ! Bien sûr que non. Alors autant dire, que les carottes sont cuites, c'est-à-dire qu'elles sont molles - redressement, tu parles !- et quand c'est comme cela nous ne sommes plus très loin de la purée : la purée de culture, bien sûr.
dimanche 23 septembre 2012
Deux papas pour Jésus.
En mai dernier, le Soir, journal belge, publiait un reportage sur l'homosexualité. Un des articles s'intitulait : "Jésus aussi avait deux papas". Le "aussi" renvoyait à la promotion du mariage-gay - concept en soit - déjà acquis en Belgique mais qui reste encore à instituer en France. Ce titre, à la provocation molle, sous-entendait, bien sûr, que l'unique opposition à ce progrès "sociétal" indéniable, que constitue le dit mariage, vient de l’Église et de la catholique, cela s'entend; puisque, on le sait, c'est La Grande Empêcheuse de tourner en rond - pour rester poli. Il reste à prouver que l'Eglise catholique constitue l'unique force - faible force à vrai dire - qui s'oppose aux jours heureux du matrimoine homosexuel. De même, qu'il n'est pas encore prouver que toute la fameuse "communauté" gay soit pour ce mariage. Cette demande émane, cela est sûr, surtout d'associations et de groupes de pression estampillés LGBT qui en mal de revendication ont trouvé là leur nouveau cheval de bataille en attendant d'en enfourcher un autre plus blanc, plus pur, plus rapide. Les médias dans leur crasseuse complaisance avec les idées dans le vent, enfoncent le clou : il s'agit d'une question vitale, d'égalité fondamentale, d'équité et de simple justice. "Faire famille", c'est un droit opposable et souverain pour tous ! Bon, la cause est entendue, soit. Gay, gay marions-nous. Et puis adoptons, chien, chat, enfant, peu importe, faisons famille avec ce qui nous tombe sous la main, ce qui compte, après tout, comme nous le serine le christianisme, c'est l'amour, non?
Passons aux considérations hautement théologiques que soulève le titre de l'article. Commençons par le plus évident. Si, de fait, Jésus avait eu deux "papas" , étant donné la teneur de l'article, il faudrait en conclure que Joseph fut l'époux de Dieu le Père. Si fait, de deux choses l'une soit il est un "époux" allégorique, soit un "époux" réel. S'il l'est de manière allégorique autant dire qu'il ne l'est pas vraiment, qu'il s'agit juste d'une manière de parler, et que donc, logiquement la double paternité est, elle-aussi, allégorique. L'affaire s'arrête ici : Jésus n'a eu deux "papas" que de façon rhétorique. Si, au contraire, Joseph est l'époux réel de Dieu le Père, cela nous ouvre des horizons théologiques très larges. Apparemment, du moins, car très vite nous achoppons sur la question de la sexualité. Puisque, si nous parlons d'épousailles réelles, il faut que d'une manière ou d'une autre la sexualité soit ici assumée. Il ne fait aucun doute que Joseph fut un être sexué, avec des attributs mâles. Cela ne suffi pas pour nous qui connaissons les finesses de la théorie du genre. Nous savons nous, ce que valent les attributs mâles ou femelles : de la roupie de sansonnet ! Il ne suffit pas d'avoir un pénis entre les jambes, encore faut-il se le mettre dans la tête. Mais, si l'on fait confiance au témoignage néo-testamentaire, l'on doit tenir pour certain que Joseph se vivait comme un homme, qu'il n'avait pas de problèmes majeurs d'identité sexuelle. Ainsi donc, Joseph était non seulement du genre masculin mais se vivait comme tel, il savait donc, il se vivait donc, comme n'étant-pas-une-femme.
En bonne théologie, nous savons que Dieu n'a pas de sexe, qu'il est une esprit asexué, que la question même de la sexualité ne se pose pas dans son cas. Dieu ne connaissant pas la génération, ni la succession n'a nul besoin d'un déterminisme sexuel. Il n'est même pas question de besoin dans son cas. Alors qu'en est-il de ses épousailles réelles entre Joseph et Dieu, considérant qu'il n'y a aucune sexualité du côté de Dieu, et que Joseph est un mâle? Il y a un autre cas similaire, en apparence, celui de Jésus et de l’Église. En effet, Saint Paul, parle du Christ et de l’Église comme d'époux réels. Le Christ est sexué et du genre masculin - enfin, on le croit - l’Église est dite du genre féminin, mais asexuée et pour cause, elle n'est pas une personne physique. La sexualité dans ce cas n'est pas ignorée. Elle est signifiée par le concept du "corps" qui intervient comme un vecteur érotique dans cette espèce. L'érotisme est ici à prendre de deux manières, à la lettre d'abord, transmuté par l'agapé chrétienne ensuite. Pouvons-nous appliquer ce schéma au cas de Joseph et de Dieu? Et bien non, tout simplement parce que si l’Église n'est pas une personne physique elle est cependant une chose créée, Dieu ne l'est pas, et comme tel, comme Dieu, il échappe à toute détermination et, parler, dans son cas, d'époux, ne peut être qu'un effet de rhétorique, puisque à strictement parler Dieu ne saurait être l'époux de rien du tout ni de personne, puisque pour être époux il faut être sexué et pour l'être il faut être créé. Donc il ne saurait être question entre Joseph et Dieu de mariage, même mystique, et Marie, n'est pas le ventre prêté, auquel, le titre de l'article, la réduisait, en toute logique, à être.
Pourtant, Jésus parle bien de "son" Père, et dans la prière dominicale il dit même "Abba" autrement dit "papa". Alors? Nous allons y revenir. Lors du recouvrement au Temple, après que Jésus enfant se soit soustrait à la vigilance de ses parents, Marie dit à son fils retrouvé, en parlant de Joseph : "Ton père et moi, te cherchions depuis trois jours..." et l'enfant de lui répondre "Pourquoi me cherchez-vous? Ne savez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père?"
"Ton père et moi." Donc jusqu'à lors, Jésus n'avait qu'un père, et ce père c'était Joseph. Marie le sait, et c'est pourquoi, saine d'esprit, elle dit "Ton père et moi". Mais Jésus dit ensuite "Pourquoi me cherchez-vous? Je dois être aux affaires de mon Père". Pour la première fois, il introduit une différence, ou différance, comme on veut, il crée une paternité différante, syncopée et parle de "mon Père". D'évidence, il signifie là qu'il existe une autre paternité, le concernant. et que cette paternité réclame de lui qu'il soit à "ses affaires". La suite des évangiles nous fait découvrir qui est l'autre terme de cette paternité différante, puisque, après tout, la paternité est une relation entre deux termes. Elle n'existe que s'il y a deux termes en présence. Joseph est le père de Jésus, c'est Marie qui le dit. Mais Jésus, révèle qu'il est fils "ailleurs", qu'il est fils au-delà. Et, la lecture des évangiles le confirme : on ne saurait prendre cette filiation-là, et donc la paternité afférente, comme des relation selon la chair, ou selon la sociologie. Si Jésus est fils par-delà, au-delà, il s'agit d'une méta-filiation et donc aussi d'une méta-paternité pour Dieu. Pour le dire autrement, c'est surtout le langage qui ici est un métalangage qui tente de livrer quelque chose qui appartient à l’identité incréée de Dieu, puisque pour dire vrai, Dieu n'est ni père, ni fils, si nous nous en tenons à la trivialité du discours. L'on monte vers Dieu par des mots, mais au seuil du mystère de la déité les mots défaillent et nos langues se taisent.
Alors parler de deux "papas" pour Jésus est non seulement une aberration théologique mais aussi une profonde preuve d'incompréhension de ce que peut être Dieu. De plus, en faire un argument théologique de la légitimité du mariage-gay est un contresens étonnant et, pour tout dire, stupide. Il faut bien dire qu'un certain discours clérical est, en grande partie, coupable d'une telle confusion : toutes les homélies sur la "famille" de Dieu, une famille sans femme d'ailleurs, une famille de mecs - je sais bien que Esprit en hébreux est féminin, mais tout de même - préparent la voie à la mélasse théologico-familiale. Allons plus loin, tout un discours ecclésial et magistériel, discours récent, et un peu vite ficelé, en tout cas dans sa vulgate, sur la famille, alors que l'évangile est plus que critique à ce sujet, prépare la voie aux bons sentiments et aux bonnes intentions. Après il ne faut pas s'étonner que tout le monde veuille faire famille, et même sainte famille.
Passons aux considérations hautement théologiques que soulève le titre de l'article. Commençons par le plus évident. Si, de fait, Jésus avait eu deux "papas" , étant donné la teneur de l'article, il faudrait en conclure que Joseph fut l'époux de Dieu le Père. Si fait, de deux choses l'une soit il est un "époux" allégorique, soit un "époux" réel. S'il l'est de manière allégorique autant dire qu'il ne l'est pas vraiment, qu'il s'agit juste d'une manière de parler, et que donc, logiquement la double paternité est, elle-aussi, allégorique. L'affaire s'arrête ici : Jésus n'a eu deux "papas" que de façon rhétorique. Si, au contraire, Joseph est l'époux réel de Dieu le Père, cela nous ouvre des horizons théologiques très larges. Apparemment, du moins, car très vite nous achoppons sur la question de la sexualité. Puisque, si nous parlons d'épousailles réelles, il faut que d'une manière ou d'une autre la sexualité soit ici assumée. Il ne fait aucun doute que Joseph fut un être sexué, avec des attributs mâles. Cela ne suffi pas pour nous qui connaissons les finesses de la théorie du genre. Nous savons nous, ce que valent les attributs mâles ou femelles : de la roupie de sansonnet ! Il ne suffit pas d'avoir un pénis entre les jambes, encore faut-il se le mettre dans la tête. Mais, si l'on fait confiance au témoignage néo-testamentaire, l'on doit tenir pour certain que Joseph se vivait comme un homme, qu'il n'avait pas de problèmes majeurs d'identité sexuelle. Ainsi donc, Joseph était non seulement du genre masculin mais se vivait comme tel, il savait donc, il se vivait donc, comme n'étant-pas-une-femme.
En bonne théologie, nous savons que Dieu n'a pas de sexe, qu'il est une esprit asexué, que la question même de la sexualité ne se pose pas dans son cas. Dieu ne connaissant pas la génération, ni la succession n'a nul besoin d'un déterminisme sexuel. Il n'est même pas question de besoin dans son cas. Alors qu'en est-il de ses épousailles réelles entre Joseph et Dieu, considérant qu'il n'y a aucune sexualité du côté de Dieu, et que Joseph est un mâle? Il y a un autre cas similaire, en apparence, celui de Jésus et de l’Église. En effet, Saint Paul, parle du Christ et de l’Église comme d'époux réels. Le Christ est sexué et du genre masculin - enfin, on le croit - l’Église est dite du genre féminin, mais asexuée et pour cause, elle n'est pas une personne physique. La sexualité dans ce cas n'est pas ignorée. Elle est signifiée par le concept du "corps" qui intervient comme un vecteur érotique dans cette espèce. L'érotisme est ici à prendre de deux manières, à la lettre d'abord, transmuté par l'agapé chrétienne ensuite. Pouvons-nous appliquer ce schéma au cas de Joseph et de Dieu? Et bien non, tout simplement parce que si l’Église n'est pas une personne physique elle est cependant une chose créée, Dieu ne l'est pas, et comme tel, comme Dieu, il échappe à toute détermination et, parler, dans son cas, d'époux, ne peut être qu'un effet de rhétorique, puisque à strictement parler Dieu ne saurait être l'époux de rien du tout ni de personne, puisque pour être époux il faut être sexué et pour l'être il faut être créé. Donc il ne saurait être question entre Joseph et Dieu de mariage, même mystique, et Marie, n'est pas le ventre prêté, auquel, le titre de l'article, la réduisait, en toute logique, à être.
Pourtant, Jésus parle bien de "son" Père, et dans la prière dominicale il dit même "Abba" autrement dit "papa". Alors? Nous allons y revenir. Lors du recouvrement au Temple, après que Jésus enfant se soit soustrait à la vigilance de ses parents, Marie dit à son fils retrouvé, en parlant de Joseph : "Ton père et moi, te cherchions depuis trois jours..." et l'enfant de lui répondre "Pourquoi me cherchez-vous? Ne savez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père?"
"Ton père et moi." Donc jusqu'à lors, Jésus n'avait qu'un père, et ce père c'était Joseph. Marie le sait, et c'est pourquoi, saine d'esprit, elle dit "Ton père et moi". Mais Jésus dit ensuite "Pourquoi me cherchez-vous? Je dois être aux affaires de mon Père". Pour la première fois, il introduit une différence, ou différance, comme on veut, il crée une paternité différante, syncopée et parle de "mon Père". D'évidence, il signifie là qu'il existe une autre paternité, le concernant. et que cette paternité réclame de lui qu'il soit à "ses affaires". La suite des évangiles nous fait découvrir qui est l'autre terme de cette paternité différante, puisque, après tout, la paternité est une relation entre deux termes. Elle n'existe que s'il y a deux termes en présence. Joseph est le père de Jésus, c'est Marie qui le dit. Mais Jésus, révèle qu'il est fils "ailleurs", qu'il est fils au-delà. Et, la lecture des évangiles le confirme : on ne saurait prendre cette filiation-là, et donc la paternité afférente, comme des relation selon la chair, ou selon la sociologie. Si Jésus est fils par-delà, au-delà, il s'agit d'une méta-filiation et donc aussi d'une méta-paternité pour Dieu. Pour le dire autrement, c'est surtout le langage qui ici est un métalangage qui tente de livrer quelque chose qui appartient à l’identité incréée de Dieu, puisque pour dire vrai, Dieu n'est ni père, ni fils, si nous nous en tenons à la trivialité du discours. L'on monte vers Dieu par des mots, mais au seuil du mystère de la déité les mots défaillent et nos langues se taisent.
Alors parler de deux "papas" pour Jésus est non seulement une aberration théologique mais aussi une profonde preuve d'incompréhension de ce que peut être Dieu. De plus, en faire un argument théologique de la légitimité du mariage-gay est un contresens étonnant et, pour tout dire, stupide. Il faut bien dire qu'un certain discours clérical est, en grande partie, coupable d'une telle confusion : toutes les homélies sur la "famille" de Dieu, une famille sans femme d'ailleurs, une famille de mecs - je sais bien que Esprit en hébreux est féminin, mais tout de même - préparent la voie à la mélasse théologico-familiale. Allons plus loin, tout un discours ecclésial et magistériel, discours récent, et un peu vite ficelé, en tout cas dans sa vulgate, sur la famille, alors que l'évangile est plus que critique à ce sujet, prépare la voie aux bons sentiments et aux bonnes intentions. Après il ne faut pas s'étonner que tout le monde veuille faire famille, et même sainte famille.
mardi 19 juin 2012
Lettre à Robert sur le socialisme.
Mon cher Robert,
Ta dernière lettre - ah tes lettres manuscrites, heureuse survivance d'un temps non-écologique ! - me demande, je le sens bien, des comptes. Tu le fais habilement, pudiquement, comme à ton habitude, mais tu me presses. Je te dirai donc, puisque tu désires le savoir, pourquoi je ne suis pas socialiste.
Tout d'abord, il faut que je précise ce que j'entends par "socialiste". En utilisant cet adjectif, je veux parler du courant politique et/ou philosophique que recouvre pratiquement le terme, et aucunement d'autre chose; tout ce qui est "social" n'est pas socialiste et tout le socialisme ne se résout pas dans le "social".
Je veux donc parler du courant politique que recouvre habituellement ce terme. Pour ce qui est de la philosophie, j'ai bien peur qu'elle se résume à peu de chose, et je parlerais plutôt de lignes de force. (Tu auras remarqué, au passage, que j'évite "idéologie" afin de ménager ta susceptibilité.)
Afin d'en venir directement à mes raisons, je dois d'abord te faire part de ma vision de l'homme. Rassure-toi, je ne vais pas être long. Je ne crois pas que l'homme soit naturellement bon, ni d'ailleurs naturellement mauvais. Je pense qu'il est agité d'intentions contradictoires, et mû par un désir toujours mimétique. Le désir mimétique est en lui-même contradictoire, parce qu'il pousse, simultanément, à la ressemblance et à la dissemblance. Ce mouvement contradictoire rend parfaitement "instable" tout désir humain, et,le rend suspect d'une certaine violence, c'est du moins le jugement que je me suis fait.
L'homme donc est plus porté à la lutte pour assouvir ce désir instable et contradictoire, souvent débouchant sur la violence, plutôt qu'à être l'être bon, tolérant, ouvert, compréhensif que tu sembles vouloir qu'il soit.
Dés lors, les sociétés fondées et entretenues par des hommes aussi âpres à faire valoir leurs désirs ne peuvent, elles-non plus, être naturellement ou spontanément bonnes. Et c'est une bien belle utopie, et un rêve éveillé, que de croire qu'un jour, par le jeu politique seulement, par des mesures sociales, par l'idéologie du sympathique, l'on puisse corriger un penchant aussi marqué.
En effet, la politique elle-même se trouve marquée et du désir mimétique, et de sa violence, de son rêve de ressemblance et de son besoin de dissemblance. Elle est, comme tout ce qui vient de nous, sujette à la violence du désir contradictoire, aussi aucun courant politique ne peut être spontanément bon.
Le socialisme politique, mon cher Robert, est d'une certaine manière, pire que tout. - je te vois bondir. Il entretien l'utopie d'une société qui fut, peut et sera, spontanément bonne, ou du moins pourrait l'être avec le concours de l’État perçu comme la quintessence, le gardien, la vigie, la sentinelle, du "social". Cette utopie l'empêche de voir la réalité telle qu'elle est, et donc lui fait prendre des voies qui semblent être des avenues arborisées mais qui ne sont que des impasses. L'État, pour le socialisme, n'est qu'une espèce de collectif supra collectif, un collectif de la vertu charitable - charité dénaturée de son identité théologale - et le garant de l'utopie.
Les restes laissés du christianisme ont été récupérés par le socialisme : entraide, fraternité, xénophilie,...et aucun parti politique, ne parle davantage de morale - sans la nommée- que lui et, forcément, il est devenu la nouvelle doxa, commune, allant de soi, évidente, avec ses pontifes, ses dogmes, ses rites, sa propre poétique, son métalangage. Cette religion est commune, au sens où elle est répandue partout, comme jadis le christianisme constituait le fond vertueux de nos sociétés. Aujourd'hui, cette place est tenue par les religions séculières socialistes.
Cette religion est essentiellement bourgeoise, petite-bourgeoise même - rien de péjoratif dans cette appellation, simplement une catégorie sociologique -, elle rassemble en son sein une certaine quantité de gens qui ne profitent guère directement des idées socialistes, mais qui par vertu, soit réelle soit factice, les professent. Les prêtres socialistes ne sont pas touchés par la pauvreté, n'habitent pas les quartiers confrontés à de vrais problèmes humains et sociaux, ne souffrent pas d'une vraie précarité de travail, bref ne connaissent pas la souffrance économique, sociale, humaine des populations qu'ils voudraient aider. Ils sont tout a fait en-dehors, à côté. Beaucoup des disciples du socialisme sont issus des médias, de la culture, et du spectacle et l'on voit se pavaner aux côtés des clercs socialistes, tels acteurs, tels sportifs, que la charité universelle presse de se faire ainsi voir. Ils ne savent pas ce qu'est la souffrance du pauvre véritable, ce que peut être la précarité du travailleur, ils ne savent pas ce que c'est que de vivre avec 800 euros par mois, ne savent pas ce que c'est que de vivre dans des quartiers ravagés par l'incurie, la déculturation, un multiculturalisme aveugle et imbécile, ils ne savent rien de tout cela, et pire, leur utopie ne veut pas le savoir. Ils se drapent tous dans leur belle conscience, dans leur charité de bazar, leur espérance tonitruante, leur foi indécrottable et bornée en la bonté spontanée de l'homme.
Tu me diras doucement - parce que tu es un homme doux- que je suis sévère, que je ne devrais pas parler comme ça, que je dois penser à ma mère et à mon père, l'un comme l'autre de petites gens. Et bien, je pense à eux précisément, à leur perpétuelle humiliation par un courant qui les utilise comme fond de commerce. Précisément, c'est à cause d'eux que je ne suis pas socialiste, eux qui ont toujours vécu dans l'effort - cela vaudrait une autre lettre- dans la renonciation pratique, non théorisée, à ce qu'ils étaient pour pourvoir être là où ils étaient, où ils avaient choisis d'être, sans que personne ne les y contraignent - ils n'ont jamais été assignés à résidence : ils sont partis par choix, appris une langue par choix, à manger autrement par choix dans les limites, bien sûr, de moyens économiques et, ma foi, ils s'en sont bien sortis. Encore une fois, il n'y avait aucun destin, aucune divinité qui veillait sur leur chemin, aucun fatum, qu'un fado, mais le fado, tu le sais se chante et se chante debout librement. Ah oui, c'est la liberté qui guidait leurs pas et leur plus belle réussite, chez moi, c'est de m'avoir transmis ce goût de la liberté, par delà toutes les idéologies et par delà ce qu'ils croyaient eux-mêmes. Je n'ai été sauvé de rien de ce côté-là, j'ai tout reçu, je suis redevable de tout. L'immigration n'est pas une chance, pas dans mon cas de figure, elle est d'abord un traumatisme, mais toute blessure peut être occasion de renouveau. Je ne peux mettre mon espérance humaine dans un courant qui, aussi visiblement, se joue de la réalité, pour en inventer une autre qu'il appelle, de manière impropre et usurpatrice, "humanisme".
Tout n'est point mauvais dans le socialisme et au risque de paraître me contredire, je dirais même que tout y est bon, de cette bonté dont est bonne le rêve. Mais ce rêve impose sa propre dynamique, ses catégories propres, son caractère impérieux, son évidence onirique. Il oblige à penser comme il pense, à voir comme il voit, et dès lors que l'on est soumis à ce rêve, on est par le fait même, soumis au sommeil duquel il procède. Car, et je l'ai vérifié à plusieurs reprises, il endort la pensée libre, dans son contenu mais aussi dans sa forme. S'il me prenait, par ennui, ou par plaisir, de vouloir rêver autrement et s'il me venait l'idée de faire part de ma vision, elle serait difficilement acceptable, si je l'exprime dans des catégories que le rêve socialiste ne peut assimiler, et ce, quand bien même, nous rêvions toi et moi, dans la même direction.
Un philosophe - de ceux que tu aimes à lire - définissait un jour la différence entre l'homme de gauche et l'homme de droite par le fait que le premier voyait le monde d'abord, tandis que le second se voyait lui, sans que cela, ajoutait le philosophe, soit d'ailleurs une marque d'égoïsme pour celui-ci, ni une de générosité pour celui-là. Je n'aime pas cette distinction droite, gauche et je doute de sa pertinence, soit, peut-être avait-il raison, mais si le monde est vu d'abord, c'est dans les brumes du rêve qu'il est vu. Tu sais que j'ai toujours eu horreur du rêve, non pas que je n'y sois pas porté, je le suis, et sans doute autant que toi, mais je ne sais quel instinct vital m'a toujours fait prendre le rêve en suspicion, à préférer une réalité douloureuse à un doux confort rêvé. Ce que j'ai, je l'ai et je trouve une certaine consolation à palper du réel, ce que je n'ai pas, même si c'est plaisant, je ne l'ai pas.
Fondamentalement, si je ne suis pas socialiste c'est pour cette raison : horreur du rêve. Peut-être ai-je tord ? Peut-être suis-je trop réaliste? Peut-être devrais-je reconsidérer quelques petites choses? Peut-être oui, il faut toujours reconsidérer les choses, et n'avoir d'avis définitif qu'en peu de choses. Ce qui reste de la charité, cette vertu fondamentale, la charité au sens théologal, cette immense et profonde dynamique de l'amour qui donne et ne retient pas, qui me fait l'égal de tous, qui transcende les divisions et les individus, ce qui reste de cette charité, sans laquelle nous ne sommes rien, dans le socialisme, j'y adhère, non pas parce qu'elle est sociale, mais parce qu'elle est l'unique poétique qui vaille. Et poétique ici, tu te doutes, est à prendre au sens littéral et à purger de tout romantisme.
En fait, mon cher Robert, je crois que je déteste autant la politique que le rêve, parce que la politique est toujours un rêve, un rêve qui nous oblige, qui nous exprime, un songe que nous ne rêvons pas mais qui nous rêve lui. La politique est le jeu raisonné de l'absurde et c'est pour cela que tout y est permis.
Tu ne me parlais pas, dans ta lettre, de tes plantations? Le jardin doit être beau à cette saison. Les pivoines, les roses, les digitales... j'aimerais revoir tout cela et manger de tes excellents légumes : les carottes, les asperges et petits oignons sucrés.
Je t'embrasse.
Ta dernière lettre - ah tes lettres manuscrites, heureuse survivance d'un temps non-écologique ! - me demande, je le sens bien, des comptes. Tu le fais habilement, pudiquement, comme à ton habitude, mais tu me presses. Je te dirai donc, puisque tu désires le savoir, pourquoi je ne suis pas socialiste.
Tout d'abord, il faut que je précise ce que j'entends par "socialiste". En utilisant cet adjectif, je veux parler du courant politique et/ou philosophique que recouvre pratiquement le terme, et aucunement d'autre chose; tout ce qui est "social" n'est pas socialiste et tout le socialisme ne se résout pas dans le "social".
Je veux donc parler du courant politique que recouvre habituellement ce terme. Pour ce qui est de la philosophie, j'ai bien peur qu'elle se résume à peu de chose, et je parlerais plutôt de lignes de force. (Tu auras remarqué, au passage, que j'évite "idéologie" afin de ménager ta susceptibilité.)
Afin d'en venir directement à mes raisons, je dois d'abord te faire part de ma vision de l'homme. Rassure-toi, je ne vais pas être long. Je ne crois pas que l'homme soit naturellement bon, ni d'ailleurs naturellement mauvais. Je pense qu'il est agité d'intentions contradictoires, et mû par un désir toujours mimétique. Le désir mimétique est en lui-même contradictoire, parce qu'il pousse, simultanément, à la ressemblance et à la dissemblance. Ce mouvement contradictoire rend parfaitement "instable" tout désir humain, et,le rend suspect d'une certaine violence, c'est du moins le jugement que je me suis fait.
L'homme donc est plus porté à la lutte pour assouvir ce désir instable et contradictoire, souvent débouchant sur la violence, plutôt qu'à être l'être bon, tolérant, ouvert, compréhensif que tu sembles vouloir qu'il soit.
Dés lors, les sociétés fondées et entretenues par des hommes aussi âpres à faire valoir leurs désirs ne peuvent, elles-non plus, être naturellement ou spontanément bonnes. Et c'est une bien belle utopie, et un rêve éveillé, que de croire qu'un jour, par le jeu politique seulement, par des mesures sociales, par l'idéologie du sympathique, l'on puisse corriger un penchant aussi marqué.
En effet, la politique elle-même se trouve marquée et du désir mimétique, et de sa violence, de son rêve de ressemblance et de son besoin de dissemblance. Elle est, comme tout ce qui vient de nous, sujette à la violence du désir contradictoire, aussi aucun courant politique ne peut être spontanément bon.
Le socialisme politique, mon cher Robert, est d'une certaine manière, pire que tout. - je te vois bondir. Il entretien l'utopie d'une société qui fut, peut et sera, spontanément bonne, ou du moins pourrait l'être avec le concours de l’État perçu comme la quintessence, le gardien, la vigie, la sentinelle, du "social". Cette utopie l'empêche de voir la réalité telle qu'elle est, et donc lui fait prendre des voies qui semblent être des avenues arborisées mais qui ne sont que des impasses. L'État, pour le socialisme, n'est qu'une espèce de collectif supra collectif, un collectif de la vertu charitable - charité dénaturée de son identité théologale - et le garant de l'utopie.
Les restes laissés du christianisme ont été récupérés par le socialisme : entraide, fraternité, xénophilie,...et aucun parti politique, ne parle davantage de morale - sans la nommée- que lui et, forcément, il est devenu la nouvelle doxa, commune, allant de soi, évidente, avec ses pontifes, ses dogmes, ses rites, sa propre poétique, son métalangage. Cette religion est commune, au sens où elle est répandue partout, comme jadis le christianisme constituait le fond vertueux de nos sociétés. Aujourd'hui, cette place est tenue par les religions séculières socialistes.
Cette religion est essentiellement bourgeoise, petite-bourgeoise même - rien de péjoratif dans cette appellation, simplement une catégorie sociologique -, elle rassemble en son sein une certaine quantité de gens qui ne profitent guère directement des idées socialistes, mais qui par vertu, soit réelle soit factice, les professent. Les prêtres socialistes ne sont pas touchés par la pauvreté, n'habitent pas les quartiers confrontés à de vrais problèmes humains et sociaux, ne souffrent pas d'une vraie précarité de travail, bref ne connaissent pas la souffrance économique, sociale, humaine des populations qu'ils voudraient aider. Ils sont tout a fait en-dehors, à côté. Beaucoup des disciples du socialisme sont issus des médias, de la culture, et du spectacle et l'on voit se pavaner aux côtés des clercs socialistes, tels acteurs, tels sportifs, que la charité universelle presse de se faire ainsi voir. Ils ne savent pas ce qu'est la souffrance du pauvre véritable, ce que peut être la précarité du travailleur, ils ne savent pas ce que c'est que de vivre avec 800 euros par mois, ne savent pas ce que c'est que de vivre dans des quartiers ravagés par l'incurie, la déculturation, un multiculturalisme aveugle et imbécile, ils ne savent rien de tout cela, et pire, leur utopie ne veut pas le savoir. Ils se drapent tous dans leur belle conscience, dans leur charité de bazar, leur espérance tonitruante, leur foi indécrottable et bornée en la bonté spontanée de l'homme.
Tu me diras doucement - parce que tu es un homme doux- que je suis sévère, que je ne devrais pas parler comme ça, que je dois penser à ma mère et à mon père, l'un comme l'autre de petites gens. Et bien, je pense à eux précisément, à leur perpétuelle humiliation par un courant qui les utilise comme fond de commerce. Précisément, c'est à cause d'eux que je ne suis pas socialiste, eux qui ont toujours vécu dans l'effort - cela vaudrait une autre lettre- dans la renonciation pratique, non théorisée, à ce qu'ils étaient pour pourvoir être là où ils étaient, où ils avaient choisis d'être, sans que personne ne les y contraignent - ils n'ont jamais été assignés à résidence : ils sont partis par choix, appris une langue par choix, à manger autrement par choix dans les limites, bien sûr, de moyens économiques et, ma foi, ils s'en sont bien sortis. Encore une fois, il n'y avait aucun destin, aucune divinité qui veillait sur leur chemin, aucun fatum, qu'un fado, mais le fado, tu le sais se chante et se chante debout librement. Ah oui, c'est la liberté qui guidait leurs pas et leur plus belle réussite, chez moi, c'est de m'avoir transmis ce goût de la liberté, par delà toutes les idéologies et par delà ce qu'ils croyaient eux-mêmes. Je n'ai été sauvé de rien de ce côté-là, j'ai tout reçu, je suis redevable de tout. L'immigration n'est pas une chance, pas dans mon cas de figure, elle est d'abord un traumatisme, mais toute blessure peut être occasion de renouveau. Je ne peux mettre mon espérance humaine dans un courant qui, aussi visiblement, se joue de la réalité, pour en inventer une autre qu'il appelle, de manière impropre et usurpatrice, "humanisme".
Tout n'est point mauvais dans le socialisme et au risque de paraître me contredire, je dirais même que tout y est bon, de cette bonté dont est bonne le rêve. Mais ce rêve impose sa propre dynamique, ses catégories propres, son caractère impérieux, son évidence onirique. Il oblige à penser comme il pense, à voir comme il voit, et dès lors que l'on est soumis à ce rêve, on est par le fait même, soumis au sommeil duquel il procède. Car, et je l'ai vérifié à plusieurs reprises, il endort la pensée libre, dans son contenu mais aussi dans sa forme. S'il me prenait, par ennui, ou par plaisir, de vouloir rêver autrement et s'il me venait l'idée de faire part de ma vision, elle serait difficilement acceptable, si je l'exprime dans des catégories que le rêve socialiste ne peut assimiler, et ce, quand bien même, nous rêvions toi et moi, dans la même direction.
Un philosophe - de ceux que tu aimes à lire - définissait un jour la différence entre l'homme de gauche et l'homme de droite par le fait que le premier voyait le monde d'abord, tandis que le second se voyait lui, sans que cela, ajoutait le philosophe, soit d'ailleurs une marque d'égoïsme pour celui-ci, ni une de générosité pour celui-là. Je n'aime pas cette distinction droite, gauche et je doute de sa pertinence, soit, peut-être avait-il raison, mais si le monde est vu d'abord, c'est dans les brumes du rêve qu'il est vu. Tu sais que j'ai toujours eu horreur du rêve, non pas que je n'y sois pas porté, je le suis, et sans doute autant que toi, mais je ne sais quel instinct vital m'a toujours fait prendre le rêve en suspicion, à préférer une réalité douloureuse à un doux confort rêvé. Ce que j'ai, je l'ai et je trouve une certaine consolation à palper du réel, ce que je n'ai pas, même si c'est plaisant, je ne l'ai pas.
Fondamentalement, si je ne suis pas socialiste c'est pour cette raison : horreur du rêve. Peut-être ai-je tord ? Peut-être suis-je trop réaliste? Peut-être devrais-je reconsidérer quelques petites choses? Peut-être oui, il faut toujours reconsidérer les choses, et n'avoir d'avis définitif qu'en peu de choses. Ce qui reste de la charité, cette vertu fondamentale, la charité au sens théologal, cette immense et profonde dynamique de l'amour qui donne et ne retient pas, qui me fait l'égal de tous, qui transcende les divisions et les individus, ce qui reste de cette charité, sans laquelle nous ne sommes rien, dans le socialisme, j'y adhère, non pas parce qu'elle est sociale, mais parce qu'elle est l'unique poétique qui vaille. Et poétique ici, tu te doutes, est à prendre au sens littéral et à purger de tout romantisme.
En fait, mon cher Robert, je crois que je déteste autant la politique que le rêve, parce que la politique est toujours un rêve, un rêve qui nous oblige, qui nous exprime, un songe que nous ne rêvons pas mais qui nous rêve lui. La politique est le jeu raisonné de l'absurde et c'est pour cela que tout y est permis.
Tu ne me parlais pas, dans ta lettre, de tes plantations? Le jardin doit être beau à cette saison. Les pivoines, les roses, les digitales... j'aimerais revoir tout cela et manger de tes excellents légumes : les carottes, les asperges et petits oignons sucrés.
Je t'embrasse.
lundi 11 juin 2012
Ou bien ou bien.
Aucune échappatoire possible, aucune autre solution.
Ou bien la vie ne porte rien qu'autre qu'elle-même, ne manifeste rien qu'une succession de faits biologiques, n'est rien d'autre qu'un agencement - subtil peut-être - de fluides;
Ou bien, elle est aussi autre chose, portant simultanément la manifestation d'autre chose. Elle ne se résorbe pas en elle-même, elle n'est pas qu'un fait ou un enchaînement complexe de faits biologiques.
Ou bien la vie, l'existence humaine donc, s'achève par la fin du fonctionnement des organes - et peu importe qu'ils soient nobles ou non, à ce niveau le cerveau vaut l'intestin -, se termine par ce qu'il est convenu d'appeler "la mort", par la cessation du biologique et le début - ce qui est encore du biologique - de la dégradation corporelle, dégradation qui le renvoie à la pure matière, à sa totale dispersion, à sa disparition enfin;
Ou bien l'existence humaine ne s'achève pas dans cet enchaînement, mais elle porte en elle, par-delà le biologique, une autre raison que la raison purement matérielle.
Ou bien l'homme n'est qu'un phénomène physio-biologique - et sa psychologie n'est que l'aboutissement d'une anthèse stérile -, une apparition éphémère, une fulgurance - peut-être spirituelle- qui illumine un temps, et puis s'éteint définitivement laissant derrière elle la plus noire des nuits, pire, aucune nuit possible, puisque la nuit serait encore quelque chose;
Ou bien l'homme, tout éphémère qu'il soit, est aussi une étincelle qui perdure par delà la nuit noire rendant compte ainsi d'une permanence de l'esprit.
Ou bien l'angoisse inhérente à toute vie d'homme - et peut-être animale - n'est rien qu'un épiphénomène sociologique ou psychologique, une crise perdue, qui tourne à vide, ne mène nul part.
Ou bien elle est le symptôme d'un au-delà, que l'on ne nomme pas, tout de suite, Dieu ou Ciel, ni même âme, ni esprit, mais un "oultre", non pas parallèle mais permanence, une fois encore, dans une commune apparition de la vie et son inhabitation. Un index pointé simultanément, inexorable, vers le terme de tout parcours personnel et - probablement - communautaire et vers son "oultre".
Ou bien je suis un malade du sens et tous mes discours sont délires, fantasmes et fantasmagories;
Ou bien c'est le sens qui est malade et je me porte bien.
Ou bien le sexe n'est qu'agitation sur fond de permanence vaine de l'espèce, divertissement suprême;
Ou bien il est le point focal d'un corps qui est figure du spirituel, et donc ouvert sur autre chose qu'une simple permanence branlante de la communauté humaine.
Ou bien l'amour n'est que confort biodégradable, étincelles cérébrales uniquement, petites distractions histoire de, trompe-ennui, trompe- la -mort inefficaces ou je ne sais quelle autre lâcheté;
Ou bien est cri, appel, urgence.
Ou bien le cri est en vain et l'on retombe dans le premier "ou bien" : confort, étincelles, lâcheté;
Ou bien le cri n'est pas vain, et alors l'amour est la figure de l ' "oultre".
Ou bien la vie est pure et absurde enstase, serpent stupide qui se mord la queue;
Ou bien elle est extase radicale, ab-solue.
Ou la mort est le terme radical et toute morale, toute éthique, sont précaires et d'une formidable relativité;
Ou bien la mort n'est pas un terme radical et un authentique dynamisme moral fondé sur la liberté est possible.
Ou bien, déjà je ne suis pas;
Ou bien, déjà je suis davantage.
Ou bien la vie ne porte rien qu'autre qu'elle-même, ne manifeste rien qu'une succession de faits biologiques, n'est rien d'autre qu'un agencement - subtil peut-être - de fluides;
Ou bien, elle est aussi autre chose, portant simultanément la manifestation d'autre chose. Elle ne se résorbe pas en elle-même, elle n'est pas qu'un fait ou un enchaînement complexe de faits biologiques.
Ou bien la vie, l'existence humaine donc, s'achève par la fin du fonctionnement des organes - et peu importe qu'ils soient nobles ou non, à ce niveau le cerveau vaut l'intestin -, se termine par ce qu'il est convenu d'appeler "la mort", par la cessation du biologique et le début - ce qui est encore du biologique - de la dégradation corporelle, dégradation qui le renvoie à la pure matière, à sa totale dispersion, à sa disparition enfin;
Ou bien l'existence humaine ne s'achève pas dans cet enchaînement, mais elle porte en elle, par-delà le biologique, une autre raison que la raison purement matérielle.
Ou bien l'homme n'est qu'un phénomène physio-biologique - et sa psychologie n'est que l'aboutissement d'une anthèse stérile -, une apparition éphémère, une fulgurance - peut-être spirituelle- qui illumine un temps, et puis s'éteint définitivement laissant derrière elle la plus noire des nuits, pire, aucune nuit possible, puisque la nuit serait encore quelque chose;
Ou bien l'homme, tout éphémère qu'il soit, est aussi une étincelle qui perdure par delà la nuit noire rendant compte ainsi d'une permanence de l'esprit.
Ou bien l'angoisse inhérente à toute vie d'homme - et peut-être animale - n'est rien qu'un épiphénomène sociologique ou psychologique, une crise perdue, qui tourne à vide, ne mène nul part.
Ou bien elle est le symptôme d'un au-delà, que l'on ne nomme pas, tout de suite, Dieu ou Ciel, ni même âme, ni esprit, mais un "oultre", non pas parallèle mais permanence, une fois encore, dans une commune apparition de la vie et son inhabitation. Un index pointé simultanément, inexorable, vers le terme de tout parcours personnel et - probablement - communautaire et vers son "oultre".
Ou bien je suis un malade du sens et tous mes discours sont délires, fantasmes et fantasmagories;
Ou bien c'est le sens qui est malade et je me porte bien.
Ou bien le sexe n'est qu'agitation sur fond de permanence vaine de l'espèce, divertissement suprême;
Ou bien il est le point focal d'un corps qui est figure du spirituel, et donc ouvert sur autre chose qu'une simple permanence branlante de la communauté humaine.
Ou bien l'amour n'est que confort biodégradable, étincelles cérébrales uniquement, petites distractions histoire de, trompe-ennui, trompe- la -mort inefficaces ou je ne sais quelle autre lâcheté;
Ou bien est cri, appel, urgence.
Ou bien le cri est en vain et l'on retombe dans le premier "ou bien" : confort, étincelles, lâcheté;
Ou bien le cri n'est pas vain, et alors l'amour est la figure de l ' "oultre".
Ou bien la vie est pure et absurde enstase, serpent stupide qui se mord la queue;
Ou bien elle est extase radicale, ab-solue.
Ou la mort est le terme radical et toute morale, toute éthique, sont précaires et d'une formidable relativité;
Ou bien la mort n'est pas un terme radical et un authentique dynamisme moral fondé sur la liberté est possible.
Ou bien, déjà je ne suis pas;
Ou bien, déjà je suis davantage.
lundi 23 avril 2012
Aux urnes, citoyens
A entendre les uns et les autres, à lire les commentaires autorisés et ceux qui n'en sont pas, l'ancien cri, bien français, "la patrie est en danger", semble mettre tout le monde d'accord. Mais les avis divergent sur le "danger" en question, voire sur la définition de "patrie". Il est certain que la "patrie" pour Mélanchon n'est probablement pas la même chose que pour Le Pen. Il est sans doute probable que l'idée de "patrie" n'est pas la même chez Hollande et chez Sarkozy. On peut même penser que "France" ne désigne pas les mêmes choses ici et là, puisque l'un la voit rouge, l'autre bleue.
Pour le "danger", il en va de même. Pour Mélanchon et ses aficionados, le danger c'est Le Pen, et Sarkozy, quand ce n'est pas l'un, c'est l'autre, l'essentiel est d'avoir un ennemi politique. Pour Marine Le Pen, le danger est extérieur. Mélanchon vise les "traîtres" de l'intérieur, Le Pen, les "ennemis" de l'extérieur. Le danger mélanchonnien c'est de ne pas pourvoir étendre la notion de "patrie", envisagée comme un paradis à l'extension quasi infinie, et pour Le Pen, qui voit la "patrie" comme un objet bien défini, de le voir disparaître tout bonnement, par vol en quelque sorte.
Pour Hollande, le danger c'est de ne pas changer, et pour Sarkozy le danger c'est autre chose que lui. Changer, pour la gauche, c'est venir après Sarkozy. La séquence suivante incarne le changement vu pas la gauche : rouge, bleu, rouge. Effectivement, le rouge vient après le bleu : il y a changement. Il faudrait plutôt parler de retour du rouge après le bleu : le changement est modéré. En effet, il semble bien que les anciens barbons socialistes soient déjà sur le retour.
Sarkozy, fidèle à lui-même, se voit toujours comme celui qui sauve la patrie d'un danger somme toute assez peu identifié : la crise. Un danger si peu identifié qu'il fini par se trouver partout, par imprégner tout, dans ce contexte, Sarkozy se présente comme le seul homme à connaître l'inconnaissable, à savoir.
La patrie est en danger ce lundi 23 avril 2012 : on prédit une vague, des tables renversées, du changement, du combat !
Mais le danger est celui de perdre la tête dans l'hybris passionnelle, dans ce commun cri "aux loups, aux loups". Chacun voit le loup en l'autre, chacun aliment sa haine au corps de l'autre, pour un bien que plus personne ne partage vraiment. L'urne, symbole de la démocratie élective, peut être aussi réceptacle de cendres d'un "cher disparu" dont on va répandre le contenu sur une pelouse ou dans la mer. Dans la cacophonie démocratique - puisqu'il s'agit bien, après tout, de démocratie - on risque bien, à chaque élection, d'emplir les urnes des cendres de la patrie.
Pour le "danger", il en va de même. Pour Mélanchon et ses aficionados, le danger c'est Le Pen, et Sarkozy, quand ce n'est pas l'un, c'est l'autre, l'essentiel est d'avoir un ennemi politique. Pour Marine Le Pen, le danger est extérieur. Mélanchon vise les "traîtres" de l'intérieur, Le Pen, les "ennemis" de l'extérieur. Le danger mélanchonnien c'est de ne pas pourvoir étendre la notion de "patrie", envisagée comme un paradis à l'extension quasi infinie, et pour Le Pen, qui voit la "patrie" comme un objet bien défini, de le voir disparaître tout bonnement, par vol en quelque sorte.
Pour Hollande, le danger c'est de ne pas changer, et pour Sarkozy le danger c'est autre chose que lui. Changer, pour la gauche, c'est venir après Sarkozy. La séquence suivante incarne le changement vu pas la gauche : rouge, bleu, rouge. Effectivement, le rouge vient après le bleu : il y a changement. Il faudrait plutôt parler de retour du rouge après le bleu : le changement est modéré. En effet, il semble bien que les anciens barbons socialistes soient déjà sur le retour.
Sarkozy, fidèle à lui-même, se voit toujours comme celui qui sauve la patrie d'un danger somme toute assez peu identifié : la crise. Un danger si peu identifié qu'il fini par se trouver partout, par imprégner tout, dans ce contexte, Sarkozy se présente comme le seul homme à connaître l'inconnaissable, à savoir.
La patrie est en danger ce lundi 23 avril 2012 : on prédit une vague, des tables renversées, du changement, du combat !
Mais le danger est celui de perdre la tête dans l'hybris passionnelle, dans ce commun cri "aux loups, aux loups". Chacun voit le loup en l'autre, chacun aliment sa haine au corps de l'autre, pour un bien que plus personne ne partage vraiment. L'urne, symbole de la démocratie élective, peut être aussi réceptacle de cendres d'un "cher disparu" dont on va répandre le contenu sur une pelouse ou dans la mer. Dans la cacophonie démocratique - puisqu'il s'agit bien, après tout, de démocratie - on risque bien, à chaque élection, d'emplir les urnes des cendres de la patrie.
jeudi 19 avril 2012
Figures victimaires en temps de crise : Breivik et Mehrad.
L'œuvre entière de René Girard développe l'idée que les sociétés et les individus sont essentiellement conduits par un désir qui, contrairement à ce que la psychanalyse laisserait sous-entendre, n'est ni spontané, ni autonome. "Mon" désir est toujours le désir d'un autre ou, pour être plus juste, le désir qui me possède passe nécessairement par le truchement d'un autre, un autre qui me désigne, d'une façon ou d'une autre, ce que je dois désirer. C'est ce que Girard appelle le désir mimétique ou désir métaphysique, parce que le désir est toujours un désir d'être.
C'est dans le contexte très large du désir métaphysique et/ou mimétique que Girard construit sa théorie de la crise et sa résolution dans une communauté donnée. La crise qui survient est toujours une crise mimétique, car elle trouve son origine dans l'agacement des désirs mimétiques; chacun désirant ce que l'autre désire, chacun étant le médiateur du désir de l'autre. La médiation ainsi étendue à tous conduit implacablement à la rivalité et la rivalité de tous contre tous, c'est proprement la guerre. La crise se résout par un "sacrifice", autrement dit un meurtre, une mort, mais une mort qui doit obéir à certaines règles pour qu'elle soit efficace, et c'est pour cela que l'on parle de "sacrifice".
La communauté trouve dans le bouc-émissaire le coupable idéal et fantasmé de la crise. Elle ne le trouve pas par hasard, son choix n'est pas spontané. En effet, le choix de la victime émissaire obéit à certains critères de similitudes-différences. La victime doit être assez proche de la communauté, lui appartenir même, et en même temps, déjà se trouver aux marges de celle-ci. C'est pour cela que les victimes émissaires idéales présentent, en général, des signes physiques qui les distinguent du reste des individus constitutifs de la communauté : boiteux, bossus, roux, jumeaux, roi, etc. Le choix de la victime à sacrifier se fait, vu du dehors, un peu par hasard, mais en réalité, le choix est guidé par un impératif d'efficacité, puisque le but du meurtre est précisément de résoudre la crise. Le sacrifice rétablit la paix, communiant autour d'une victime, la communauté a évacué, pour un temps, l'intolérable exacerbation du désir. Celui qui a réussi à recréer une unanimité de concorde dans la communauté est le même que celui qui avait, suppose-t-on, apporté la discorde : la victime émissaire apparait à la fois comme coupable de la crise et comme cause de la paix revenue. Son "pouvoir" est donc terrible et il ne peut être dit qu'en termes propres à un dieu. Girard appelle cette phase finale, la divinisation de la victime : au terme du processus, la communauté "divinise" celui qu'elle rendait responsable de la crise, celui qu'elle a tué et qui maintenant veille sur sa destinée.
La communauté trouve dans le bouc-émissaire le coupable idéal et fantasmé de la crise. Elle ne le trouve pas par hasard, son choix n'est pas spontané. En effet, le choix de la victime émissaire obéit à certains critères de similitudes-différences. La victime doit être assez proche de la communauté, lui appartenir même, et en même temps, déjà se trouver aux marges de celle-ci. C'est pour cela que les victimes émissaires idéales présentent, en général, des signes physiques qui les distinguent du reste des individus constitutifs de la communauté : boiteux, bossus, roux, jumeaux, roi, etc. Le choix de la victime à sacrifier se fait, vu du dehors, un peu par hasard, mais en réalité, le choix est guidé par un impératif d'efficacité, puisque le but du meurtre est précisément de résoudre la crise. Le sacrifice rétablit la paix, communiant autour d'une victime, la communauté a évacué, pour un temps, l'intolérable exacerbation du désir. Celui qui a réussi à recréer une unanimité de concorde dans la communauté est le même que celui qui avait, suppose-t-on, apporté la discorde : la victime émissaire apparait à la fois comme coupable de la crise et comme cause de la paix revenue. Son "pouvoir" est donc terrible et il ne peut être dit qu'en termes propres à un dieu. Girard appelle cette phase finale, la divinisation de la victime : au terme du processus, la communauté "divinise" celui qu'elle rendait responsable de la crise, celui qu'elle a tué et qui maintenant veille sur sa destinée.
Le christianisme apporte à cette machinerie une critique fondamentale. En dévoilant l'innocence de la victime émissaire, le processus de victimisation-divinisation ne fonctionne plus très bien dans nos société.s La violence n'est plus évacuée aussi bien, car nous savons, nous le savons parce que nous avons été chrétiens un jour, que la victime que l'on s'apprête à sacrifier est innocence du crime qu'on lui impute, nous savons aussi qu'elle est parfaitement incapable de redonner la paix, nous ne pouvons plus diviniser un assassiné, ni quoi ou qui que ce soit. Nous n'avons plus à notre disposition que le système judiciaire, qui en nos jours de méta-christianisme, joue un rôle considérable pour résoudre universellement les crises, pour faire son deuil, pour réparer, pour pacifier. C'est le système judiciaire qui est divinisé.
S'il ne fonctionne plus le système mis en évidence par Girard, subsiste encore, et on le voit parfois pointer du nez. On le voit même de plus en plus souvent.
Revenons sur le cas Mehrad. Nous sommes dans un contexte de crise, une crise qui n'est pas seulement économique, mais aussi philosophique, culturelle, morale, écologique. Il faudrait même parler d'archi-crise, tant la mondialisation crée des conditions adéquates à ce que la crise s'étende à tous. Il n'existe pas "des" crises, mais une seule aux multiples ramifications. Une crise spéculaire où nous devenons tous, individus ou collectivités, les uns pour les autres des miroirs. Nos désirs on tous les mêmes objets, et nous désirons tous être l'autre celui qui possèdent ce que nous considérons comme une richesse, nous désirons obtenir l'être-même, qui nous paraît autonome, du possédant.
Une certaine affirmation identitaire voile mal le désir mimétique. Il ne s'agit encore que d'une variante de la dialectique du maître et de l'esclave ou, pour parler en termes giradiens, du médiateur et du sujet désirant.
Une certaine société orientale est, on le voit, dans une affirmation identitaire de cette sorte. Simultanément prise entre des désirs de démocratie à l'occidentale et l'affirmation radicale de racines religieuses. Cette affirmation identitaire peut avoir lieu sur son territoire géopolitique ou sur le territoire occidental. Dans ce dernier car, l'affirmation identitaire, paradoxale plus encore, sera à la mesure de la mesure du désir mimétique, voilé, dénié. Mohammed Mehrad est une illustration parfaite de ce que je viens de dire. On nous l'a décrit comme un individu parfaitement assimilé au groupe auquel il appartenait, autrement dit à la communauté que nous constituons ensemble. Il était semblable aux autres, aux autre jeunes, aimant rire, la vitesse, la frénésie, les excès sans doute, comme tant d'autres. Il devait probablement posséder les mêmes référents culturels que les autres jeunes de son âge. Cependant, il n'y avait, visiblement, pas que cela. Il y avait autre chose. Une part de lui-même échappait au groupe et se construisait par l'affirmation identitaire exacerbée. Mohammed Merhad était possédé par un désir mimétique incontrôlable: voulant être ce que les autres étaient, ou plutôt ce qu'il croyait que les autres étaient, les autres autrement dit ceux qui constituaient le reste de la communauté, communauté qu'il appelle lui-même "la France", ni parvenant pas, il veut la mettre "à genoux". Et pour la mettre "à genoux", il s'affirme sur le mode identitaire religieux. Ne parvenant pas à réaliser son fantasme mimétique, il sombre dans un autre fantasme. Nous ne sommes pas loin de l'injonction paradoxale qui fait dire "soit ce que je suis, mais ne sois pas ce que je suis". Le sujet devient littéralement fou, ne sachant plus s'il faut être ou non ce que représente le médiateur. Mohammed Mehrad donnait tous les signes d'une rivalité paranoïde avec son modèle où ce qui était recherché était l'inversion des rapports. de force. N'y parvenant pas de manière satisfaisante, il ne reste plus que l'issue de l'affirmation identitaire violente.
Mais l'affaire ne s'arrête pas là. Dès que l'attaque de l'école juive fut connue on entendit, presque spontanément et unanimement, sans qu'il faille forcément lire entre les lignes, que le meurtrier, l'auteur des faits, était forcément, un membre tout ce qu'il y avait de plus membre de la communauté nationale, un individu le plus identiquement identique, quelqu'un pour qui le verbe assimiler ne voudrait rien dire, un individu de l'extrême, qui par ses origines certifiées 100% pur français appartenait au groupe et qui par ses opinions s'en écartait déjà. Bref, un coupable idéal. Le coupable que l'on aurait bien voulu sacrifier. Ce coupable fantasmé était le responsable de la crise, le bras armé d'un "certain discours de haine". Mais ce n'est pas tous les jours Oslo !
En fait, la différence entre l'auteur réel et l'auteur fantasmé n'est peut-être pas si grande, mais on ne veut pas la voir. Le premier appartient de fait à la communauté et n'en appartient déjà plus, malgré tout ce que cette communauté fait pour qu'il en fasse bien partie. Le second lui appartient mais en est expulsé. Le premier s'affirme dans une identité différente, le second s'affirme dans une identité identique. L'ennui est que, si nous pouvons entendre la différence - merci au christianisme- nous ne pouvons plus ou mal entendre l'identique, et nous sommes désormais plus prompts à l'auto-critique qu'à critiquer la différence.
On eut, n'en doutons pas, préféré le second coupable, c'était plus commode. Mais la réalité était toute autre. Le coupable était, pour un part un "étranger", et s'affirmait comme tel; quelqu'un qui se mettait tout seul en dehors de la communauté. Arrivé à ce stade, on tenta, par tous les moyens de ne pas faire de Mohammed Mehrad un bouc-émissaire, et tous les discours sur les "amalgames" et les "stigmatisations" n'avaient pas d'autre but : résister à la boucémissérisation d'un individu -merci au christianisme-, qui doit resté isolément coupable, ne rien porter si ce n'est son unique faute, ne rien signifier d'autre que ce qui pourrait passer pour un simple accident de parcours, induit par des conditions sociales précaires. Le vrai coupable serait alors la communauté elle-même qui n'a pas su, qui ne saura jamais, éviter cela - toujours merci au christianisme.
Il n'a pas été nécessaire de sacrifier Mohammed Mehrad - même si son exécution peut avoir des relents de sacrifice, le soustrayant à la justice qui aurait été une autre figure du sacrifice - il se sacrifie tout seul au nom de Dieu. Pour être juste, on peut voir dans l'auto-sacrifice, l'ultime raffinement des communautés sacrifiantes, qui ne doivent plus "mettre les mains à la pâte", la victime sachant ce qu'elle doit faire. La mort de Mehrad peut être lue de deux façons, mais obligatoirement une seule correspond aux faits, à la totalité des faits. Quelle que soit la manière dont elle est lue, cette mort est un sacrifice- au sens technique- et donc, logiquement, on peut procéder à une divinisation. Mehrad devient une espèce d'entité paradigmatique pour une fraction de personnes qui se réclament du même processus identitaire, pour une autre, il est une figure de la peur; il est vrai que les dieux sont rarement bons.
L'on peut faire une lecture qui s'inspire du même schéma pour le cas Breivik. Il fonctionne bien mieux d'ailleurs en raison de l'identité du "monstre". Breivik permet à la communauté de restée soudée dans l'idéale ouverture, il crée l'unanimité autour de la différence, tandis que Mehrad ne crée qu'une unanimité non-dite, non-avouable, que cette unanimité est exclue, ne peut décemment avoir lieu, en raison de l'identité du coupable.
Nous croyons voir et nous ne voyons pas. Et la réalité elle-même, dans ce qu'elle a de plus factuel est mensonge.
Inscription à :
Articles (Atom)




