mercredi 7 juin 2017

Suivent ici des notes prises il y a quelques mois. 

Sur l'islam (1)

Jésus n'est qu'un prophète dans l'islam, car il est impossible d'innover dans l'islam. Aussi, cette religion se présente comme absolument non-innovante et prétend remonter directement à la foi abrahamique, l'étalon de toute foi - il n'y en a qu'une du reste - monothéiste. La foi d'Abraham, ce que l'islam prétend en connaître, est un point fixe et définitif. Il n'est sujet à aucun développement futur et exclut toute forme de pédagogie divine. Dans l'islam, la révélation est toujours immédiate et directe, elle passe, inchangée, de prophète en prophète, jusqu'à Mahomet. Les prophètes donc répètent donc toujours la même chose, sauf Mahomet qui rétablit, après sa corruption par le judaïsme et par le christianisme, la plénitude de la révélation. 
Outre le fait que cette idée d'une révélation corrompue est un type dans l'univers religieux, elle est, dans l'islam, une pétition de principe. En effet, l'idée première est la corruption de  la révélation, or Mahomet et ses disciples ne prouvent jamais qu'elle fut corrompue. L'affirmation n'a comme autorité que celle qui prétend que Mahomet reçoit ses révélations de Dieu. On tourne donc en rond. Il faudrait commencer par montrer qu'effectivement il y a corruption de la révélation. 
Or, nous n'avons, aussi bien nous que Mahomet, à notre disposition que le donné biblique. Rien en dehors de lui sur la révélation à Abraham. Ce que montre le donné biblique, c'est l'existence d'une progression dans la révélation, d'un développement et conséquemment d'une pédagogie divine. Affirmer donc que la révélation judéo-chrétienne est une révélation corrompue est arbitraire. Affirmer, par la suite, que la "foi" musulmane est la foi d'Abraham est arbitraire. Affirmer que l'islam n'est ni plus ni moins que la religion d'Abraham restaurée est arbitraire et ne repose que sur cet argument : le coran est d'origine divine et son récipiendaire est réellement un prophète. Il reste à prouver et l'un et l'autre.
Pour l'islam, donc, Jésus est uniquement un prophète. En tant que tel, il répète la révélation d'Abraham et corrige la corruption de la révélation mosaïque que les juifs, d'après l'islam, suivent. Or la réalité est plus tout autre. Le judaïsme est et mosaïque et abrahamique. Jésus, selon le christianisme, ne vient pas corriger une révélation corrompue, il s'y inscrit pleinement et la porte à son achèvement. 
Jésus prophète est cependant une figure ambigüe dans le coran. Il y connaît une conception et une naissance virginales (dogme chrétien, parfaitement compréhensible si on affirme que Jésus est Dieu) fait exceptionnel que pas même Mahomet n'a connu. Cette conception et naissance virginale sont étranges dans le cas d'un prophète - Jésus - qui n'est pas Dieu. Qu'en est-il du Père de Jésus dans le coran ? Et au final de sa nature profonde ? Un homme ? Un esprit ? Un ange ? On ne sait mais en tout cas pas Dieu. C'est ce Jésus prophète et messie - l'islam lui reconnaît ce titre en ignorant toutes les implications théologiques qu'il entraine - qui reviendra à la fin des temps ( dogme chrétien de la parousie). Le Jésus du coran est un Jésus formellement chrétien mais qui parle comme un musulman. La critique historique ne peut y voir qu'une influence du christianisme et d'un christianisme hétérodoxe avec la création d'un personnage qui ensuite justifie rétrospectivement Mahomet et sa prédication nouvelle. 
L'immigration musulmane de masse pose, outre les questions politiques, des questions religieuses, métaphysique et philosophique en faisant pénétrer dans un univers jusqu'ici régit par des principes philosophique chrétiens ou assimilés, des principes qui lui sont parfaitement étrangers. Ainsi, René Girard,  par exemple, a suffisamment montré comment et pourquoi l'individu libre, la "personne" comme dit la théologie chrétienne, naît uniquement en régime chrétien précisément, cela parce que seul le christianisme révèle et dénonce le système violent du mimétisme sacrificiel.  
Même si le christianisme orthodoxe est loin désormais de constituer un horizon pour nos sociétés occidentales, il n'en reste pas moins vrai qu'elles ont été pendant des siècles imprégnées de la dynamique chrétienne et s'en trouve - même dans ses errements - encore largement pénétrées. Évidemment, il n'en est pas du tout la même chose dans les groupes humains informés par l'islam, autrement dit dans les sociétés construites dans le cadre islamique. Commençons donc par dire que l'islam ne remet pas en cause le système mimétique. En cette matière, la révélation musulmane est une révélation incomplète. Bien plus, puisque son incomplétude s'affirme, au contraire, pleine et entière, la révélation musulmane n'est pas une révélation au sens plein du terme. Ce qui est dévoilé - c'est le sens de révélation - dans l'islam, c'est son incapacité à aller au-delà du système mimétique. Or, avec lui, il n'y a pas deux possibilités : qui ne le dévoile pas, le maintient. Nous en venons ainsi à poser la question de la violence dans l'islam. 

dimanche 27 novembre 2016

L'affaire des affiches.

La semaine dernière la France a été secouée d'une nouvelle polémique, de ces polémiques que l'on aime tant ici : aux yeux de tous, des affiches placardées, ici et là, faisaient publicité des amours quelque peu volages de la gent gay. Et d'aucuns se sont émus. D'aucuns parmi les catholiques surtout. D'aucuns catholiques exclusivement d'ailleurs. Et au Ministère de la santé - qui toute chose étant s'occupe aussi de ce que l'on doit désormais appeler les elgébétés, étant donné que, si le sida ne les concerne pas exclusivement, il les concerne suffisamment pour que la communication publique, sur ce sujet, soit de façon prépondérante destinée à cette niche - a vu rouge et Marisol Touraine a piqué une colère.

Ce que certains catholiques n'ont toujours pas compris - ou accepté - c'est que la République française est laïque , autrement dit qu'elle se vit désormais comme étant sa propre origine, son propre maître et son unique fin. Laïque et a-religieuse et quand elle est de gauche, elle a, en outre, la volonté d'être parfaitement irréligieuse. Elle ne tient plus compte du sentiment religieux, le rejette dans la fameuse "sphère privée" avant de le pulvériser puisque, pour la gauche, le privé est l'antichambre de la disparition.
Il faut le reconnaître, les dites affiches n'avaient rien de bien érotique, en tout cas pas visuellement, et encore moins de pornographiques et ceux qui y ont vu je ne sais quelle promotion de la pédophilie - certaines affiches se trouvaient aux abords d'école - nagent dans une espèce de délire batailleur. C'est d'ailleurs ce qui caractérise cette frange, bien peignée, du catholicisme français : la bataille, la guéguerre. On veut en découdre afin de restaurer un succédané de chrétienté et de faire de la "fille ainée de l’Église" une espèce de gardienne universelle de la vertu. C'est louable, mais c'est vain. Ce catholicisme-là est un catholicisme de combat répondant d'ailleurs au socialo-elgébétisme combattant, lui-aussi. Bref, jeu de double et de rivalités.
Plus sérieusement, ce qui heurtait le sentiment religieux dans les affiches ce n'était pas tant l'image que le texte. A première vue d'ailleurs ce texte était assez banal mais malgré cette banalité désespérante, il avait, pour une fois, la vertu de dire le vrai. Oui, voilà que les affiches émanant des imprimeries du Ministère disaient la vérité de ce que pouvait être une vie amoureuse gay. Voilà la vérité que le catholique n'a pas su voir, ou plutôt qu'il a vu mais qu'il a mésinterprété. Une invitation à la débauche ? Sa promotion ?Non, mais l'énoncé purement réel des relations gays : "pour la vie, pour un temps, pour un soir".  Le premier membre de l'énoncé étant - je parle d'expérience - plus rare, ce qui est simplement revendiqué ou annoncé, c'est la profession de libertinage qui, s'il n'appartient pas exclusivement à l'univers gay, lui colle cependant à la peau pour plusieurs raisons que nous n'allons pas évoquer ici. La promotion du mariage gay à pu faire croire à la perpétuité romantique, aux toujours qui durent et qui durent jusqu'à ce que la mort séparent, mais dans les faits, les choses sont plus complexes et comme me le disait une ex-connaissance très gay : le "grand  écart" semble être la règle de vie de plus d'une personne gay. (Petite remarque en passant, j'utilise "gay" sciemment. Le "gay" pour moi est la personne homosexuelle qui non seulement assume son homosexualité, en fait la publicité mais règle sa vie sur les modes et modèles appartenant en propre à une "culture" homosexuelle de sorte de tous les individus agissant ainsi constituent une "communauté" d'intérêts, de goûts, de lieux, de référents. Ce qui a de terrible, c'est que quelque chose, de très diffus, pousse toutes les personnes homosexuelles - je n'aime pas ce terme, mais je n'en ai pas d'autre - à devenir "gay" et a souscrire aux valeurs ainsi vécues par la dite "communauté". Le penchant sexuel devenant l'étalon (sic) d'une vie entière.)
La République partage avec l’Église un vocabulaire commun : mariage, amour. Mais ce que l'on met sous ces mots est très différent. La République à piquer à l’Église le "mariage" avant d'en faire autre chose. Et aujourd'hui les catholique en sont encore à vouloir reprendre ce qu'ils estiment leur appartenir : le mariage et l'amour. Mais ce qu'ils doivent comprendre, c'est qu'une chose est leur "mariage", une autre le "mariage" républicain. Une chose se veut être leur "amour", informé par la charité divine, une autre est l'amour profane. Et rien ne sert de se crisper devant des affiches qui non seulement relativisent le mariage républicain, profane le mariage chrétien, mais expose un amour en miettes. Il faut que les catholiques cessent de rêver tout haut. Il y a une césure irréparable entre eux et la République laïque. A moins de cela, ils s'engagent sur des voies épuisantes et sans fécondité. Ce qu'il faut défendre, c'est la possibilité de liberté. Celle de dire ce que l'on pense et ce que l'on croit. De résister à cette "sphère privée" où l'on veut nous mettre, et de dire à temps et à contretemps ce qui est notre conception des rapports humains. De son côté, la République doit comprendre que ce qu'elle appelle ses "valeurs", parfois de façon indue d'ailleurs, ne sont pas forcément, toujours, partagées par tous et qu'elle ne saurait contraindre à ce que tous les fasses siennes, purement et simplement.

Mais revenons aux affiches incriminées. Elles n'avaient pas pour elles la beauté, loin de là. C'est d'abord cela qu'il aurait fallu dire.  Quant à être libertines - et hygiénisto-libertines (n'ayons pas peur de la schizophrénie : la santé c'est moral, la morale, c'est ringard) qu'elles fussent au moins belles. Au lieu de quoi ces placards idiots étaient sans art et fort laids, ce qui accroît fortement leur immoralisme. Une laideur toute administrative, sans âme, comme est sans âme la prophylaxie commune pour le sida. Voilà, jointe à la laideur, l'autre tort de ces affiches. Un tort qu'elles partagent avec une multitude de chose émanant de notre siècle : le manque d'âme. Mais il est vrai, "âme" appartient au vocabulaire religieux. Le monde moderne et la République ne sont pas des affaires d'âmes : on peut aimer le "petit prince" et manquer cruellement d'âme. Ce monde-ci et la République n'ont pris en héritage que le corps, le corps étalé-là, le corps vidé, le corps sans âme autrement dit le cadavre. Nous sommes ainsi, à regarder de ce côté-ci du vivre-ensemble, que des cadavres ajournés, des morts -vivants pour qui "une vie" vaut bien "un soir" et "un soir" vaut bien "un temps". Tout est relatif parce que tout est déjà mort de cette mort qui nous clouera le bec une bonne fois pour toutes. Car mort est Dom Juan, et mort est Casanova. Sade est mort lui aussi et mort son plaisir, seul règle de sa foutue morale. Et je peux m'imposer bien cette néo-morale qui consiste à me garder en bonne santé, à maigrir, à faire de sport dans des cages comme lapin de batteries, de me garder svelte et de jouir sans cesse, c'est un homme sans espérance d'outre-tombe qui pète la forme, mince comme une limande, courrant à en perdre haleine, au  fessier de marbre callipyge, qui baisse à couilles rabattues, c'est un cadavre qui jeûne, qui sue, qui s'éclate avant d'enfin devenir pleinement ce qu'il est déjà, dans une fosse froide, noire et humide. Et même Marisol y passera, elle le Ministre des zombies.
Laïque ou catholique, tu mourras. La différence est que le catholique porte en lui l'espérance de ne point mourir entièrement. Mieux : il porte en lui l'amour et l'espérance que quelque chose de lui déjà ne meurt plus. Le catholique n'a plus peur, ni de Marisol Touraine, ni des affiches, ni de mourir car déjà il est entré là où la Vie est souveraine. Ce soir, non pas pour un temps, mais pour la Vie, le catholique, s'il le veut bien,  est du côté de Dieu. Ce n'est pas une question de morale. C'est une question d'âme. Cette âme qui informe le corps. Cette âme que l'on cherche partout en ce monde et qui semble se réfugier dans des recoins sombres.
L'affaire des affiches a au moins le mérite de révéler, par l'absurde, qu' "homo erectus" n'est pas uniquement un homme en érection. Et Sade lui-même, dans ses délires libertins, hurle que l'âme demande à vivre.


mardi 4 octobre 2016

La fabrique des saints.

Après la fureur de l'été, un été mi-pluie mi-soleil, mi-camion mi-couteau, écrasement entier pourtant après les flons-flons nationaux, égorgement entier cependant pendant la messe, aprés un été furieux, l'heure semble être, du côté catholique aux strass et paillettes, si l'on peut dire. On parle, en effet, d'une béatification possible du Père Hamel, le prêtre sauvagement assassiné pendant cette furie estivale. Devant les réactions quelques peu émotives des uns et des autres - émotives et idiotes, ce qui souvent va de paire - il est peut-être nécessaire d'apporter quelques petites lumières au dossier.
Si le Père Hamel est un jour béatifié, il le sera en qualité de martyr. La sémantique aujourd'hui est, comme bien d'autres choses, une fille perdue et le lexique un enfant sans généalogie. Les mots sont sans le sens ou adoptent le sens qui leur convient au fur et à mesure de l'abrutissement général. Aussi "martyr" n'a plus le sens spécifique qu'on lui donnait il y a encore quelques générations. Par les temps qui courent tout le monde est martyr, tout le monde vit un vrai martyre. On est martyr de son patron, de sa femme, de son voisin, de ses enfants. On vit le martyre sur un lit d'hôpital, sur une méridienne, chez soi ou en voyage, dans des chaussures trop étroites ou dans une situation de travail trop stressante. Cette acception de "martyr" n'est  qu'analogique. "Martyr", comme il est bon de le rappeler vient du grec "martus", mot qui signifie "témoin". Le martyr est donc un témoin, il porte témoignage. Celle qui souffre le calvaire dans ses escarpins neufs de quoi donc témoigne-t-elle ? A quoi ou à qui rend-elle témoignage ? A sa coquetterie tout au plus. A proprement parler donc, il n'est de martyr que chrétien - avec une exception pour Israël où, par exemple, les fils Macchabée sont d'authentiques martyrs - puisque, normalement, la mort du chrétien doit rendre témoignage au Christ. Celà est plus vrai encore de celui (celui ou celle, cela va sans dire) qui est assasiné en raison même de cette identité chrétienne et qui au moment fatidique choisit son attachement au Christ plutôt que l'attachement à sa vie. C'est même là, la définition du martyre chrétien : être tué en haine de la foi ou de vertus proprement chrétiennes. Ailleurs le martyre peut être de mourir volontairement pour Dieu, voire se faire sauter le caisson en entrainant d'autres dans le boum. Cette conception du témoignage radical n'a jamais été celle du christianisme où toute mort volontaire est une faute contre la Vie. Les personnes mourant sous les roues d'un camion, où celles tuées à la terrasse d'un café, ne sont pas des martyrs : tout martyr est une victime, toute victime n'est pas un martyr. Ceux donc qui croient que parce que l'on béatifierait le Père Hamel, en qualité de martyr, l'on déconsidèrerait la qualité de victimes des autres personnes mortes de la main des mêmes assaillants, font fausse route. Ils confondent tout.
Reste à voir si le Père Hamel est "techniquement" parlant, du point de vue de la procédure canonique, oui ou non un martyr. Pour qu'il le soit, et c'est ce que le procés - dans son cas - doit déterminer, il suffit qu'il fut assassiné en haine de la foi ou du christianisme et que là soit la seule et unique raison directe de son assassinat. Si tel était le cas, le Père Hamel est effectivment un martyr dans le plein sens du terme, sinon il est une victime sans autre spécificité. L'Eglise seule est apte à juger de ce statut de martyr, puisque Elle seule fait les saints, les siens en tout cas. Il semblerait, à première vue, que le Père Hamel ait été tué en haine de la foi. Il semblerait donc qu'il soit effectivment un martyr. Il semblerait donc qu'il puisse  être porté sur les autels.
Une autre question surgit alors. Pourquoi cette précipitation ? Les procés de canonisation font partie d'une procédure longue qui conduit un individu lambda à la gloire d'un culte public, culte de vénération et pas d'adoration (différence entre le culte de dulie et de latrie). Les béatifications et les canonisations ont connu plusieurs formes tout au long de l'histoire et sont donc insérées dans un contexte ecclésiologique et social. Il y a une sociologie des canonisations autant qu'une approche ecclésiologique. Depuis Jean-Paul II, l'observateur peut noter une nette tendance à une démocratisation et à une simplification des procédures. Jean-Paul II a canonisé à lui seul autant que l'ensemble de ses prédécesseurs. Il a en outre simplicifié considérablement la prodécure en supprimant deux des miracles qui étaient nécessaires pour se voir béatifié ou canonisé. Benoit XVI a suivi en dispensant, par exemple, la cause de Jean-Paul II du délais obligatoire de cinq années, après la mort du candidat, avant l'ouverture d'une cause. Ce délais, pourtant, a l'avantage de faire tomber l'émotion et de constater avec plus d'objectivité, et l'absence de culte public organisé, et l'attachement des personnes au serviteur de Dieu décédé. Le pape François suit les pas de ces prédécesseurs directs : pour la cause de Jean XXIII, dispense du miracle nécessaire; canonisations équipollentes plus fréquentes pour d'autres cas, et dispense du délais des cinq ans pour la cause du Père Hamel, si cela se confirme.
Il semblerait bien que l'on assiste à une mise en place de canonisations expresses. (L'histoire conserve le souvenir de canonisations rapides, par exemple saint Antoine de Padoue fût canonisé un an après sa mort, mais à l'époque, les procès n'existaient pas. On fonctionnait encore avec le fameux adage "vox populi, vox Dei. C'est précisément pour limiter la précipitation et donner une solennité plus grande aux canonisations, qu'une procédure fut instituée.) Depuis Jean-Paul II, l'Eglise catholique voit comme une urgence de fabriquer des saints, et de les faire nombreux et variés : des deux sexes, de toutes conditions de vie (mariés, religieux, prêtres), de tous les âges (de l'enfance la plus tendre à l'âge le plus vénérable). Parmis tous ceux-ci, la catégorie la plus représentée est bien celle des martyrs : contingent des martyrs d'Angleterre, ceux du Mexique, ceux de la guerre civile espagnole. Il suffit de lire le martyrologe pour se rendre compte que tous les jours, il est fait mémoire de plusieurs martyrs et bien souvent de martyrs contemporains. Alors faire du Père Hamel un martyr français contemporain, cela a-t-il un sens ? Oui, bien évidemment. Cela a un sens pour les catholiques français et européens : cela veut dire que l'on peut aujourd'hui encore être appelé à être logique avec soi-même et à donner témoignage, jusqu'en sa mort, de sa foi : cela s'appelle la fidélité. Dans un continent où la foi chrétienne se comporte comme un lichen sur un tronc d'arbre, cette béatification peut intervenir comme un signe de vie et de vivacité paradoxalement. Mais surtout comme une injonction à la logique chrétienne qui n'attend pas la mort pour commencer à être logique. Mais faut-il cependant aller vite ? Dieu a tout son temps, l'Eglise a le sien - qui s'accélère, il semble -, nous, nous ne l'avons pas. A nous, hommes du XXIème siècle, il nous faut du haut débit, sinon nous oublions... Nous oublierons tout de même, mais en allant vite il se peut qu'une étincelle nous éblouissent un instant. Un instant ? Le "kairos", comme disent les hellénistes versés dans l'exégèse, autrement dit le temps de la grâce qui, lui, n'est ni lent, ni rapide.

mardi 17 novembre 2015

Mors et vita duello.

Après le massacre de Charlie Hebdo, on a vu, formidable, cette manifestation commune de "solidarité", ce besoin manifeste et urgent de "faire corps", de communier même dans une identique douleur, dans une même indignation, dans un unanime sentiment trouble. Et l'on voyait fleurir, à une vitesse extraordinaire des "Je suis Charlie" mi-bravaches mi-compatissants avant que de voir, tant nationalement qu'internationalement - tant ce genre de phénomènes est aujourd'hui planétaire- des foules battre le pavé pour crier silencieusement "plus jamais ça !" Hélas, peine perdue, de l'autre côté on est sourd. Pire que sourd même, on est ailleurs. Et les banderoles, les slogans, les habitus processionnaires ne changent rien, parfois je crois même que c'est tout le contraire. Nous réagissons avec notre pli humaniste et empathique - ce qu'il reste d'un christianisme évacué - mais de l'autre côté - un "autre côté" qui est simultanément notre ici désormais - on n'accède pas à ce langage-là, au contraire on y lit des signes d'une faiblesse et d'une peur évidentes.
Voici qu'une fois encore, à la faveur des réseaux sociaux, fleurissent des "Pray for Paris", des "Je suis Paris", des drapeaux tricolores, des tour Eiffel et d'autres signes comme le très ambigu "faites l'amour par la guerre" - slogan stupide, car celui qui fait l'amour, bien souvent fera la guerre aussi - qui manifeste ce besoin de communion et, osons-le, une espèce de fascination pour l'horreur commise. Fascination que l'on retrouve dans les mots eux-mêmes toujours choisis dans le registre du superlatif : barbarie, abominables, odieux, immonde, etc. Fascination télévisuelle qui, en boucle, repasse les mêmes images, les mêmes "informations", de manière incantatoire. Fascination au sens strict : attrait irrésistible qui paralyse, qui subjugue. Et si, après tout, le but de ces actes n'était pas celui-là : que nous soyons subjugués. Et, en vérité, nous le sommes peu ou prou.



Dans cette affaire, on a évacué le religieux. Pourtant, il est partout : dans le communiqué de Daesh, dans les intentions des tueurs, dans les réactions du peuple (petites bougies, "Pray for Paris", fascination, besoin de communion), dans les manifestations de l'Etat. Mais jamais la religion n'a été évoquée directement. A la faveur d'un carnage, la communion nationale se manifeste impérieuse et presque tyrannique : c'est le processus même du mimétisme victimaire mis en évidence par René Girard. Les victimes du vendredi 13 novembre 2015 apparaissent dés lors comme des boucs émissaires d'une crise mimétique. Les bourreaux, on le dit et on le redit, font partie de la communauté nationale au même titre que les victimes. Et le résultat du sang versé est une communion nationale autour de ses symboles : président, drapeau, hymne. Normalement, du sacrifice mimétique la victime en ressort divinisée. Ce n'est pas exactement le cas ici. Les victimes, pour le moment -contrairement à ce que l'on avait vu pour Charlie - ne sont en rien "divinisées", aucun processus de ce genre ne semble se manifester. Ceux qui en tireront une certaine gloire sont les bourreaux. C'est à eux que le processus de divinisation profitera.
Parce que ces bourreaux-là sont d'un genre particulier. Ils sont morts déjà. Ils sont ailleurs. Et la vie qu'il prennent, déjà ils l'ont perdue. S' "envoyer en l'air" pour un djihadiste est la manifestation ultime d'un désir d'ailleurs. Un ailleurs transcendant. Un paradis peuplé de Houris les attend. Un paradis qui a plus de tenue, plus de réalité pour eux que les paradis artificiels où nous aussi nous nous envoyons en l'air. Ils sont morts déjà, comme nous d'ailleurs nous le sommes pour eux. Mais notre mort ne vaut pas la leur. La mort nous y tenons, eux ne tiennent pas à la leur. Nous, nous avons confondus mort et vie, eux ils ne confondent rien, ils n'ont que la mort.
Nous devons revenir à la vie, et la vie en abondance. Nous devons revenir à ce qui faisait que nous étions-nous : la vie manifeste. Nous devons revenir au réel, à la vérité, au bien.

C'est la guerre paraît-il. "Mors et vita duello conflixere mirando". La figure de la vie dans notre tradition ce fut une croix, signe d'un homme, un des nôtres, un juif, qui a accepté de donner sa vie pour que tous l'aie en plénitude. Puisque l'Etat islamique veut faire de nous des croisés pour mieux nous anéantir. J'assume ce signe de la croix comme puissance de vie. Et puisque guerre, il y a : on fera la guerre, la guerre à la mort et à ses idéologies.

dimanche 18 octobre 2015

Jésus dans l'islam. Première partie.



On le sait, Jésus apparaît dans le coran. Il importe peu, dans un premier temps, d’en connaître les traits distinctifs, il s’y trouve et même, chose rare pour un personnage coranique, il y parle ! On sait aussi, et on le sait davantage encore, qu’un personnage homonyme est la figure centrale d’une autre œuvre littéraire religieuse à savoir les évangiles, aussi bien les canoniques que les apocryphes.  Entre le Jésus évangélique et le Jésus coranique, il existe des similitudes mais bien plus de différences.  Aucune de ses deux catégories œuvres (Coran – évangiles), et bien que leur statut littéraire, leur genre, soit différents, ne sont à proprement parler des œuvres historiques, et à ce titre le Coran encore moins que les évangiles ; elles sont des œuvres théologiques. Aussi donc, dans l’un comme dans l’autre cas, le Jésus qui est donné à voir est une figure de foi ou de croyance, et non pas strictement une figure historique au sens où nous aurions affaire à une biographie scientifique. Toujours est-il  que dans le cas des évangiles, on ne peut pas opposer de manière trop rigide, le Jésus de la foi et celui de l’histoire, car si les évangiles ont d’abord une visée théologique, il n’en demeure pas moins vrai que d’une façon ou d’une autre il s’appuie sur une historicité factuelle (cfr saint Luc).  Ce n’est pas le cas du tout dans le Coran où l’historicité factuelle n’a aucune utilité, n’intervient jamais dans la démonstration théologique. Comme on le verra plus loin, la structure même du Coran, empêche une quelconque temporalité historique à se manifester. Si le Jésus évangélique s’inscrit dans le temps des hommes, celui du Coran est intemporel. La première implication est la suivante, si l’on s’en tient strictement au Coran, la figure de Jésus (Issa, en arabe) est purement et simplement une figure de « foi », elle s’impose à la croyance et ne repose sur aucun élément réel.  Tout laisse penser, pour que la figure d’Issa soit acceptée et crue, que la « foi » coranique suppose une manifestation qui la précède où l’on retrouverait un ancrage historique. On ne voit pas quelle pourrait être cette manifestation, si ce n’est les évangiles précisément. Je veux dire que pour comprendre Issa il faut d’abord savoir, au moins confusément, qu’il y a eu un Jésus.  Il est donc en toute logique, théologique, et littéraire aussi bien, d’admettre comme une évidence qu’il y a eu une influence des évangiles – canoniques et apocryphes – sur le Coran et, comme on le verra, que cette influence porte un coup à la nature supposée de celui-ci.  Avant d’apparaître comme une figure coranique, le Jésus évangélique, le Jésus chrétien donc, n’était pas étranger à l’Arabie préislamique.  Ce Jésus en passant  dans le Coran est devenu Issa et c’est de lui que nous allons tenter d’établir le portrait avant que d’en venir à des considérations plus théologiques à propos de la présence de ce personnage, figure majeure de l’islam, dans le Coran. Mais avant, il faut dire quelques mots sur le livre lui-même.
Il n’est pas inutile donc de rappeler certains faits et notions à propos du Coran lui-même. Mahomet, prédicateur monothéiste meurt en 632. Vers  652, le Calife Otman fait détruire toutes les versions des « révélations » mahométanes circulant pour en compiler une unique : le Coran était né. La compilation est définitive (certains auteurs situent la compilation définitive bien plus tard : peu importe, à vrai dire, puisque de toute façon compilation et synthèse il y eu) et se présente comme une collection, sans ordre chronologique, de « révélations » dictées par l’Ange Gabriel au « prophète ». Ainsi, d’emblée, le livre de l’islam apparaît dans une œuvre où la temporalité n’a aucune importance ce qui, aux yeux des fidèles musulmans, accentue son caractère d’éternité : passé, présent, futur, y sont mélangés, présentés, pour ainsi dire, du point de vue de l’éternité de Dieu. Ceci n’est que le résultat de la disposition en sourates, de la plus grande à la plus petite, et ne procède en rien, ni d’un vouloir divin, ni même d’une volonté de Mahomet.  Donc l’aspect formel, aléatoire, du Coran accentue son aspect dogmatique. De ce point de vue, il est la parole même de Dieu, la dictée que le « médium » récite – Coran, veut dire d’ailleurs récitation – et le livre matériel n’est, dans l’islam le plus orthodoxe, qu’une image du Coran Incréé. Cette doctrine du Coran Incréé ne va pas sans poser des questions d’ordre métaphysique et théologique, nous y reviendrons plus bas. Qu’il suffise de dire que le Coran matériel, la révélation reçue par Mahomet,  est le reflet, la copie conforme, d’un Coran non fait de main d’hommes. Rien, dans la révélation islamique n’indiquait qu’il fallut un livre matériel, le livre est advenu, et le livre fut investi  considérablement (dogme de l’inimitabilité du Coran : œuvre parfaite dans son fond et sa forme), et avec lui sa langue, parce qu’il devenait la figure palpable du Livre éternel. L’aspect formel du livre entraina un travail d’interprétation : l’ijtihad, travail qui fût arrêté (fermeture de la porte de l’ijtihad) dans le sunnisme au XIe.
En conclusion, le Coran n’est pas reçu comme la Bible l’est. Celle-ci est une bibliothèque composée de livre de différents styles et ayant eu divers auteurs.  Elle est écrite, pour la théologie juive et chrétienne, sous inspiration, ce qui n’est pas la même chose qu’une dictée directe. Elle nécessite donc un travail d’interprétation – exégèse – qui depuis toujours, sous divers formes, ne cesse d’être fait.  Enfin, il n’existe pas de modèle éternel de la Bible, aucune Bible Incréée, en revanche, mais nous y reviendrons, il existe bien une Parole Incréée de Dieu.

mercredi 27 mai 2015

Mimétisme et sainteté.

Teresa de Cepeda y Ahumada lisait des romans et des livres d'édification. Iñigo Lopez de Loyola, lui aussi lisait des romans de chevalerie. François Bernardone avait, lui aussi, la tête farcie d'histoires chevaleresques et courtoises qu'il avait sans doute puisées dans les récits entendus ou lus. Ces trois personnes avaient en commun avec Roméo et Juliette, avec Francesca de Rimini, avec Emma Bovary d'aller parfois jeter un œil du côté du roman, de la fiction et d'y nourrir des désirs qui sont tout sauf spontanés ou autonomes. A dire vrai, on peut se poser la question : la lecture, le livre, sont-ils des révélateurs d'un désir existant ou bien sont-ils les médiateurs de désir? Pour René Girard, la dernière hypothèse est la bonne : le désir est essentiellement mimétique, induit, médiatisé par un tiers, un tiers qui peut être la littérature. Pour Girard, l'amour de Roméo et de Juliette est en grande partie mimétique et c'est pour cette raison là qu'il finit si mal. La violence est toujours la conclusion des affres du désir mimétique. Un désir qui fleurit sur le manque à être ne peut qu'évoluer en rivalité et se solder, d'une façon ou d'une autre, par la mort. 

Pour Thérèse d'Avila, la lecture intervint très tôt comme un médiateur mimétique : "je lisais donc les souffrances que les saintes martyres avaient endurées pour Dieu; il me semblait qu'elles achetaient à bon compte le bonheur d'aller le posséder. Aussi, j'appelais de tous mes vœux le même genre de mort. Ce qui me guidait, ce n'était pas un amour de Dieu dont j'eusse conscience, mais le désir d'aller promptement au ciel pour y jouir des ces délices ineffables dont nos livres nous entretenaient." Son désir est tel que son frère lui succombe mimétiquement et tous deux, jeunes enfants, quittent la maison paternelle pour aller mourir chez les Maures. Plus tard au Carmel de l'Incarnation, Thérèse lit les récits de la vie des anciens pères carmes et différents autres textes. Elle cite explicitement le Troisième Abécédaire d'Osuna, les Confessions de saint Augustin ("Dés que je commençai la lecture des Confessions, il me sembla m'y voir représentée"). De ces lectures naît le désir d'un changement radical de vie, sans vraiment y parvenir, et d'une nostalgie pour l'ancien mode de vie des premiers Carmes. Après sa "conversion", elle établira sa réforme dans l'intention de revenir à la vie primitive du Carmel et en insistant sur l'oraison qu'elle avait appris chez Osuna. Aussi, il est évident que et la conversion de Thérèse de Jésus et l'établissement de sa réforme repose sur un mimétisme, et un mimétisme littéraire. Les livres ont été pour elle de puissants médiateurs du désir. Cependant, cela n'aurait pas pu porter les fruits que cela a porté sans une autre forme de mimétisme qui en quelque sorte canalise la violence, l'évacue, même, et "assaini" l'imitation.

Je veux parler ici de l'épisode de la "conversion". : "Mon âme fatiguée d'une telle vie soupirait après le repos. Mais ses tristes habitudes ne lui permettait pas d'en jouir". Or voici ce qu'il m'arriva. Entrant un jour dans l'oratoire, je vois une statue que l'on s'était procurée pour une fête qui devait se célébrer dans le couvent et que, en attendant, on avait placé là. Elle représentait le Christ tout couvert de plaies. La dévotion qu'elle inspirait fut si grande qu'en la voyant je me sentis complètement bouleversée, tant elle rappelait ce que le Seigneur avait enduré pour nous. Une telle douleur s'empara de moi, en considérant combien j'avais mal répondu à l'amour que supposaient de telles plaies, que mon cœur semblait se briser. Je me prosternai aux pieds de mon Sauveur en répandant un torrent de larmes, et le suppliai de me donner la force de ne plus l'offenser". Ainsi donc, c'est par la similitude de l'image (" elle représentait le Christ", "elle rappelait ce que le Seigneur avait enduré pour nous") que Thérèse fait l'expérience personnelle du salut. La médiation de l'image est essentielle, comme d'ailleurs le montre la suite du récit, à telle enseigne que l'on peut ici reprendre l'adage "ut pictura poesis ". Mais encore faut-il aller plus loin, il ne s'agit pas ici de n'importe quelle image, il s'agit d'un Christ aux Outrages, d'un homme qui déjà est embarqué dans le sacrifice libre de sa vie. Thérèse éprouve que cet homme-là, médiatisé par l'imitation de l'image, à souffert pour elle et c'est cette expérience qui la retourne totalement. L'expérience littéraire ne fut pas suffisante, elle en restait à un certain degré de superficialité, de notionnel. Il fallu la "rencontre" de la mimésis imaginale pour achever d'emporter le désir radicalement hors d'un cercle qui, s'il n'avait été religieux et conventuel, comme dans le cas de Thérèse, aurait pu n'être qu'une forme de snobisme. Le snob est celui qui n'a de désirs qu'empruntés en se persuadant qu'il les possède spontanément. 


Ignace de Loyola, s'il faut l'en croire, était un petit noble vaniteux, imbu des manières de la cour et d'ambition, le tout étant nourri, d'après ses propres dire, des romans de chevalerie de l'époque : il n'est qu'une espèce plus virulente de  Dom Quichotte rêvant d'imiter Amadis de Gaule. Mais voilà qu'au siège de Pampelune, un boulet de canon vient lui briser la jambe. Cette jambe brisée mettra fin de façon cruelle et nette à toute son ambition courtisane. En convalescence dans son château de Loyola, il ne dispose pas de romans courtois, on ne lui fournit que des vies de saints que, faute de mieux, il lit. Lecture faisant, naît en lui un désir d'imiter les saints. A vrai dire, il ne s'agit là, dans un premier temps, que de la même ambition mais déplacée sur un autre objet : "En en faisant souvent la lecture, il s'attachait quelque peu à ce qui s'y trouvait écrit. Mais, cessant de les lire, il s'arrêtait quelquefois pour penser aux choses qu'il avait lues ; d'autres fois aux choses du monde auxquelles il avait autrefois l'habitude de penser. Et parmi les nombreuses choses vaines qui s'offraient à lui, l'une occupait tellement son cœur qu'il était ensuite plongé dans cette pensée pendant deux, trois, quatre heures sans s'en apercevoir ; il imaginait ce qu'il devait faire au service d'une dame, les moyens qu'il prendrait pour pouvoir aller au pays où elle se trouvait, les pièces de vers et les paroles qu'il lui dirait, les faits d'armes qu'il ferait à son service. Et il était si vaniteux de cela qu'il ne voyait pas combien il était impossible de pouvoir réaliser cela ; car la dame n'était pas d'une noblesse ordinaire : ni comtesse, ni duchesse , mais d'une condition plus élevée que celle de l'une ou de l'autre. Cependant notre Seigneur venait à son secours en faisant qu'à ces pensées en succèdent d'autres qui naissaient des choses qu'il lisait. Car en lisant la vie de notre Seigneur et des saints il s'arrêtait pour penser, raisonnant en lui-même : « Que serait-ce si je faisais ce qu'a fait saint François et ce qu'a fait saint Dominique? » Et il réfléchissait ainsi à de nombreuses choses difficiles et pénibles ; quand il se les proposait, il lui semblait trouver en lui la facilité de les réaliser. Mais toute sa réflexion était de se dire en lui-même :« Saint Dominique a fait ceci : eh bien, moi, il faut que je le fasse. Saint François a fait cela : eh bien, moi, il faut que je le fasse. » Ces pensées duraient, elles aussi, un bon moment ; et puis d'autres survenaient auxquelles succédaient les pensées du monde dont il a été parlé plus haut, et il s'arrêtait aussi à celles-ci un grand moment. Et cette succession de pensées si diverses dura pour lui un long temps, et il s'attardait toujours à la pensée qui se présentait, qu'il s'agisse de ces exploits mondains qu'il désirait faire ou de ces autres exploits pour Dieu qui s'offraient à son imagination, jusqu'à ce que, fatigué, il la laisse et porte son attention sur d'autres choses." On le perçoit suffisamment, Ignace est encore dans l'imitation purement formelle, imitation suscitée par la lecture qu'il fait et l'ambition qui n'est toujours pas morte. Les moyens humains lui faisant désormais défaut pour satisfaire ses désirs de grandeurs puisés à ses lectures, voici qu'il découvre des moyens divins. Il fallu, à lui aussi, une expérience d'une autre nature pour opérer un changement radical : "Etant une nuit éveillé, je vis clairement une image de Notre-Dame, avec l'Enfant-Jésus. De cette vision, durant un espace de temps considérable, je reçus consolation jusqu'à être comblé. Et aussitôt je fus dans un tel dégoût de ma vie passée, et spécialement de non iniquité, qu'il me sembla sentir mon âme décapée de tout ce qui auparavant était si fort imprimé en elle." Comme pour Thérèse, Ignace doit passer par une expérience de "vision" pour être "converti", retourné. Si la vision de Thérèse est une expérience scopique matérielle mais suscitant un affect psychique, pour Ignace il semble que l’expérience soit d'un autre ordre - même s'il parle d'image - directement psychologique et suscitant un affect conséquent. A partir de cette vision inaugural, Ignace commence un parcours extrêmement personnel et ascétique - prise en compte de la violence mimétique appliquée à soi-même - qui le conduira à la fondation de la Compagnie de Jésus. Il n'est pas sans intérêt de mentionner la place qu'auront les créations d'images, de scènes, dans la méditation ignatienne qui se voudra toujours la plus proche possible des événements évangéliques qui servent de support à la méditation. Ici aussi la mimésis imaginale, vécue émotionnellement par le sujet, est à l’œuvre, complétant et rectifiant la mimétique littéraire et son fatal snobisme. 


Le cas de François d'Assise est à peine différent. Le jeune François est un individu issu de la bourgeoise et encore habité de rêves courtois médiévaux : amour et faits d'armes. Où donc François trouve-t-il la source de ses désirs ? Bien que nous ayons aucune confidence sur la question, on peut supposer qu'il l'a trouvée dans les récits chevaleresque que forcément il a dû entendre ou même lire. Sa tentative de réalisation de son désir de chevalerie est un fiasco et finit dans un cachot. C'est dans cette expérience de la vanité qu'il entre dans une étrange maladie de laquelle il sortira désabusé sans pour autant voir son rêve totalement détruit. On dirait plutôt que pour lui aussi, l'ambition, appartenant plus à un trouvère qu'à un soldat, dans le cas de François, se déplace par déception. François commence à "faire l'ermite", se retire hors de la ville, cherche une autre forme à son désir quelque peu malmené. Pour lui aussi, cela sera dans un expérience imaginale qu'aura lieu la cristallisation, la conversion. En effet, un jour dans l'église de saint Damien en ruine, du Crucifix peint François reçoit l'ordre : "François rebâti mon Église". L'ermite, le fils de drapier qu'il est encore, obéit littéralement, et reconstruit Saint-Damien. Ce n'est que plus tard, qu'il comprendra que cette église en ruine, était la représentation, l'image, de l’Église, communauté de fidèles. François renonce à sa filiation terrestre et à ses privilèges, symboliquement se dénude, devant l'évêque, représentant officiel de cette Église en ruine, père nouveau, père de substitution, et devient l'époux de Dame Pauvreté, la dame de ses rêves enfin trouvée. La voix entendue et la voie tracée venaient du Crucifix et c'est à lui aussi que François vers la fin de sa vie fut configuré dans la stigmatisation mimétique. Le pauvre d'Assise ayant reçu son mandat médiant l'image du Crucifié, voyait son corps lui être rendu semblable, devenir une image configurée. 

On voit donc comment la littérature, pour ses trois cas - mais il y en a d'autres - était à la fois une source de vanité mondaine ou religieuse et comment il a fallu, à chaque fois, une expérience plus personnelle pour évacuer la vanité ou le snobisme et entrer de plein pied dans une imitation assainie. Cette expérience mimétique c'est faite par le truchement de l'image et d'un affect afférent, affect suffisamment puissant pour décider de façon radicale et irrévocable d'une destinée. Le sujet qui aurait pu se perdre en vaine recherche d'un mimétisme stérile ou violent, finit par se trouver à la vue d'un amour qui fut "pour lui", au son d'une voix qui lui est personnellement adressée et qui l'engage dans l'imitation d'un sacrifice assumé, offert, librement. Un sacrifice certes parce qu'il en est, au final, ainsi de toute vie, qui ne peut être une vie de toute-puissance, mais un amour avant toute chose, autrement dit d'une parole, d'un être, d'une raison qui "d'ailleurs" m'aime et me constitue comme sujet.

samedi 31 mai 2014

Amour, islam et compagnie.

Disons-le d'emblée, nous aurons au moins ainsi la franchise d'afficher le propos : l'islam n'est pas une religion d'amour. Ajoutons tout suite qu'il ne faut pas nécessairement qu'une religion soit une religion d'amour. L'amour, en effet, n'entre pas, essentiellement, dans la définition de ce qu'est ou peut être une religion. C'est un tic chrétien qui nous fait croire que l'amour appartiendrait essentiellement à la religion de telle sorte que, si elle en était dépourvue, elle serait, au pire, une religion de haine ou, au mieux, rien du tout.

Si l'islam n'est pas un religion d'amour, il n'est pas davantage une religion de haine. Je le dis sereinement, mesurément, sans passion aucune. Et, à propos de l'islam, c'est ici aussi le pli chrétien, d'ailleurs assimilé par les musulmans vivant en pays d'ancienne chrétienté, qui fait dire qu'il est une religion de paix et de tolérance. On entend d'ailleurs en arrière fond un "aussi" qui n'est jamais dit explicitement : l'islam est "aussi" une religion de paix, de tolérance et d'amour. Aussi ! C'est donc avec le christianisme que l'islam entre en concurrence sur un terrain, une thématique, un mobile qui est propre au premier. A vrai dire, il n'y a qu'une religion d'amour, c'est le christianisme, et nous allons dire pourquoi. Quand à la paix, elle peut avoir plusieurs définitions, de telle sorte qu'elle puisse être comprises de multiples manières et, qu'en conséquence, on puisse dire que l'islam est une religion de paix, sans préciser d'ailleurs comment il l'obtient et ce qu'il obtient en l'obtenant. Pour la tolérance, on dira tout de suite ce qu'on envisage par cette notion et qu'on l'applique à l'islam. Non pas à l'islam vaguement acclimaté à nos langueurs philanthropiques, elles-mêmes infusées dans un christianisme dévirilisé, mais l'islam de là-bas, celui qui se réclame de la filiation sans corruption du prophète.

L'islam est tolérant. Du moins, un certain islam. Cette tolérance est coranique, autrement dit, elle se fonde sur la révélation faite à Mahomet. Mais cette tolérance, dans son expression  finale, résultat de l'abrogation des versets, est une tolérance coûteuse. L'islam orthodoxe n'est tolérant qu'avec une contrepartie d'impôt et des restrictions d'exercice de culte pour les juifs et les chrétiens, puisqu'on envisage, pour les autres, aucune espèce de tolérance. On dira que le christianisme, lui-aussi, pratiqua, historiquement, une espèce de tolérance - qui est un visage de l'intolérance - très semblable à celle que devrait pratiquer l'islam. Certes, cela est vrai. Mais la grande différence, en ce domaine, entre l'islam et le christianisme - et c'est d'ailleurs, souvent le cas - est que le christianisme ne fonde pas sa pratique historique sur une révélation, mais sur des considérations purement humaines et donc sujettes, comme telles, à caution et à critiques. L'islam, quand à lui, fonde sa pratique sur la révélation, autrement dit sa pratique est fondée non pas théologiquement, mais divinement. Sa pratique est de droit divin, du moins se l'imagine-t-il.
La tolérance suppose une idée nette et claire de la vérité, ou de ce que l'on croit tel, suppose d'avoir des principes clairs dans un premier temps pour, dans un second temps, admettre que puisse coexister avec la vérité, avec la clarté des principes, une manifestation de l'erreur et du flou, voire du doute. La tolérance, c'est donc admettre que la vérité ne puisse pas toujours et partout se manifester dans toute sa splendeur. Et qu'aussi bien ici que là, qu'en celui-ci ou celui-là, mais aussi en moi-même, coexiste avec la claire vérité une zone d'ombre. La tolérance peut aussi être considérée - et c'est d'ailleurs son acception moderne - comme le marché libre de toutes les opinions qui se valent parce qu'elles sont des opinions. Évidemment, dans ce cas de figure, il ne s'agit plus de vérité, ni de clarté, ni de principes distincts, mais d'une mollesse d'adhésion, d'un scepticisme dogmatique, et d'un relativisme fou.  L'islam n'est tolérant d'aucune de ces façons. Dés lors que l'on admet que la révélation vient directement d'en-haut sans réel truchement, on ne peut professer une tolérance relativiste, cela est évident, mais pas davantage une tolérance pragmatique. Si l'islam est tolérant, c'est dans l'attente de ne l'être plus.

Contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire, la religion mahométane ne s'est pas imposée par la seule force de conviction : le cimeterre et l'épée furent les outils de la propagation fulgurante de la religion nouvelle. On me dira que pour le christianisme ce fut pareil. Certes, il y eut, historiquement, des réalisations comparables. Mais ici encore, le mode de propagation de l'islam est de droit divin tandis que, pour le christianisme, une imposition de la foi par la force est un non-sens fondé sur aucun écrit biblique. Du reste, les apôtres et les premières générations chrétiennes n'ont œuvré à la propagation de la religion du Christ que par la force de la conviction, le témoignage d'une fidélité jusqu'à la mort, s'il le fallait : être tué, plutôt que de tuer. La "pax islamica" n'est rien d'autre  que le silence des armes après que la transcendance divine soit imposée à tous par un bras armé s'il le faut.
"Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. Je ne la donne pas comme le monde la donne" ; cette parole du Christ au soir de sa vie terrestre est, pour le chrétien, le source de toute paix. Elle trouve sa source dans le don absolu du Christ en croix. Aussi la pax christiana est la paix de la croix, la stabilité dans le signe du don absolu, qui recouvre la hauteur, la profondeur, la largueur de ce qui appartient au ciel et à la terre. On ne peut concevoir la paix chrétienne comme un silence des armes.

L'amour, quand à lui, appartient en propre au christianisme. Une certaine forme d'amour du moins ; sa réalisation la plus haute. Le paganisme connaissait l'amour, il connaissait même plusieurs amours : l'éros et la philia. L'islam connaît un certain amour lui-aussi : une version monothéiste de l'éros, très proche d'un patriarcalisme de bédouins (je ne parle pas ici de l'amour chez certains mystiques musulmans, tous hérétiques, du reste ; je ne parle que de l'islam orthodoxe).
Le christianisme originel ne connaît pas l'éros. Il s'en méfie même, pour des raisons claires qu'il seraient fort long de développer ici. Cependant, sous l'influence de la philosophie antique, il s'ouvrira progressivement à la conception "érotique" de l'amour, non sans lui avoir fait subir une critique à la lumière de ce qui, pour le christianisme, est l'amour fondamental, le seul à vrai dire : l'agapè, traduit en latin par caritas et en français par charité. Il va sans dire que cette "charité" n'a rien à voir avec la main tendue que l'on remplit. L'agapé c'est l'amour qui trouve sa source en Dieu et qui s'exprime, non pas sur un mode humain mais sur un mode proprement divin. Cet amour trouve sa source en Dieu parce qu'il est Dieu. L'agapé est ainsi l'essence même de Dieu, de telle sorte que pour Dieu, être et aimer est une seule et même chose. Dieu ne saurait pas être autre chose qu'Amour d'agapé, que charité. Et c'est cet amour-là qui est tout puissant, omniscient, éternel, créateur, miséricordieux, et juge. Être semblable à Dieu est devenir soi-même charité, c'est passer par-delà l'éros, par delà la philia ( mais avec l'un et l'autre) pour n'être plus qu'agapè. Mieux, c'est conduire l'éros et la philia, puisque nous sommes humains, jusqu'à l'agapé, point d'ébullition de la grâce chrétienne. La charité est une vertu théologale (avec la foi et l'espérance), c'est même la plus grande, parce qu'elle vise l'être même de Dieu. Un chrétien qui ne serait pas "agapéïque" ne serait tout simplement pas chrétien. Rien de tel en islam ! L'amour islamique n'a strictement rien à voir avec Dieu, puisque, pour l'islam, Dieu n'aime pas, son être n'entretient aucun rapport de près ou de loin avec l'amour aussi les mots de saint Jean  " Bien-aimés, aimons nous les uns les autres; car l'amour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, car Dieu est amour. L'amour de Dieu a été manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui" sont une aberration métaphysique et un blasphème théologique.


L'islamisme - j'entends par là, non pas une pratique excessive de l'islam, mais la promotion de l'islam sur une base de méconnaissance et de l'islam et du christianisme - n'est un danger, n'a de force, que par la diminution de la conscience chrétienne. C'est la foi qui a diminué quantitativement et qualitativement, mais c'est aussi la culture chrétienne, la culture qui fut la nôtre informée par le christianisme, sa philosophie, sa morale, son esthétique théologique, sa théologie, qui disparaissant entraîne, conséquemment, l'islam à se répandre sans rencontrer de résistance. L'islam est une religion de force, une révélation forte et acritique, qui évidemment s'impose à la mollesse, à la perte d'âme, au manque de souffle - spiritus en latin, esprit en français - d'une culture que le christianisme a désaffecté, tout d'abord, et à la foi qui n'existe plus que de manière résiduelle, ensuite.
Je me disais l'autre jour en observant des gens à la terrasse d'un café : combien parmi eux s'inquiètent du salut de leur âme ( l’interrogation est formulé en termes traditionnel, je pourrais la formuler autrement, mais soit ) Combien même se posent la question d'un salut ? Combien sentent le besoin d'être sauvé, d'autre choses que des rides, d'une libido en berne, d'un iphone qui ne fonctionne plus, d'une maison qu'il faut entretenir... ? Combien ? Et pourtant, il n'y a pas si longtemps, cette question du salut, était capitale. Aujourd'hui lorsqu'il m'arrive de parler de cela avec l'un ou l'autre, athée ou agnostique, je sens très bien que la notion de salut, elle-même, n'est plus comprise. Une civilisation qui n'a plus besoin du salut est une civilisation qui déjà est morte.