jeudi 30 septembre 2010

Paru dans la Libre Belgique, ce billet, que je commente.




Est-ce à l’Eglise à revoir sa copie en matière de sexualité ou à nous, à la (re)découvrir ? Acceptez une voix féminine et controversée sur la misère affective et sexuelle de tant de nos contemporains dans une société du “jouir” à tout prix. Une opinion de Véronique Hargot-Deltenre
 
"Ils en ont tout dit. Ils ? Les docteurs et professeurs, libre-penseurs laïcs et chrétiens, appellent en chœur l’Eglise à revoir sa copie en matière de sexualité. Des évêques même viennent semer le trouble. La cruelle actualité récente venant conforter leur malaise ou opinion. Permettez une autre approche, plus féminine.

"L’Eglise fait peser sur tous une morale sexuelle désuète, culpabilisante voire criminelle. De quoi se mêle-t-elle ? Qu’elle revoie sa copie et se mette au parfum du jour". Au parfum du jour? Si heureux que ça les couples aujourd’hui? Vraiment libérés? Point besoin de rappeler la misère affective et sexuelle de tant de nos contemporains, en panne de désir et plaisir, incapables de jouir sans prothèses pornographiques toujours plus hard. En cause, la morale sexuelle de l’Eglise ou la morale médicalement correcte qui l’a supplantée ? A vous de juger.

D’un côté, l’Eglise enseigne, avec Jean-Paul II, que la sexualité est "la manifestation la plus élevée de notre ressemblance à Dieu". Rien que cela ! Le corps humain avec sa sexualité est "appel à la communion des personnes", source des plus grandes joies, car à l’image d’un Dieu - "communion de personnes" - nous sommes faits. Le mariage ? Une "œuvre de sainteté jusque dans et par les œuvres de la chair". Pas en dépit ou en dehors de la sexualité, dans une quelconque évasion spirituelle : "puisque l’homme et la femme sont des êtres incarnés, cette communion des personnes inclut la dimension corporelle, donc sexuelle". Et Benoît XVI(1) d’ajouter: "L’éros est avant goût du sommet de l’existence, de la béatitude vers laquelle tend tout notre être. L’éros veut nous élever en extase vers le Divin, extase non pas dans le sens d’un moment d’ivresse, mais extase comme chemin, comme exode permanent allant du je enfermé sur lui-même vers sa libération dans le don de soi et précisément ainsi vers la découverte de soi-même, plus encore, vers la découverte de Dieu." Toute la "doctrine" de l’Eglise en ce domaine est ici résumée."

Il faudrait retrouver la citation exacte de Jean-Paul II, mais de fait l'Eglise catholique, voit dans la sexualité humaine une expression spirituelle, en tout cas lorsqu'elle libre, consentante, et ordonnées aux fins qui sont le siennes, ou que l'Eglise estime être les siennes.


"Passons en revue les principales controverses.
1L’Eglise n’a pas à "en" parler. Mais si la sexualité n’est pas une affaire de "choses" qui cherchent à jouir mais de personnes (entières, pas en morceaux) appelées à se réjouir dans une communion féconde (au sens large)? Et si la sexualité est le lieu par excellence où se dit et se donne l’amour et la vie ? Rien à dire ?"

L'expérience humaine n'a rien d'une commode, un tiroir ici, un tiroir là, mais c'est un tout. C'est du moins l'approche chrétienne, et religion de l'Incarnation, elle ne saurait méprisé un corps et la sexualité qui lui est afférente, sans entrer dans la contradiction. L'Eglise dont, et avec bon droit, peut et doit parler, et du corps et de la sexualité, ainsi que de l'éthique conséquente au premier et à la seconde. D'aucun voudrait cantonné le discours chrétien dans le pieux, le bigot, et cela fait, le ridiculiser, comme inconsistant. Cela dit la morale sexuelle de l'Eglise est plus connue par le vulgaire - où du moins lui semble-t-il - que sa morale économique et sociale. La curiosité malsaine n'est pas forcément où l'on croit.

"2Son point de vue sur la contraception est dépassé. Mais inviter les couples (qui veulent vivre un "acte conjugal" !) à réguler les naissances en accordant leur vie sexuelle au rythme de la fertilité de la femme, est-ce vraiment rétro à l’heure écolo ? C’est vrai, cela s’apprend. Mettre sa vie sexuelle en veilleuse quelques jours par mois (comme tant y sont contraints pour motifs médicaux ou professionnels) est-ce vraiment inhumain ? L’attente et le manque vont-il mettre le couple en péril ou aiguiser sa complicité et son désir ? Tellement plus épanouissant pour la femme des unions "protégées", plastifiées, abrégées ? Des méthodes à risques multiples (cfr. notices pilules) qui la falsifient (fini son cycle), inhibent sa libido et la dépriment (cfr notices)? Messieurs, pourquoi ne l’avalez-vous pas vous-même "la" pilule pourtant mise au point pour la gent masculine ? La réponse est connue: les effets secondaires (dont baisse de la libido) sont trop visibles chez vous, pas chez nous. Mesdames, préférez-vous la soumission aux impératifs masculins, médicaux, pharmaceutiques donc financiers, ou à votre propre cycle féminin? Voulez-vous être aimées en partie et sous condition ou telles que vous êtes en vérité, corps et âme ? Où est la véritable libération sexuelle?"

L'argument "écolo" est d'une pauvreté radicale. La maîtrise des naissance et une paternité et maternité responsables, ne sont pas en contradiction avec le discours de l'Eglise, elle les encourage  plutôt. Ce que l'Eglise, en matière de contrôle de naissance n'aime pas, c'est primo l'idée de contra-ception, le fait d'être contre la conception. Ensuite, le fait que cela soit du ressort exclusif de la femme, et non pas une œuvre commune. L'Eglise, comme d'habitude, propose un idéal. Nous savons tous, et Elle la première, que l'idéal n'est pas toujours la réalité. Dans les cas réels, l'Eglise se remplace jamais la conscience de chacun.


"3Sa morale est oppressante. Mais une autre morale bien plus contraignante s’est substituée à celle de l’Eglise: il "faut" faire des expériences, il "faut" se protéger du bébé et du sida, il "faut" jouir, il "faut" dépendre du médecin (la fertilité étant devenue une maladie qu’il "faut" soigner par des pilules causes de pathologies qu’il "faut" ensuite guérir), il "faut" éviter une grossesse (rimant toujours avec détresse), il "faut" se faire avorter si elle n’est pas programmée, formatée, il "faut" accoucher dans telle position (confortable pour le gynéco, pas pour nous les femmes), il "faut" donc (dans ce cas) subir une épisiotomie quitte à perdre la tonicité du périnée et affaiblir nos réponses sexuelles, il "faut" accélérer l’accouchement en introduisant dans notre intimité de la prostaglandine (à base de sperme de porc mais il ne "faut" surtout pas dire cela), il "faut" accoucher sous péridurale - avec ses risques - (et même si elle nous prive d’hormones données par la nature pour adoucir les souffrances du bébé et créer un lien avec lui) sinon, c’est de notre faute si nous souffrons."

 Rien à ajouter.

4Les prêtres devraient pouvoir se marier pour que cessent les scandales. Quel affront pour les femmes que cet appel à relancer ce débat, à l’heure où tous s’émeuvent des scandales pédophiles ! Non, chers messieurs, prêtres et évêques, nous ne voulons pas nous marier avec des personnes pédophiles ou homosexuelles ! Le mariage n’est pas un refuge ou remède pour satisfaire vos pulsions désordonnées ! De plus, comment être à la fois tout à Dieu et tout à tous, tout à sa femme et tout à ses enfants (cela fait partie aussi du mariage), tout à ses tâches sacerdotales et tout à ses tâches professionnelles (pour nourrir sa famille)? Si vous vous sentez capables de conjuguer ces défis, sachez qu’une femme ne partage pas si volontiers son mari.

 L'argument du mariage des prêtres contre la pédophilie est absurde. Si ses prêtres sont vraiment pédophile, au sens clinique, ils le resteront mêmes dans le mariage, et les marier ne ferait qu'augmenter la souffrance. Si, comme je le crois, la pédophile, chez les prêtres est liée, non pas essentiellement, mais pratiquement à une forme d'homosexualité non-assumée, parce que non dite, alors le mariage est une forfaiture. 
Cela dit, je ne suis pas d'accord avec le fait qu'on ne saurait être totalement à sa famille et totalement prêtre. Le ministère sacerdotale n'étant pas la consécration religieuse.

5 Les femmes devraient pouvoir être ordonnées. Pas besoin pour nous d’être "sacramentellement ordonnées" au Christ-prêtre (homme de communion et d’offrande), puisque nous le sommes naturellement (petit clin d’œil un tantinet féministe, quoique). Enfin, est-ce l’ordination sacramentelle qui nous garantit la sainteté et le bonheur ou l’ordination "réelle" au Christ, don continu de vie et d’amour. Et là, nous avons un plus!"

 L'ordination des femmes est un problème théologique complexe. Portée par un courant féministe, par toujours de bon aloi, la revendication est suspecte. Cela dit, il faut se poser la question ouvertement.
Tout baptisé est ordonné au Christ-Prêtre, pour faire de chaque acte de sa vie, un acte sacerdotal. A ce sacerdoce commun, participe, en raison du baptême, tout les baptisés. L'Eglise choisi quelques uns pour les ordonnés, par un sacrement spécifique, au ministère eucharistique et pastoral. Comme tout ce qui est du ressort des sacrement, nous sommes dans des raisons symbolique, dans le signe. L'Eglise estime, pour le moment, que l'efficacité du signe sacramentel dans le cas du prêtre, est réalisé en ordonnant exclusivement des baptisé masculin. Que de cette raison théologique et sacramentelle, découle une sociologie, et que cette sociologie, ait été parfois exercée au détriment des baptisés non-ordonnés, et des femmes, cela ne fait pas l'ombre d'un doute, mais ce n'est pas pour cette raison que l'argument théologie est faux. IL faudrait que plus de baptisés, homme ou femme, occupent des postes de responsabilité dans l'Eglise.


6Les divorcés remariés devraient pouvoir communier. Impossible de comprendre l’Eglise sans voir le lien étroit entre le "une seule chair" de la communion eucharistique et le "une seule chair" de la communion conjugale. La réserve demandée n’est pas à vivre comme une "sanction" mais comme une nouvelle "mission" !
La parole de l’Eglise est de fait insupportable dans une culture où il est interdit d’interdire de jouir. L’humanité est entrée en rébellion depuis l’Eden où Dieu mit une limite à son bon plaisir ("tous les arbres du jardin, sauf un"!) pour susciter le désir et permettre une communion avec autrui (non la captation ou fusion) pour un plaisir et bonheur plus grand. L’heure n’est-elle pas venue pour tous, de réconcilier sexualité et spiritualité, en distinguant ce qui est de l’ordre des (com)pulsions (involontaires) et du péché (volontaire), et en apprenant (parfois avec l’aide d’autrui) à intégrer nos pulsions toujours quelque part désordonnées, à une vie de don, quelle qu’en soit la forme?"

La question fondamentale est bien plutôt de revoir la préparation au mariage chrétien, et de jauger de la maturité psychologique des candidats. Dans le cas où la maturité psychologique ferait défaut, de ne marier, qu'en signalant à qui de droit le défaut remarqué. Dans le cas d'une demande de non reconnaissance du mariage, l'accordée généreusement, afin qu'il vie nouvelle puisse avoir lieu. Dieu, je crois, ne condamne personne à se traîner, la vie entière, un époux ou une épouse qui deviennent, pour une raison ou une autre, un vrai calvaire. Il y a divorce et divorce. Mais dans le cas d'un divorce effectif, le baptisé, oui doit s'abstenir de communier, comme dans d'autres cas. La communion n'étant ni une récompense, ni un privilège, mais le signe sacramentel d'une communion vraie et pleine. Quelqu'un en contradiction avec lui, avec l'autre, ne peut être en communion sacramentelle avec le Christ et l'Eglise. Cela dit, la communion sacramentelle n'est pas le tout de la communion, et un divorcé remarié peut être en union avec le Christ d'autre façon.



(1) Benoit XVI- Encyclique Deus est Caritas

mercredi 29 septembre 2010

De la sainte Face dans l'art qui nous est contemporain

A l'initiative de l'Université de Paris VIII et de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, se tenait à INHA, en décembre dernier, un colloque sur la Sainte Face dans l'art contemporain.Tous les médiums de l'image, de la peinture au cinéma, avaient été abordés. Il en résulte que le visage du Christ, où plus largement l'image de la figure christique, contrairement à ce que l'on croit, et par delà les convictions religieuses, demeure un paradigme dans la démarche artistique contemporaine. Cela revient à dire, que cette figure là interroge encore, soit qu'on la rejette soit qu'on l'accepte avec son dogme christologique.


Il est intéressant de noter que la figure christique s'est universalisée et qu'il existe des oeuvres appartenant au monde des religions asiatiques, au judaïsme ou à l'islam qui la reprennent. Le colloque à donc montré la contemporanéité de cette figure emblématique, devenu archétype de la souffrance humaine, portée à un degré d'absolu et rendue quasi sacrée. Quand on veut exprimer une telle charge symbolique, on ne trouve pas mieux que l'Homme des Douleurs, le Crucifié.


La philosophie contemporaine, avec en particulier Emmanuel Levinas, a attiré notre attention sur la spécificité du visage humain, sur sa nudité fondamentale et sa pauvreté ontologique. Il va de soi qu'une thématique comme celle de la Sainte Face, thématique ancienne, rejoint de telles préoccupations : un visage humain, dans sa singularité, sa pauvreté, est désormais capable de dire l'au-delà de l'humain. Et encore une fois, sans que cela dépende d'une croyance religieuse.

mardi 28 septembre 2010

Dévoilement

Elles s'en vont par les villes, bâchées de noir, voilées de deuil; elles s'en vont, femmes sans visage, sans traits, pleureuses de je ne sais quelle mort, plus aucune forme, si ce n'est la forme unique fantomatique que leur donnent les métrages de drap. Vestales obscures, elles vont vers un paradis où elles ne seront même pas comptées - je n'invente rien, c'est écrit !- un paradis fait pour leurs pères, leurs oncles, leurs frères, pour ceux qui, entre les jambes, peuvent exhiber les attributs d'une indéniable virilité, c'est-à-dire, les signes les plus efficaces d'une humanité à laquelle ils appartiennent à part entière; un paradis pour ceux qui entre leurs jambes à elles, ont planté ou planterons, ferme et dure, la hampe de leur masculinité victorieuse, faisant d'elles des mères grasses, allaitantes aux mamelles lourdes, des faiseuses, si possible, de petits rois mâles. Elles glissent - librement disent certaines, j'en doute, ou alors elles concourent à leur propre esclavage, ce qui est possible; et pas de pire esclave que celui qui l'est librement - ensevelies sous la nuit des voiles, vers un paradis illusoire où leur mâle de progéniture sirotera des nectars, amusées par des vierges à l'hymen miraculeux : perforable à l'envi, toujours intact - je n'invente rien c'est écrit. Un jardin de délices - enfin- où il n'est même pas question de Dieu, un Dieu cependant pour lequel elles se couvrent, et disparaissent dans ce veuvages perpétuel, une divinité de tribus patriarcales, une divinité qui, s'il elle existait, il faudrait haïr. Car quel Dieu pourrait être aimé qu'il condamne à cette vêture de ténèbres cette partie de l'humanité qui connaît les menstrues? Quel Dieu pourrait être aimé qu'il ordonne cette part de l'humanité sans barbe à une longue et anonyme nuit? Mais il est vrai qu'il ne s'agit pas ici d'amour, il est question de soumission. Tous soumis à Dieu qui ordonne, les femmes aux hommes, et les hommes entre eux.




Et j'entends l'Apôtre des Gentils - c'est-à-dire de nous autres en des temps plus anciens- proclamer : "Il n'y a plus ni juifs, ni grecs, ni hommes ni femmes, ni esclaves ni hommes libres".
Certes nous avons frappé du signe de la croix des murs de haine que nous avons érigés malgré le cri de l'Apôtre, nous avons frappé du signe de la croix les machines de tortures de l'inquisition, nous avons marqué du signe de la croix de multiples ségrégations, mais cependant, contre nous, nous accusant, demeure la parole de l'Apôtre. Nous avons contre nous la croix qui nous accuse, nous avons contre notre propre barbarie le commandement unique " Aimez-vous les uns les autres". Puisqu'ici il s'agit bien de cela, d'amour et pas de soumission : "Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis".

Chaque homme, chaque femme, à droit à montrer son visage, à le droit à devenir quelqu'un au yeux d'un autre, par son visage, on ne peut faire autrement. Empêcher cela, constitue un crime contre l'humanité. Montrer son visage c'est acquérir une personnalité. Nous sommes et demeurons, qu'on le veuille ou pas, qu'on le sache ou pas, une civilisation du visage et du visage libre. Au delà du désir, au-delà du sexuel. Le voilement du visage ne saurait constituer une barrière au désir. Et au désir de qui, comme si c'était le seul existant : le désir mâle. On cache pour ne pas laisser place au désir, d'autres cachent pour susciter le désir. Et sous le sceau sacrosaint de la religion, se trame ainsi l'histoire archaïque du désir et de la soumission. L'homme du croissant aurait-il peur de lui-même qu'il tienne à garder ses femmes voilées? L'homme de la soumission aurait-il tant peur de lui qu'il se fasse de Dieu une image si peu libérée?
Et que dire des femmes? Elles participent à leur propre mise au ban. Elles imitent les hommes dans leur façonnage de la divinité qui ordonne, commande et condamne.
Dévoilement. Dévoilement général. Dévoilement - Apocalypse en grec.

Voilement

On peut, parfois, avoir la fâcheuse impression que le voile ne concerne que l'islam. Or, a y regarder de plus près, ce drap nous concerne tous.

La fonction du voile est multiple. Il cache ce qui ne peut être montré sous peine d'indécence. C'est le cas du périzonium du Christ en croix, car si l'on voulait représenter la scène de manière réaliste, il faudrait que le corps du supplicié fut nu, ce qui est rarissime dans l'histoire de l'art (quelques cas existent).


Au contraire, un linge, plus ou moins court recouvre, les parties, décrétées honteuses, parfois avec de savants plis, mettant en évidence un phallus toujours présent, mais toujours caché, nous invitant par là à considérer que désormais, en régime chrétien, le phallus c'est le Christ dans tout son corps "erectus" au matin de la résurrection. Pour rester dans cet instant de la mort de Jésus, il faut faire une allusion au voile du Temple qui à cet instant où l'Esprit est remis, se déchire de haut en bas. Ce voile séparait le saint, du saint des saints. Par la mort du Christ le voile est définitivement déchiré, l'accès au saint des saints est libre, ou mieux, il n'existe plus, il est désormais ailleurs.

Dans les scènes de la passion, le visage du Christ est parfois voilé. Comme dans cette peinture d'un anonyme portugais, où attaché, le Christ a son visage à demi recouvert d'un voile.

Cette représentation ne correspond à aucune donnée scripturaire. Voilé, le Christ est cependant nimbé, et richement. Nous est ainsi signifiée l'impossibilité de voir la gloire divine, dans le moment de sa kénose, de son abaissement. De plus ce voile, renvoie déjà par anticipation au suaire de l'ensevelissement. Il dit donc à la fois la transcendance et la finitude, la mort et la gloire.

Se cacher le visage, ou se couvrir la tête est dans la tradition juive le signe de se tenir dans la présence de Dieu, qu'on ne saurait voir, ou alors de dos comme Moïse au Sinaï. Dans la langue courant "se voiler la face" est devenu synonyme de ne pas vouloir voir, cependant dans la tradition religieuse se couvrir le visage est synonyme de ne pas pouvoir voir, car ce qui devrait ou voudrait être vu ne le peut pas par nature. Le voile symbolisme cette impossibilité fondamentale.

Bien qu'utilisé dans le judaïsme, le voile semble être apanage des femmes. Il est intéressant de noter ce glissement de signification. L'homme juif l'utilise dans son intimité avec Dieu, pour manifester la présence de la Gloire qui ne peut être vue sans mourir, l'homme se cache du Dieu caché. Voilée, la femme à son tour se cache, mais de qui? Dans le judaïsme la femme n'est pas tenue d'user d'un châle de prière pendant les rites, c'est-à-dire dans les moments solennels de la prière. Elle peut et même doit dans le judaïsme orthodoxe être couverte dehors et à la maison, c'est-à-dire dans le domaine publique et domestique. Il semblerait donc que sa fonction serait de transposé le religieux dans ses deux sphères profanes, par le truchement du voile. La situation est similaire dans l'islam.

La femme, réputée plus proche de la nature, doit, par le voilement, insufflé du religieux dans des univers normalement régit par les hommes. Elles symbolisent ainsi aux yeux des hommes, la présence du divin, mais aussi le refoulé du sexuel en dehors de toutes les sphères de la vie. Mais cachant le voile fait désirer plus encore. Le rôle de la femme est donc de manifester le divin, son impossibilité à l'atteindre, de clore le désir et de le susciter mais d'une manière quasi sacrée. Osons : la femme devient à la fois un tabou et un totem.

Dans le christianisme, qui a toujours séparé profane et sacré : à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César, les femmes elles-aussi se sont couvertes ou se couvrent, mais, différence essentielle, dans des situations qui n'ont rien à voir avec la vie profane. D'abord dans le contexte de la vie religieuse, où prise de voile est synonyme de consécration explicite et exclusive à Dieu, où le voile signifie précisément la sortie de la sphère profane.

Ensuite dans le cas du mariage, où le voile signifie une autre consécration, à dimension religieuse aussi, la consécration au mari. Ce signe probablement issu d'un usage profane et culturel, est devenu un signe religieux à usage limité dans le temps et l'espace.

Enfin, dans le cas, aujourd'hui éteint, du voile pendant les offices : les femmes se couvraient la tête tandis que les hommes restaient tête nue. On peut voir là les restes d'influences culturelles assez fortes. En présence d'un supérieur, l'homme se découvre, par pudeur la femme se couvre.

Ainsi, le sacré et le voile ont toujours eu partie liée. Mahomet est souvent - pour les cultures musulmanes qui autorisaient sa représentation - la face voilée, primo pour signifier une fois encore le sacré, et secundo pour respecter, tout de même, l'interdiction de la représentation de la figure humaine.

Le prêtre dans l'Eglise catholique utilise encore de nos jours - bien que rarement- pendant les bénédictions du Saint-Sacrement, un voile dit huméral, qui lui recouvre donc les épaules, et avec lequel il enveloppe le ciboire ou l'ostensoir contenant les hosties consacrées, sacrement de la Présence Réelle pour un catholique.

Le voile n'est donc pas propre à l'islam. Il ne tombe pas comme ça dans un univers dénué de signification vélaire, au contraire. Ce qui est gênant dans l'approche musulmane du signifiant "voilé" c'est la portée symbolique de celui-ci. Si pour nos cultures de fondations chrétiennes le voile est exclu de la sphère profane et publique, pour la culture musulmane, le voile fait partie à part entière de la sphère publique et celle-ci du monde sacré.Tout le malentendu est là.

Lorsque nous voyons une religieuse voilée - fait de plus en plus rare- nous savons instinctivement que cette femme-là, symboliquement, n'appartient plus à la sphère profane; lorsque nous apercevons des femmes musulmanes voilées - faudrait user du bon vocabulaire d'ailleurs, et arrêter de parler de burqua - (fait de plus en plus courant), ce qui nous gênent c'est qu'elles sont partie prenante de la sphère profane et publique, c'est cette intrusion sans nuance du religieux dans une sphère que nous voulons garder profane qui nous dérange.

Deux visions des rapports entre sacré et profane entrent en débat. La nôtre qui tient le voile pour une exception et un signifiant strictement réservé au religieux, qui est strictement distinct du profane, et une autre, qui tient le voile pour un signifiant religieux permanent dès que l'on est dans le publique, qui ne saurait être autre chose que sacré. Pour le dire autrement, notre civilisation sépare le profane et le sacré, la civilisation issue de l'islam, les unis fortement, il n'y a pas de distinction réelle.

samedi 25 septembre 2010

sur l'athéisme, en forme de pensée

L'athéisme pratique consiste en ceci :
- éviter de se poser des questions trop métaphysiques, ou si on se les pose éviter d'aller trop loin dans leur résolution.
- vivre pratiquement comme si la vie était de fait uniquement biologique, ou cérébrale - tout vient tout va au cerveau-, ce qui est une variante.
- à la caducité de l'existence humaine, répondre par un humanisme qui ne trouve son fondement qu'en lui seul. Ce qui ressemble à une pétition de principe.
- à la religion, répondre par une religiosité floue, a-thée, mais religieuse tout de même.
- éviter de se poser sérieusement la question de Dieu, de l'âme et du monde.
- faire comme si on avait apporté une réponse définitive, convaincue, et satisfaisante à ce qui précède.

Cet athéisme là est le fait de la paresse, d'une espèce d'indifférence, et du divertissement.

Il est un autre athéisme qui mérite le respect, celui qui est la réponse en conscience, convaincue, pesée aux questions. Être athée par évitement, est comme être croyant héritage uniquement. L'un comme l'autre sont indignes du destin humain.

La triste beauté des jours anciens

Comme ils sont beaux les jours où j'inventais Chopin, Beethoven, et Brahms, où, me semblait-il, la musique n'avait été créée que pour moi seul. Dans l'arrière cuisine d'une maison aux allures de cottage anglais, sous les verrières translucides, dans l'assiette une compote de courgette, et quelque chose d'aussi trivial que des saucisses en leur jus, la voix du piano emplissait la clarté trouble, et moi, aussi apeuré presque par tant de solennité, découvrais un visage de la beauté. Ses traits étaient austères, pleins, et cependant quelque chose de la joie immarcescible, j'en avais la certitude, était contenu dans le développement fugace de la musique.
Comme ils étaient beaux les jours, où enfant, j'associais le chocolat à la tristesse de la musique, où dans la pénombre boisée d'un vestibule, sentant la cire -celle que ma mère passait et lustrait-, éclairé parcimonieusement par les tâches colorées des tableaux - des ciels belges, ah la vaste et pleine mélancolique des ciels du Nord !- j'attendais muet et timide la musique, et fasciné je posais, parfois, mes mains sur le blanc et le noir de ce piano qui était capable de me faire pleurer.

La nostalgie de ses jours-là ! Qu'ils étaient pauvres, qu'ils étaient riches, et que je les ai aimés. L'on m'offrit ensuite des disques racontant la vie des musiciens célèbres : Bach, Vivaldi, Beethoven, Chopin, Haydn, Haendel,  Mozart. Avant d'avoir connu les saints ce sont ceux-là qui m'ont édifié. Qu'en ai-je fait? Où sont-ils donc passés? Qu'on me les rende.

vendredi 24 septembre 2010

Le vrai Homme au bain

Genet, hélas, est mort, et morte avec lui sa poésie. Morte aussi une certaine idée de la marge, une certaine idée des normes, un certaine idée de la critique aussi. En notre époque, qui se veut et transgressive et subversive, où pléthore d'artistes, surtout, de journalistes, d'écrivains, de cinéastes, se posent en modèles de la transgression du prétendu discours majoritaire, de la prétendue pensée dominante, il est triste de constater que la subversion ressemble, à s'y méprendre, à une couille molle, un spaghetti trop cuit. Car quoi ? Que transgresse-t-on? La pensée dominante? Mais qu'est-elle, sinon ce discours de la transgression lui-même? Tout le gratin artistico-médiatico-culturel ne parle que de transgression, tant et si fort, que l'on peut émettre de sérieux doutes sur la possibilité même de transgresser, et sur sa véritable portée.
Commençons par dire qu'être transgressif, n'est absolument pas nécessaire. Il n'y a aucune urgence, ni aucun impératif à la transgression, et d'ailleurs dès qu'impératif il y a, il faut parier que la transgression perd et de sa force et de sa pertinence.

Etre transgressif aujourd'hui c'est exiger la conformité à la majorité : ainsi de certains homosexuels qui exigent le droit au mariage, et, pour parodier Louise de Vilmorin, ils sont bien les seuls, à une époque où le mariage bat de l'aile, avec quelques prêtres catholiques, à l'exiger.

Etre transgressif aujourd'hui, peut être, par exemple d'aller quérir une "star" - triste étoile que voilà - du porno, et d'en faire un comédien. Comédien qui gardera de ses performances pornographiques quelque chose, comme une aura, aura qui rejaillira, par mimétisme, sur la pornographie elle-même, en faisant un objet culturel comme un autre, avec la même portée. Le film jouissant de la pornostar - c'est une notion à part entière - se verra doté d'une aura sulfureuse, et par ricochet, le porno se verra auréolé d'une branchitude décalée, très-tendance-tu vois-quoi-enfin-je-veux-dire; alors que le porno ne sert à rien sinon à vous émoustiller dans une solitude relative, il n'a besoin pour cela ni d'être ou ne pas être chic. Bref, être transgressif, c'est bobotifier le porno puisque ses étoiles sont devenues filantes, passant d'une scène de sodomie bien sentie à la sensibilité tout artistique de scènes que le "porno n'autorise pas" (dixit Inrockuptibles). A moins qu'il ne s'agisse de l'inverse, de pornographier tout le réel. Mais le réel n'a pas besoin de cela, il est - en tant que réel- déjà pornographique, et vouloir le pornographier pour le pornographier, comme une pornographie au carré, c'est tomber dans la préciosité, dans la pose artificielle, la branchitude encore. Vous parlez d'une transgression ! La transgression oui, c'est de bourgeoisifier tout, de faire de tout un objet d'art, de tout faire entrer dans les salons, de faire les bénis oui-oui culturels, de s'extasier devant un crotte de lapin montée sur broche. Il semblerait que la production artistique et culturelle contemporaine agirait comme un grand mixeur duquel sortirait toujours le même jus, un bouillon plus précisément, fade, faussement subversif, juste assez bon pour faire frissonner le néo-bourgeois.

Ah, nous sommes loin de Genet. Nous sommes mêmes aux antipodes. Et nous eûmes préféré lui voir écrire, à lui, un Homme au bain, plutôt que de nous farcir l'anatomie taurine - belle bête cela étant - de la supernova du X. 

En réalité, la transgression, le geste qui se veut transgressif, se double donc d'une volonté de conformité. Dans le même mouvement, je me conforme et je transgresse; je transgresse en me conformant. La transgression agit comme le truchement de la conformité. Cette conformité, cette unanimité dans la pose transgressive, est en partie fondée sur une critique des valeurs tenues pour bourgeoises et conservatrices. Mais, critiquant on fonde un nouveau corpus de valeurs qui deviennent elles aussi, par contamination, néo-bourgeoises.

La critique néo-bourgeoise est en quelque sorte fascinée par la culture bourgeoise. Elle est dans un rapport de fascination et de rivalité avec le modèle culturel qui l'a précédée. Aussi bien, la pose transgressive est nécessaire pour se démarquer, et se démarquant toujours impérativement, la culture néo-bourgeoise, fonde un discours globalisant dominant, qui imite par son impérialisme, son uniformité, sa dictature du bon goût, sa manie de ce qui est "in", sa contemporanéité haussée en catégorie transcendantale, son inlassable branchéitude - ce qui est une version néo-bourgeoise du bon goût - tout un monde prétendument bourgeois et conservateur, mais qui a disparu depuis longtemps.



Quand Caillebotte, peintre du réel, peignait son Homme au bain, comme il peignait les toits gris-bleu de Paris, il était plus subversif que Honoré, sans pour autant recourir à la pornographie, même pas par citation. Le naturalisme de la scène, sa pudeur - homme de dos, rideaux tirés, scrotum à peine apparent- donne à la peinture une force, à laquelle elle n'atteindrait pas si les rideaux avaient été ouverts et si l'homme exhibait ses organes génitaux. Certes nous sommes mis en quelques sorte dans la position de voyeur, mais la similitude avec la pornographie n'est qu'apparente. Nous ne sommes pas ici dans un artefact de l'acte sexuel, il n'est absolument pas évoqué. Nous surprenons un homme étant sorti du bain. Le réel est représenté dans sa trivialité - son caractère naturellement "pornographique" - sans qu'il soit nécessaire de le doubler d'une provocation supplémentaire, il est assez provocant comme cela. Notre position est plus celle d'un voyant que d'un voyeur, nous constatons, et le constat c'est la force d'évocation du réel, la force qui s'en dégage. Trois couleurs essentiellement : blanc, bruns et orangé, avec quelques touches de noir, suffisent à la performance. Ce qui est admirable, c'est la symphonie des blancs : des rideaux clos, à la chemise froissée par terre, en passant par la serviette enveloppant le corps du personnage. Comment ne pas voir, une évocation de la mort, et de sa propre symphonie de blancs : draps mortuaires, suaires, chairs, cierges. La force de cet Homme au bain est dans sa pudeur virile, dans la simplicité du réel et dans sa portée méta-imaginale. Le bain du quel il est sorti, qu'est-il?