vendredi 26 avril 2013

Le règne du particulier ou ce qui fonde l'éthos contemporain.

"La pollution est le fait de problèmes particuliers détachés de leurs liens avec l'ensemble et traités à part, de manière critique, alors qu'on ne peut à vrai dire leur donner un sens, découvrir leurs particularités, leur trouver une solutions qu'en les intégrant dans la totalité. Nous sommes submergés par l'abondance des problèmes particuliers : ils deviennent de plus en plus embrouillés et finissent par représenter des fardeaux bien plus lourds que la totalité prise dans son ensemble."

Cette citation de Hans Urs von Balthasar ( Points de repères, Fayard, Paris 1973), décrit on ne peut mieux la situation des sociétés occidentales. La tradition philosophique, le pli philosophique, l'attitude philosophique fut toujours de s'occuper du général, de penser la totalité comme totalité et, s'il fallait s'arrêter un instant au particulier, on s'élevait d'autant mieux vers le général. Si l'esprit philosophique analyse ce n'est que pour mieux synthétiser, s'il distingue ce n'est que pour mieux unir. La vie, dans ce qu'elle a de plus propre, de plus fondamental, n'est en rien une succession de particuliers, mais une dynamique générale, un déploiement continu et synthétique.




Nos sociétés occidentales ont pris désormais l'attitude inverse. Le particulier est le terme absolu. Que cela soit en intérêts, en situations, en cas, en modes, en genres, l'exception particulière est norme et, littéralement, norme absolue. Nous sommes dans l'incapacité réelle, et désormais inaltérable, de sentir, de penser, de comprendre la totalité, le général. Pire même, le général est devenu objet d'une haine tenace, d'un négationnisme farouche ; la vie des sociétés, celle des personnes, n'est plus qu'un conglomérat de particuliers normatifs. Comment,  dés lors, ne pas envisager la guerre de tous contre tous, puisque un particulier n'est pas forcément accordé à un autre particulier. L'homme étant ce qu'il est, tout le monde n'étant pas capable de penser "la concordance des opposés" et la loi mimétique étant plus forte que jamais, malgré le christianisme, voire à cause de lui, nous ne pouvions entrer, pour notre occident, que dans cette guerre froide de tous les particuliers entre eux.

Il serait mal venu ici de faire grief à l'individualisme ou je ne sais quel libéralisme. Il ne s'agit pas de cela. En réalité, il ne s'agit pas plus d'individualisme que de libéralisme, mais de vues un peu courtes, de manque de perspectives, de manque de champ, et d'idéologie. Paradoxalement ce règne néfaste du particularisme est advenu alors même qu'on nous chantait les vertus du collectivisme, du groupe, de la solidarité sociale, du vivre-ensemble et d'autres refrains du même tonneau. En définitive, ces chansons-là n'étaient que des airs qui endormaient je ne sais quels égotismes fondamentaux. Il s'agissait d'airs idéaux qui avaient encore quelque chose du parfum de l'ancienne charité, bien qu'un peu éventé déjà, de chansons déconnectées de la théologie matricielle. On y croyait à cette bonté, cette bienfaisance, cette immense et large empathie, cette vertu. On lui donnait le nom - consensuel - d'humanisme et on la parait de tolérance, d'ouverture à l'autre, d'exaltation de la différence, et de promotion de la diversité. Au cœur même de ce discours, de cette doxa - puisque nous étions tenus de penser ainsi sous peine de passer pour un exécrable fasciste, un réactionnaire, un ennemi du genre humain - se nichait un autre propos : la négation même de ce qui était affirmé. Le collectif n'existe pas, le beau vivre-ensemble pas plus, il n'existe que des particuliers qui se font la guerre, sous-tendus qu'ils sont par le désir mimétique. La seule chose qui nous lie vraiment les uns aux autres est la force implacable du désir mimétique. Ce que le christianisme avait permis - la jugulation du désir mimétique et, dés lors, la possibilité de comprendre et penser le paradoxe humain - l'évacuation du christianisme et son remplacement par une mélasse laïco-dogmatique, au vernis foncièrement religieux, ne le permettait plus. Chacun quittait la communion, le "in solidum" que la théologie pensait, grâce à la notion de "corps mystique", comme un seul corps et une pluralité de membres, comme personnalisme et communion, pour ne plus être qu'un ab-solu, pas même une personne, ni même un individu, mais un particulier mu, agité, traversé, de désirs - appelons cela comme cela - qui fondent des droits, des revendications et, plus métaphysiquement, posent dans l'être, du moins c'est ainsi qu'on le pense. L'illusion funeste, et romantique, fut de croire que ces désirs étaient spontanés, autonomes, quasi innés, qu'ils nous venaient de je ne sais où, qu'ils étaient pour ainsi dire immano-transcendants. On se refusait à voir que les désirs louchent toujours, qu'ils lorgnent toujours du côté de l'autre et que la cause de cette manie optique est le manque à être fondamental qui scelle la destinée humaine : on s'imagine toujours que l'autre est davantage que nous, quand bien même on le lui dénie, et sans doute à proportion qu'on le lui dénie. Le drame métaphysique de nos sociétés occidentales est d'être revenues à un état pré-chrétien. Et puis non !  Ces sociétés-là n'avaient-elles pas le mythe pour se raconter des histoires et construire un discours qui échappait autrement à la difficulté de penser le paradoxe ? Non, nos sociétés contemporaines, après avoir été chrétiennes, c'est-à-dire après avoir compris ce qu'était le mimétisme victimaire, comment il avait été dépassé par la crucifixion du Verbe, ont tourné le dos à une théologie, une philosophie qu'elles ne comprenaient plus, qu'elles n'étendaient plus, qu'elles ne voulaient plus entendre, qu'elles ne voulaient plus comprendre. Cette intelligence du paradoxe, qu'offrait le christianisme véritable, abandonnée, il ne restait plus que l'amour - mais quel amour  !-  des idées claires et distinctes. L'amour - il faudrait dire l'hybris - plus que les idées, car en matière d'idées claires et distinctes, la chose est bien plus facile à dire qu'à trouver. Au royaume de ce type d'idées, l'on trouve évidemment une batterie de cas particuliers, qui sont examinés, critiqués, pesés : un travail d'entomologiste. Une fois tout passé au microscope de la critique particulariste,  il ne reste qu'une apposition de choses sans grand lien les unes avec les autres.

Le paradoxe chrétien évacué, la pensée chrétienne du paradoxe tarie ou presque, cette sagesse perdue, il ne reste que le fardeau des cas, des modes, des tressaillements particuliers. Sans aucune connexion entre eux, les faits particuliers imposent leur tyrannie, suscitent pour chacun d'eux une disposition propre ; chaque exception étant "princeps" elle exige une loi propre. Le droit lui-même, perdant de sa cohérence et de sa dynamique générales, renonce à l'articulation fondatrice entre loi naturelle et lois positives et devient un  catalogue du fait d'exception. Pire encore : le "droit" n'est plus compris fonciérement que comme revendication du particulier, et parfois même du particulier dans le particulier. Il faut bien s'en rendre compte une fois abandonné le regard synoptique, l'intelligence se perd dans des arguties du labyrinthe des exceptions aux exceptions. Un labyrinthe aux murs tapissés de socialisme, de sociétalisme, de psychologisme, de psychanalysisme, d'envolées lyriques : l'exception produisant à chaque fois un discours propres auto-justifiant. L'exception ne devant rendre des comptes à personne en demande à tous. Ce qui était un cas parmi d'autres devient la norme et agit comme telle quand bien même, du haut de son arrogance, très particulière, elle prétend le contraire. L'exception est l'impératrice de cet Empire du Bien.  

Hans Urs von Balthasar avait parfaitement raison de faire remarquer que ce monde-là, pollué par une critique microscopique, qui ne cherche ni la cohérence, ni même le sens, est lourd de vide. Le regard synoptique lui manquant, c'est aussi l'intériorité qui lui fait défaut et  là où défaille cette dernière, là aussi l'Esprit se meurt.

lundi 1 avril 2013

Esprit es-tu là ?

Les affres du carême sont derrière nous. J'y vois deux raisons au moins.  Tout d'abord parce que nous sommes bel et bien dans le temps pascal, temps qui s'ajoute au temps, et qui ne connaît ni les affres, ni les pleurs, ni les macérations. Il est bien fini le temps du sac et de la cendre, voici venu celui de la vie donnée à foison. 
Ensuite parce que, depuis que Paul VI a réduit de manière draconienne le temps du jeûne à deux malheureux jours dans l'année, on ne peut plus parler, décemment, d'affres quadragésimaux. Nos père qui avaient l'espérance de vie plus courte jeûnaient plus que nous qui avons la santé bien meilleure. Paul VI en ce temps-là - un temps déjà bien ancien, tant le temps s'accélère - crut bon, pour le confort et le bien spirituel des pauvres petites brebis du Christ vivant dans les prés très difficiles de la vie moderne, d'envoyer les jours de jeûne au musée des souvenirs pieux. Avait-il  oublié encyclique de son prédécesseur Benoît XIV  ? 

 L’observance du Carême est le lien de notre milice; c’est par elle que nous nous distinguons des ennemis de la Croix de Jésus-Christ; c’est par elle que s’éloignent les fléaux de la colère divine; c’est par elle que, protégés par l’aide céleste durant le jour, nous nous fortifions contre les princes des ténèbres. Si cette observance se relâchait, ce serait au détriment de la gloire de Dieu, pour le déshonneur de la religion catholique et le péril des âmes chrétiennes; et sans aucun doute, cette négligence deviendrait la source de malheurs pour les peuples, de désastres dans les affaires publiques, d’infortunes pour les individus  (Enc. ‘Non Ambigimus’ 30 mai 1741).

Depuis, force est de constater que la prophétie s'est réalisée. 

Le carême, sans ses affres donc, étant derrière nous, nous pouvons revenir en toute quiétude sur les événements de ses dernières semaines. On ne parlera pas  ici des manifestations roses - couleur consensuelle en ce moment - pour ou contre le mariage des gays et gayes, pour ou contre l'idée d'égalité, pour ou contre une paternité artificielle, pour ou contre la félicité universelle que la quakeresse Taubira, dans une transe comme seule les âmes vastes peuvent en avoir, a annoncée.  On a beaucoup marché donc, ces dernières semaines, des marches chiffrées, que les médias ont déchiffrées, parce que la plèbe est idiote et qu'elle ne comprend rien, et qu'il faut bien, c'est ainsi, lui dire où se trouve la vérité du moment, où se trouve la pensée juste de l'heure, où est la doxa indubitable, celle qu'il faut faire sienne au risque de passer pour un connard et ainsi s'offrir à la vindicte de la bien-pensance totalitaire. Nous ne parlerons donc pas de cette vaste fumisterie idéologique qu'est le pseudo-mariage pour tous bardé des meilleures intentions du monde, comme en est pavé l'enfer d'après la sagesse populaire, sagesse qui aujourd'hui ne compte pour rien.

On ne parlera pas plus du dernier livre de Gabriel Matzneff où l'on apprend qu'il aime toujours coucher avec de jeunes mineurs, des deux sexes consentants, qu'il adore autant le Christ que Priape, qu'il déteste le tourisme de masse, qu'il vit sa vie en parfait esthète, bien au-dessus de la mêlée, qu'il s'octroie des droits moraux parce qu'il est artiste ; ce statut valant toutes les éthiques possibles. La pédophilie n'est pas ce que l'on croit et ce que les nouveau cercles de vertu, dénoncés à longueur de livre par l'écrivain, fustigent n'est rien d'autres qu’une espèce d’obsession sexuelle voilée dans l'indignation . Que l'on adore conjointement Vénus et le Christ, pourquoi pas, mais vient, tout de même, une heure où il faut choisir. On peut s'amuser longtemps, mais vient un moment où l'on ne s'amuse plus. Le Christ est un Dieu, jaloux et sa jalousie est celle d'un amant : "Ce n'est pas pour rire que je t'ai aimé". On ne parlera donc pas de "Séraphin, c'est la fin", puisque Matzneff écrit bien, classiquement, orthodoxement, mais un fois le livre fermé il nous semble n'avoir rien retenu, n'avoir pas été touché, s'être ennuyé en bonne compagnie

Mais nous parlerons du séisme catholique. Un séisme commencé le 11 février 2013. Nous revenons là-dessus, maintenant que les folies papophilolâtres se sont un peu tassées.  La nuit du 11 février 2013 donc,  tandis que les "ave" se clairsemaient à Lourdes, que les malades rentraient chez eux, la foudre tombait, paraît-il, sur le dôme de Saint-Pierre de Rome. D'aucun y virent le signe funeste de la ruine future, et tant annoncée, de la chute de Babylone la Grande, la fin prochaine de sa pompe et de son faste insultants. Tout ce que le monde compte de descendance légitime ou bâtarde de Joachim de Flore - nostradamusiens et pseudo-malachiens en tête - entrèrent dans une danse épileptique, très en vogue en ce moment ; une pythie noire, sur un autre sujet, en d'autres lieux, n'avait-elle pas eu récemment des visions de roses pleuvant sur des tours ferreuses et aiguës ? On croira ce que l'on voudra, mais tout cela se tient. La transe prophétique et révulsée des uns n'est pas bien loin des palpitations logomaches des l'autre.
La place Saint-Pierre était déserte, l'éclair illumina le vide de l'esplanade. Vide cruel, vide inouï, jamais il n'y eu au Vatican un vide aussi plein : le souverain pontife, le successeur du Prince des Apôtre, le Vicaire du Christ, venait quelques heures avant que Jupiter ne se manifesta, d'annoncer sa renonciation au siège de Pierre. Jamais on avait entendu cela, jamais de mémoire de catholique un pape n'avait, pour les raisons avancées, renoncé à son ministère d'évêque de l’Église catholique. La nouvelle fit l'effet d'un coup de tonnerre, préfigurant ainsi l'orage qui allait s'abattre sur la basilique vaticane.  Ce 11 février 2013 fut le jour de où l'hystérie commença.
Le lendemain on vit fleurir des "merci" à profusion. Ce pape qui n'avait pas été franchement aimé, ni par les médias - qui n'aiment que ceux qui les flattent- ni globalement par le peuple catholique, qui ne lui manifestait qu'une affection vague et toute en pudeur, le voici récoltant ici les félicitations pour son geste historique et subitement moderne (bon débarras !) et là des merci par milliers. Merci de quoi au juste ? De débarrasser le plancher ou d'avoir été celui qu'il fut jusqu'à ce qu'il s'en aille ? Merci de nous quitter ou merci pour ce que tu as fait ? Merci, c'était bien  ou merci, on veut mieux maintenant ?

Du 12 au 28 février, on eut ainsi un pape ayant déjà une fesse hors du Saint-Siège. Il était là mais bientôt il ne serait plus là. On voyait déjà, tels les mages pour l'adoration de l'Enfant-Dieu, se profiler des papes noirs, des papes jaunes,  des papes rose, que l'on appelle papesses. Certains se voyaient déjà sans pape du tout - ce qui est la solution la plus simple. Le temps des pronostics commença ainsi, pour la premier fois dans l'histoire de l’Église, au nez et à la mitre du Souverain Pontife encore vivant et encore en place. 
Le Siège Apostolique lui aussi y alla de son refrain fin-de-sièclequiste, et communiqua que à partir du 28, le pape de Rome serait appelé "Sa Sainteté Benoît XVI, pape émérite", qu'il porterait toujours la soutane blanche, vêtement qui depuis Pie V est distinctif des papes, mais qu'il renonçait à ses mules rouges ! Tout est dans les mules rouges ! Elles qui symbolisent le sang des martyrs : désormais ce "pape" émérite, ne marcherait plus dans le sang des martyrs. La masse était déjà très loin de ses considérations, déjà elle préparait son grand gosier pour hurler, le moment venu, "habemus papam"! Elle s'y préparait alors même, répétons-le,  qu'elle avait encore sous la main un pape, fatigué, malade peut-être, mais vivant ! Cette foule qui ne comprend jamais rien, parce qu'une foule n'est pas faite pour comprendre mais uniquement pour faire son travail de foule, son titanesque travail centripète d’écrasement, et cela qu'elle soit catholique ou qu'elle ne le soit pas.  

Le 28 février à 20 h pétantes, comme dirait un grand bouffon de la télévision française, la porte de la résidence de Castelgandolfo se referma pour toujours sous la silhouette penchée de Benoît XVI, le pape méritant. C'était fini, la messe était dite, selon un rit plus qu’extraordinaire encore bien ! Bientôt, on allait le ranger quelque part dans les jardins du Vatican, dans un ancien monastère désaffecté, remis en l'état pour le pape émérite, que d'aucuns appelait tout bonnement l'évêque de Rome. Cela arrivait aussi aux autres évêques non ? Ne prennent-ils pas leur retraite à 75 ans ? Ils deviennent "émérites" eux aussi. Alors quoi ? L'évêque de Rome n'a pas à avoir un régime particulier ! Le pape n'aurait pas droit à une retraite méritée ?  Si les autres églises particulières peuvent parler de leur "ex" - entre l'évêque et son église, c'est un ménage, un mariage pour tous très traditionnel - il n'y avait aucune raison que l'église de Rome ne puisse pas, elle aussi, se payer le luxe d'avoir un ex. Peu importait la tradition, peu importait la doctrine, peu importait n'importe quoi en réalité. Ce que Jean-Paul II, tout tremblotant qu'il était, ne fit jamais, Benoît XVI l'avait  fait,  lui, ou on l'y avait poussé.  L'évêque de Rome émérite, appelé aussi le pape émérite - bien que cette dernière appellation sente un peu le schisme larvé, qui dû, normalement, faire horreur à tout catholique qui se respecte - allait désormais pouvoir jouir d'une paix relative et poursuivre son travail de théologien, ce qu'il fut toujours et avec brio.




Le conclave, les fumées ont connaît par cœur. Le soir du 13 mars 2013 (13.03.13, les disciples de tous les devins du temps et de l'espace ont été pris de spasmes devant cette théorie de 3, un signe assurément) était élu celui qui, selon le comput poétique de la prophétie de Malachie, fermait la marche de l’Église romaine. Un bonhomme affable se présentait ans le plus simple appareil qu'un pape puisse afficher en public ; l'on appris de la bouche du cardinal protodiacre, mais en latin,  qu'il avait choisi lui aussi de rompre avec la tradition et de se donner le nom innovant de François. L'homme était jésuite - grand première, encore une !- mais il avait une dévotion bien sentie pour le "pauvre d'Assise". Nous avions là  un disciple d'Ignace de Loyola ayant décidé de prendre la bure et la corde : une capucinade en quelque sorte. Voilà donc, le nouveau pape, une homme bon, paré d'une croix de fer, métal vil, ayant renoncé aux mules rouges, lui aussi, pour garder aux pieds, non pas des sandales, mais des godillots noirs. Le nouveau pape ? Enfin, c'est vite dit. Car désormais, il faudra s'y faire, sur le trône bien branlant de Pierre, il n'y a qu'un évêque. Ce que Benoît XVI avait annoncé en figure presque, François le réalise : voilà l'évêque de Rome qui préside à la charité de toutes les églises, voilà le "primus inter pares" restauré dans sa plus stricte orthodoxie, voilà  "Petrus Romanus" enfin revenu à la simplicité des temps antiques, où il n'y avait pas plus de Vatican que de pape. La prophétie avait donc raison,  le dernier pape fut bien Benoit XVI !
Au même moment, ou presque, je lisais ceci dans Matzneff :

"... il y a le désir de voir dans l'évêque romain l'unique successeur de Pierre ; de faire du pape une sorte de Pierre perpétué. Une telle ecclésiologie est une trahison de celle de l’Église primitive ; elle réduit le catholicisme romain à une impasse. (...) Le Christ est l'unique pasteur de l’Église. A l'encontre de ce qu'on lit, ses jours-ci, dans presque tous les journaux, il n'y a pas dans l’Église de "pasteur suprême". La primauté qu'exerce l'évêque de Rome est une primauté d'amour et le fait s'adresser, "primus inter pares", aux autres évêques, "non pour donner des ordres", mais en "condisciples de Jésus-Christ" selon les termes de saint Ignace d'Antioche. Cette primauté ne s'exerce pas sur l’Église, mais dans l’Église. (...) Nous sommes tous des successeurs de Pierre." 

(Cette citation date de 1978. Elle n'est pas, selon la doctrine catholique, parfaitement orthodoxe, forcément elle est écrite par un fils de l'église russe. Il serait trop long de la commenter. Disons seulement ceci : si spirituellement on peut tous se dire successeurs de Pierre quand nous confessons concrètement la foi, l'évêque de Rome l'est d'une manière toute à fait particulière et en vertu du droit divin, du Christ lui-même qui, pour la lecture catholique de la tradition, a donné à Pierre un mandat spécial, non seulement celui de présider à la charité, à la tête du collège épiscopal, mais de juridiction sur l’Église entière, et  sans que cela touche à l'unicité du Christ comme pasteur, le Pape étant vicaire, en raison du siège romain qu'il occupe ; siège romain qui est le siège que Pierre inaugura dans le témoigne suprême qu'il rendit à la foi. )

Le vent avait tourné définitivement dans une espèce toute nouvelle d'épiscopaloromanisme festif. Évidemment, on ne parla pas de tiare, on n'y pensa même pas, le mot lui-même était devenu saugrenu.  Assurément, il y avait de quoi se réjouir, puisque l'esprit franciscain soufflait sur l’Église, ce qui en soit n'est pas une mauvaise chose, et que même la presse y allait de ses trémolos, ses lieux communs sur le "pauvre d'Assise", sur les pauvres, sur la pauvreté. On essaya bien de casser la fête par des ragots - comme toujours - mais non, cette fois, le vent festif, le vent nouveau, était plus fort. On sentait que quelque chose se passait sous l'or et la pourpre ; qu'il y allait avoir de l'inédit. Et l'inédit arriva même plus tôt que prévu : une photo montage de deux hommes en blanc fit son apparition sur le net. Elle était fausse, mais prophétique : les vraies photos vinrent par la suite, presque similaires à la fausse, envahirent les réseaux sociaux sous les regard éperdus des catholiques. Benoit XVI, pape émérite, recevait François, évêque de Rome. Il ne manquait que Jean-Paul II pour que le portrait de famille constitua la quintessence de l'extase. 
Le béotien, catholique ou non, ne comprend pas les subtilités des modes ecclésiastiques, tout le monde n'est pas "fashion victim ". Ce qu'il voit, le béotien, ce sont deux papes ensemble, un point c'est tout. Ce qu'on lui montre ce sont deux papes conjointement. Ce qu'on lui laisse penser, insidieusement, c'est une nouvelle idée de schisme. Pas le bon vieux schisme non, mais le schisme nouveau.  On me dira que le Vatican sait ce qu'il fait. J'aimerais bien qu'il ne sut  pas ce qu'il faisait, car s'il savait ce qu'il faisait, nous serions bien confrontés à une nouvelle idée du "schisme", de séparation, une nouvelle idée de la séparation. On rompt, c'est évident, avec la tradition, non seulement dans les us et coutumes - on verra, n'en doutons pas, d'autres signes prochains de cette rupture - mais aussi avec une certaine théologie. Et l'on risque bien de jeter le bébé avec l'eau du bain, comme c'est le cas depuis, il faut tout de même avoir le courage de le dire clairement, et plus encore lorsqu'on n'est pas "intégriste", la clôture du second concile du Vatican. On ne sait où l'on va : on aboli un rite pluriséculaire pour toutes sortes de raisons - certaines recevables, d'autres pas du tout - on rétablit le rite, l’appelant "rite extraordinaire" puisqu'il côtoie le rite dit "ordinaire", en attendant la réalité c'est qu'il y a deux rites latins désormais, comme il y a deux papes.
Signalons, pour finir en beauté, que François, le pape ordinaire, l'évêque de Rome, a décidé, jusqu'à nouvel ordre, de ne pas séjourner dans le Palais Apostolique, mais de garder sa suite, très modeste, à la maison sainte Marthe.  Modestie louable. Mais qui soulève en moi une question. Quelle est la raison profonde qui fit que le pape jésuite prit le nom prophétique de "François". Pour l'anecdote, c'est un pape franciscain qui supprima en 1773 la compagnie de Jésus : la pape François aime rire !

Conclusion. Le franciscanisme des origines fut un courant intensément spirituel où la pauvreté, personnifiée, n'était qu'une figure du Christ nu, crucifié et vivant dans toute la création. François d'Assise fut très vite considérer comme un autre Christ, une reproduction christique et de lui sont issus des courants divers, mais tous attachés à cette figure de l'Incarnation kénotique.  Parmi ses courants, celui des "zelanti", dits aussi "spirituels", était pour une interprétation stricte de la règle et du testament de saint François. De ce courant sont issus des figures hautement prophétiques et mystiques - Jeanne d'Arc, par exemple, les fréquenta - qui influencèrent une herméneutique de l'histoire. Non seulement de l'histoire de l’Église mais aussi de l'histoire politique. Le courant spirituel pris à son compte le patrimoine joachimite et son spiritualisme exacerbé. D'une certaine façon, c'est de cela qu'il est à nouveau question avec ce qui nous occupe ici : une critique fondamentale de la Rome papale, un recentrement sur la figure du Christ cosmique et un annonce d'un règne de l'Esprit - annonce qui avait commencé avec le second concile du Vatican. En définitive ce qui se manifeste ce n''est pas tant une herméneutique spirituelle de l'histoire, qu'une interprétation joachimiste du déroulement du temps. Le concile de Vatican II peut dans une telle perspective, lui aussi, être interprété comme une manifestation de cet esprit-là. Dés lors, le choix - certains, à les entendre,  semblent vouloir dire que ce conclave était particulièrement inspiré (et les autres alors ?) - et le comportement du seul pape qui compte, en l’occurrence François, est lui aussi dans la même lignée, et l'on comprend cette phrase de Mgr Vingt-trois, à propos de cette élection, "avec la fin du pontificat de Benoît XVI nous sommes entrés dans une nouvelle génération, celle des héritiers du concile" ( il a fallu du temps !). Maintenant, soit l’Église toute entière s'embarque dans ce nouveau modus vivendi, soit je plains le successeur de François.

lundi 4 février 2013

La nuit de la chair et celle de l'esprit. Sur l'évangile de Nicodème.

La nuit venue. La nuit étant enfin arrivée, il sort de chez lui recouvert sans doute d'un voile. La nuit venue, il va trouver le maître : Il vint de nuit trouver Jésus et lui dit : " Rabbi, nous le savons, tu viens de la part de Dieu comme un Maître : personne ne peut faire les signes que tu fais, si Dieu n'est pas avec lui. " 

L'homme donc sort de nuit parce qu'il a vu des signes. Il les a vu de jour. Il les a vu à la lumière, mais c'est la nuit venue qu'il va trouver le Rabbi. L'homme a vu les signes, mais ne voit pas où il met les pieds. Il a vu à la lumière du jour les signes que le Rabbi fait, et maintenant il s'en va de nuit chercher la lumière : Jésus lui répondit : " En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d'en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu. " Et l'homme s'entend dire, dans la nuit, que pour voir il faut naître. Pour voir il faut sortir de la nuit par cette naissance d'en-haut. 

La nuit venue. La nuit étant installée. L'homme qui avait vu les signes, vint trouver la lumière et se fait dire qu'il lui faut naître. Mais la nuit est lourde et pesante : Comment un homme peut-il naître, étant vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? Il ne comprend pas. Il appartient tout entier à la nuit. Le Rabbi n'éclaire encore rien, mais rend la nuit plus profonde encore : En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d'eau et d'Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu.  
Il disait naître d'en-haut, et maintenant il dit : naître d'eau et d'Esprit. Forcément, l'homme, ce juif, ce juif pieux, ce juif érudit, fait le lien, forcément, il sait que dans le premier livre de la Torah, il y a ce verset : "Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide : il y avait les ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. " Nuit. Eau. Esprit. Au commencement. Dans l'acte créateur ; la nuit était profonde et tout était baptisé dans l'eau et l'Esprit. Et allait venir au jour; tout allait naître. 




Le Maître poursuit tandis que l'homme pense à tout cela  : Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'Esprit est esprit. L'homme né de la femme est chair, comme la femme était la chair de la chair d'Adam et les os de ses os. Mais ce qui naît de l'Esprit est esprit. Ne t'étonne pas, si je t'ai dit : Il vous fait naître d'en haut. Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d'où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l'Esprit. L'homme pourtant est étonné. Tout se mêle dans sa tête. Il était venu pour avoir la lumière, mais il se trouve plongé dans une dialectique qui le dépasse de toutes parts. Il comprend sans doute qu'il n'a pas à re-naître en entrant dans le sein de sa mère. Il comprend qu'il doit re-naître, naître tout court, mais comment? Qu'est-ce que ce "d'en-haut" peut bien vouloir dire ?  Et naître d'eau et d'esprit, littéralement être engendré par l'eau et pas le souffle ? Ce souffle qui souffle où il veut, dont on ne voit que les signes sans que l'on sache d'où il vient et où il va. Et celui qui est engendré du souffle est de la nature du souffle : il souffle où il veut, on voit les signes, mais on ne sait pas où il va et d'où il vient. 

Comprend-il l'homme de la nuit qu'on lui parle des signes, ceux-là même qui l'avaient fait sortir de chez lui pour parler au Maître? Or donc s'il voit les signes du Maître, c'est que le Maître est lui aussi de la nature du souffle, c'est que le Maître est Esprit né de l'Esprit. C'est que le Maître est le premier engendré non pas d'un vouloir d'homme, non pas d'un vouloir de chair, mais de l'Esprit. On ne sait pas où il va - lui le sait - on ne sait pas d'où il vient - lui le sait. L'homme entend la voix du Maître, il ne sait pas encore que c'est la voix du Verbe, que celui qui lui parle dans la nuit, était au commencement engendré éternellement. Que celui qui lui parle dans cette nuit temporelle soufflait éternellement l'Esprit et que l'Esprit qui rend toutes choses esprit vient de lui. Mais l'homme ne sait pas d'où vient le maître. Il ne sait pas encore où il va. La nuit est encore longue et l'heure la plus sombre est à venir. L'heure des ténèbres. Quand s'élèvera la croix, quand le Verbe engendré de Dieu, remettra l'Esprit, quand tout sera accompli et que son flanc ouvert donnera le sang et l'eau. De ce sang et de cette eau naîtront selon l'Esprit  ceux qui souffleront où ils veulent dans la même incompréhension que celle de l'homme qui est venu la nuit trouver le Maître.

















vendredi 28 décembre 2012

Rhapsodie pour une fin du monde III. Fin.

La question fondamentale que pose l'apocalypse chrétienne ( il sera dit plus bas ce qu'il faut peut-être entendre par "apocalypse chrétienne"), est celle de la fin de l'Histoire.
La coutume graphique veut que désormais on distingue l'histoire de l'Histoire ; la première n'étant qu'un ensemble de faits, leur récit, et l'interprétation des uns et de l'autre, tandis que la seconde commencerait où la première abandonne l'interprétation et se poursuivrait pas une réflexion philosophique non plus sur des faits mais sur le mouvement général qui permet les faits, qui autorise les faits à apparaître, qui autorise leur récit et leurs interprétations, qui autorise, enfin, la réflexion elle-même. L’Histoire serait donc un mouvement auto-reflexif, le seul sans doute, qui advient phénoménologiquement et qui se distingue de la somme des individualités et d'un quelque chose que l'on pourrait appeler, faute de mieux, la nature. L'Histoire en ce sens est accomplissement, et même révélation, elle est donc apocalypse. Alors donc, parler d'apocalypse comme fin de l'Histoire revient à dire que l'apocalypse se résorbe sur elle-même ou, pour être plus positif, que l'apocalypse c'est hic et nunc : déjà il fait nuit et déjà l'aurore pointe, simultanément, conjointement voici l'épaisseur des ténèbres et la palpitation de l'aube.



Mais on aurait pu écrire aussi que la question fondamentale posée par l'apocalypse est celle de la fin de l'histoire, en tenant compte de la remarque qui a été faite au sujet de l'initiale, minuscule ou majuscule. L'histoire semblerait maîtrisable, ou du moins pouvant être appréhendée, tandis que l'Histoire resterait, principalement, hors de portée, de portée empirique. Envisager la fin de quelque chose de constatable, de perceptible donc, et de quelque chose qui est hors de portée, n'est évidemment pas la même chose. On peut même se poser la question de savoir comment quelque chose qui est hors de portée peut-il finir? Ou qu'est-ce que finir pour ce quelque chose-là? Habituellement, l'apocalypse est perçue comme la fin de l'histoire, le point final de l'enchaînement des faits, le dernier fait. Il est dernier au point - cela n'est que tacite dans cette compréhension de l'apocalypse - qu'il échappe du coup à l'histoire elle-même, mais comme il est tout de même encore quelque chose, il semble précisément dans son caractère ultime rejoindre l'Histoire. Et nous en revenons donc, à la même compréhension de l'Histoire comme apocalypse.

 La fin du monde n'a pas eu lieu. C'était à prévoir. Le monde en rêvait, histoire de se donner quelques frissons supplémentaires, le monde en a rit à se faire peur. Ce qui est a noter tout de même dans cette affaire calendaire et médiatique, c'est la fureur dictatoriale de l'information. Enfin, de ce qu'il faut bien appeler, faute de mieux, information : si vous n'étiez pas au courant d'une fin du monde, vous passiez pour le plus ringard des ermites asociaux, pour le moins cool des badauds. Ce monde pourtant dans sa stupidité, devenue une de ses valeurs phares, en était à découvrir, il semblait, cette annonce catastrophique comme si c'était la première du genre. Il est vrai que cette dernière était sensée émaner des Mayas et l'on sait que les Mayas se piquaient de sciences dures. Pourtant la prophétie n'était que la énième du genre, le dernier avatar d'une longue série de spasmes oraculaires, de convulsions hallucinées, la dernière éructation sibylline. C'est que le monde en a vu d'autres des oracles et des promesses de grand black out, mais le monde oublie tout. Et dans sa grande amnésie, il communia stupidement, enfantinement, festivement à cette fin du monde décevante.

 " En ces jours qui sont les derniers, Dieu  nous a parlé par le Fils, qu'il a établi héritier de toutes choses, et par lequel aussi il a fait les siècles." Voilà comme parle l’Épître aux Hébreux - un texte écrit au premier siècle de notre ère - dans ses tous premiers versets. "En ces jours qui sont les derniers", nous sommes en droit de nous étonner que la lettre au Hébreux déclare benoitement que les jours de sa rédaction sont les derniers. Nous savons pertinemment que c'est faux puisque nous sommes là pour la lire, cette lettre, et nous lisons quoi? "En ces jours qui sont les derniers." Alors voici l'alternative, soit l'auteur était une espèce de prophète maya, soit ses fameux jours derniers le sont vraiment mais alors comment les comprendre.
Il est certain que l'épître par cette formule vise une certaine appréhension du temps, une compréhension de celui-là qui n'est pas la compréhension ordinaire, vulgaire et trivialement chronologique. Cette compréhension du temps semble avoir été modifiée par ce "Fils" qui parle. Depuis que le Fils a parlé, la compréhension du temps s'en trouve modifiée. Ce qui est remarquable dans la phrase citée c'est, à nouveau, la relation faite entre eschatologie ( En ces jours qui sont les derniers) et la protologie ( par lequel il a fait les siècles). Le Fils qui parle en ces jours qui sont derniers est aussi celui par lequel les siècles ont été faits. L'apocalypse a donc déjà eu lieu : c'est la manifestation du Fils dans la chair, c'est l'Incarnation du Verbe entendue non seulement comme le moment "t" du temps où le Verbe s'unit une humanité totale, mais aussi et surtout, comme dynamisme de vie, déploiement continu d'une chair individuée jusqu'à la Passion et la Résurrection.

L'histoire se poursuit dés lors collectionnant ses petits et hauts faits. Elle progresse l'histoire, elle va de l'avant, elle donne au passé ce qui appartenait au futur mais désormais marquée par excès de la chair du Verbe. D'un certain point de vue, l'Incarnation est un événement faisant partie de l'histoire, mais selon un autre, bien plus fécond, elle lui échappe par excès.  La manifestation de la chair du Verbe n'est à proprement parler ni un fait, ni un événement, elle advient, elle surabonde, elle frappe l'histoire d'obsolescence et l'Histoire de folie furieuse. Elle oblige désormais à considérer que le temps est fini, que les jours où parle le Fils sont les derniers effectivement, parce que, strictement parlé, aucune nouveauté ne saurait désormais survenir ni advenir.

Désormais, par la chair du Verbe et sa parole, l'une et l'autre intimement liées, ma propre chair transcende l'Histoire. Certes, mon corps a bien son histoire, ses faits et gestes, mais ma chair déborde de l'histoire de mon corps de tous côtés. Les raisons du Verbe sont désormais les raisons de la chair de n'importe quel homme qu'il adhère ou non aux paroles dites par le Fils. Ce Fils par qui les siècles ont été faits rend raison de la chair de l'homme. Et c'est pour cette raison que ces jours, dans une bonne et saine apocalyptique chrétienne, sont toujours les derniers, fin du monde ou non.

mercredi 19 décembre 2012

Rhapsodie pour une fin du monde, II.

A quelques heures de la fin du monde ( on aurait aimé laisser de côté ce tas d'inepties, ne pas s'en soucier, ne pas y venir, ne rien dire, ne rien faire, et laisser les prophéties mayatesques, rejoindre ses sœurs aînées dans le placard noir de l'oubli, mais le monde tourne et tourne aussi à se faire peur), fin du monde largement promue par les médias de tous horizons, revenons à l'apocalypse.

René Girard, que l'on gagne toujours à lire et relire, un peu par défaut, tout d'abord, considère la fin du temps présent - et non pas de l'histoire - comme une apocalypse ou, plutôt, une apocalypse marque la fin des temps présents. Le déroulement des crises mimétiques, en jeu actuellement et, ce qu'il appelle, "la montée aux extrêmes" ne peuvent que conduire à une apocalypse. Qu'entendre dans cette "apocalypse" annoncée ? Pour être tout à fait clair, il ne s'agit aucunement de comprendre cette notion dans le sens vulgaire, commun, trivial, et si peu étymologique, de cataclysme général et ultime. L'apocalypse n'est pas, nous l'avions déjà vu, l’anéantissement commandité par je ne sais quelle supra-puissance intersidérale ; l'apocalypse est révélation, dévoilement des mécanismes dia-boliques du monde.

Pour René Girard, le dévoilement est chose essentielle. Ce dévoilement est l'inverse de la méconnaissance, celle-ci étant l'état habituel de l'individu qui non seulement ignore tout de la source de son désir, mais croit dur comme fer que son désir est spontané, autonome, individuel, bien à lui, personnel. Or, le dévoilement, selon René Girard, consiste à prendre conscience, de façon démythologisée, que notre désir vient d'un autre, que notre désir nous est indiqué par un autre, un autre donc qui est le "médiateur", pour nous, du désir. Celui-ci a donc une portée interdividuelle pour reprendre une notion girardienne. Ce qui est valable pour les individus l'est aussi, mais avec quelle différence !, pour les groupes, les sociétés où non seulement fonctionne, entre les individus, dans la méconnaissance la plus profonde, la mécanique mimétique, mais où une mécanique plus formidable encore, plongée elle-aussi dans une méconnaissance entretenue involontairement,  règle le comportements des groupes mimétisés. Ces deux dynamiques mimétiques - celle qui règlement les rapports du désir entre deux individus et celle qui gère ceux des rapports des groupes humains entre eux - dans notre monde "globalisé", hyper médiatisé, où le temps n'a, pour ainsi dire, plus de temps, où l'espace est concentré, où la technique et les technologies elles-mêmes concourent à l'accroissement du désir mimétique, où elles en font une valeur économique, commerciale, mercantile, écologique, juridique, culturelle, religieuse, ces deux dynamiques conjointes dis-je ne peuvent que nous conduire à une exacerbation du désir qui ne peut se résoudre que dans un dévoilement, une prise de conscience vive et violente de ce qui régit la "tournure" du monde.



Ce dévoilement, cette apocalypse, résultat inévitable de la "montée aux extrêmes", nous n'en connaissons pas la forme précise et concrète. Elle a lieu déjà individuellement lorsque je prends conscience de ce qui m'agite.  Lorsque,  je me déboulonne de mon socle romantique fait de spontanéité et d'autonomie supposées, lorsque le fameux "être soi", tout d'un coup, semble creux, infiniment creux, insignifiant, pire, où il apparaît, avec une évidente fulgurance,  qu' "être soi" c'est toujours vouloir être un autre, comme le suggère cette publicité vendant les mérites d'un parfum avec le slogan "be different"  : un produit de grande diffusion ordonne  l'unicité, c'est ce que l'on appelle l'injonction contradictoire. Cette schizophrénie ordinaire est l'un des fondement du désir mimétique qui nous possède aussi parfaitement que les Ursulines de Loudun ou celles d'Auxonne étaient possédées par le diable.
Après tout entre cette société-là où le dia-bolique se manifestait par le mimétisme posséssionnaire, et la nôtre où nous sommes posséder par le mimétisme, toujours dia-bolique, les codes ont changés, les médiums, les cadres, les formes ont changés, mais demeure le grand agitement, la puissance incroyable du désir de l'autre, qui toujours, littéralement, prend possession de nous. Cette possession alors vue comme néfaste, est aujourd'hui non-dite, camouflée, recouverte du voile du "Be different" ou du "Be your self" et c'est précisément cela qui la rend plus terrible. Aucun exorcisme ne peut plus contraindre les démons de s'en aller, aucun langage corporel n'est adéquat, tant la médiation technique règne, tant l'empire de l'image, tue irrémédiablement l'imaginaire et même, et surtout, l'imaginaire corporel. Nous sommes, dès lors, conduits, aujourd'hui, en ce temps, à une violence du déchirement du voile à laquelle les Mayas sont parfaitement étrangers.

L'apocalypse ce n'est pas demain, ni même après demain, c'est aujourd'hui, en des temps qui, depuis la survenue de la Nouveauté inouïe, je veux parler de la Révélation Chrétienne - qui on l'aura compris est autre chose qu'un courrier qui arrive pour nous donner des nouvelles de Dieu et nous enjoindre de respecter les aliénas prescriptifs stipulés en post-scriptum -  depuis donc, cette manifestation de la Chair du Verbe, depuis le dévoilement de l'innocence radicale de la victime, depuis l'avènement de la possibilité d'une chair nouvelle, le redressement de l'homme courbé sous le joug des religions violentes, depuis lors, l'apocalypse passe par mon cœur, qui est la scène première et dernière de toute fin du monde réelle.

"Quand il ouvrit le septième sceau, il y eut dans le ciel un silence d'environ une demi-heure."  Apocalypse 8, 1.


mardi 11 décembre 2012

Rhapsodie pour une fin du monde. Méditations sur l'Apoclypse, I

A l'issue de la Bible, livre du fondement, quoi qu'on en dise, quoi qu'il advienne - le futur est déjà tout entier mort pour ainsi dire - en suffixe biblique, donc, demeure l'Apocalypse, puisque c'est avec ce nom que le livre est parvenu jusqu'à nous. L’Apocalypse ferme la partie chrétienne de la Bible et donc la Bible toute entière, puisqu'il n'y a d'autre révélation après cette fermeture et que tout est dit. Ce n'est pas les quelques élucubrations mahométanes, aussi belles, aussi violentes, aussi sophistiquées soient-elles qui nous font penser le contraire : depuis la clôture du Livre aucun autre livre ne fut donné aux hommes, et les bouches qui ont prophétisées l'on fait par un mimétisme parfois pathologique et vengeur. 

L’Apocalypse est l'écrit de l'après tous les écrits, vieux ou nouveaux, il est donc le méta-écrit, le métagraphe ou le métascript si l'on préfère. Ce qui nous donne comme fil, pour la partie Nouvelle de l'Alliance : les quatre versions de la "Bonne Nouvelle", les "Faits des Envoyés", les "Lettres de Paul" et les "Lettres Universelles" et enfin le livre ultime celui de la "Révélation". "Révélation" c'est ce que veut dire "apocalypse" et la révélation est essentiellement "dévoilement", enlèvement du voile, mise au jour de ce qui est recouvert, mise à la lumière de ce qui était enveloppé dans la ténèbre. Tout voile ôté est une apocalypse, tout masque qui tombe une autre, une autre encore tout secret hurlé. 

Ainsi la Bible s'achève par se voile enlevé, par ce métascript qui n'est autre chose qu'un masque que l'on arrache, enfin, ultimement, une bonne fois pour toutes. Le latin a ce mot très beau pour parler des choses qui viennent en dernier, il les appelle "novissima". Les "novissima" sont les choses ultimes, les fins dernières. Évidemment, l'on voit tout de suite l'assonance - et plus que l'assonance, à vrai dire -  avec "nova", nouvelle. De nouvelle nouvelle, il y avait celle qui était désignée comme "Bonne", l’Évangile, la Belle Annonce. Aussi le Testament Nouveau s'ouvre sur la Bonne Nouvelle et s'achève sur les "Novissima", sur des choses "très nouvelles", surnouvelles. Elles le sont de deux façons. Tout d'abord parce que l'Apocalypse - dévoilement - est une nouvelle et, ensuite, parce que ces choses de l'Apocalypse si elles sont ultimes, dernières, sont premières, cependant. 

Selon l'adage évangélique "les premiers seront les derniers et les derniers premiers" - peu importe donc l'heure à laquelle on arrive, l'important n'est pas là. En conséquence, les derniers écrits, le métascript, ce retrait du voile, est, dans une certaine mesure, premier. Cet ordre révèle précisément l'ordre des fins. Dans l'ordre des fins, en téléologie donc, l'Apocalypse est premier car il dévoile la substance du monde, celle du réel, il somme à comparution les choses cachées depuis la fondation du monde.
En bonne et parfaite théologie - elle qui est aussi une lecture du monde - l'eschatologie éclaire, dévoile, la protologie et à son tour la protologie dévoile, éclaire l'eschatologie. Sans outrance, la Genèse est une apocalypse et l'Apocalypse une genèse. Que dévoile la Genèse, si ce n'est le premier mot, "Fiat Lux" ? Que dévoile l'Apocalypse, si ce n'est le cri ultime "Viens"? Et si l'on veut jouer : que dévoile la Genèse si ce n'est le premier des maux, le mal spermatique, l'invincible mal, tellement séminal qu'il est indicible sinon par une mythologie? Que dévoile l'Apocalypse si ce n'est le mal ultime, ce mal tellement méconnaissable, tellement ovulaire qu'il ne peut se dire que par la débauche des images chiffrées. Mais retirant le voile du mal premier, la Genèse dévoile simultanément le remède : l'exil du Paradis et de même, l'Apocalypse en dévoilant le fonctionnement du mal ultime révèle le remède : la Jérusalem Céleste. Paradis perdu et Jérusalem céleste étant parties de la Fable, mais la Fable ayant acquis un statut qu'elle ne possédait pas par elle-même. 

Désormais, ce qui travaille la fable c'est la chair et ce qui travail la chair, c'est la chair du Verbe, littéralement, en Personne. Aussi Fable - chair - Verbe, font partie, désormais et jusqu'à la fin du monde, même résiduellement, intégrante de n'importe quelle explication du monde; de n'importe quel dévoilement. Et c'est ne pas ôter le voile, ou pire, voiler par dessus voile, que de feindre de l'ignorer ou de ne pas vouloir le voir.

Ainsi donc, l'Apocalypse, ce voile que l'on ôte, cette Fable frémissante, comme frémit une chair, aussi vraie que vraie est ma chair, est pleine du Verbe, pleine de la vérité de la chair du Verbe, puisqu'il n'est d'autre vérité, en christianisme, que toute entière entée sur la chair du Verbe. Cette vérité de la chair frémissante du Verbe repose dans le corps des mots et celui des images.




Si l'Apocalypse est une fin, un eschaton, elle l'est en rapport à la chair du Verbe. Cette chair manifestée dans l'abaissement et l'exaltation, dans la forme de l'esclave et dans celle du Seigneur, est l'eschaton final, le novissimus des novivissima.

Feu, soufre, vents, étoiles cadentes, mer et terre en spasmes, tout cela donc appartient à la Fable, au déchiffrement, et tout cela se ramène à l'apocalypse antérieur : la manifestation du Verbe dans la chair. Aussi tout homme qui voyant le signe du Fils de l'Homme - signe contradictoire, signe paradoxal de division - et s'écrie "vraiment cet homme est le Fils de Dieu" entre dans l'apocalypse une fois pour toutes. Ses yeux se décillent et s'ouvrent et c'est son cœur qui est le théâtre d'une violence pire que toutes le convulsions telluriques et océanes : avènement de la fable de sa propre mort, autrement dit sa mort et sa narration. Aussi que lui importe, à cet homme-là, les secousses, le bouillonnement des eaux, qui lui importe même l'idolâtrie des États de la terre, le fourvoiement des Nations, la grande Fête que fait la Prostituée se moquant des choses saintes et des innocents, que lui importe l'infernale tournure du monde et ses machineries grinçantes !
Cet homme-là est mort une fois déjà et est vivant tout de bon, libre sur la terre libre. Libre comme Lazare, revenu du pays des ombres, et à qui le Christ demanda qu'on lui ôte ses bandelettes pour le laisser aller où il voulait.

mercredi 5 décembre 2012

Noël à la Toussaint, Pâque à la chandeleur

 Le calendrier s'accélère. Noël s'annonce dès le début novembre. Et c'est plus de deux mois qu'il nous faut vivre dans les boules, les résineux, la neige synthétique, les petites lucioles. La fête et l'esprit de la fête s'étalent sur l'ensemble de l'année comme une nappe de pétrole : grassement, lentement, mais inexorable. L’Épiphanie, dans cette dérive, est désormais mangée en pleine Avent et l'Avent se confond avec le carême, celui-ci avec le ramadan. Pâques commence à pondre ses œufs en même temps qu'on les casse pour faire deux ou trois crêpes : il faut bien sacrifier à ce qui reste de traditions. Puis, après tout, elles sont sympas ces traditions toutes teintées qu'elles sont de paganisme, c'est un retour aux sources non?   Puisque demain c'est la Saint-Nicolas, et que Nicolas, le bon évêque, est la matrice du Père Noël, qui n'a fait que prendre quelques kilos en mangeant des hamburgers, a troqué la mitre pour un bonnet de nuit, et la robe cléricale pour un complet de lutin, je me penche, une nouvelle fois, sur la fête de Noël.



Noël ! Les lumières, la bûche qui crépite, l'odeur du sapin, le scintillement des bougies; féérie de cette fête unique, tellement fête, si je puis dire, qu'elle est devenue la fête des fêtes, qu'elle est, a elle seule, l'hyperfête.

A n'en pas douter, Noël est bien la superfête, l'unique d'ailleurs, qui tiennent encore du calendrier chrétien, à être aussi universellement plébiscitée. Fête de l'enfant, fête de la famille, fête de la générosité, fête du don, fête de la solidarité, fête de la Chaleur humaine, fête de la bonasserie planétaire, j'en passe et des meilleures. Et pourtant, un truc me fait dire que rien de tout ça ne constitue l'essence de cette fête-la.



Noël, pour le dire simplement, est la célébration calendaire et arbitraire du dies natalis de Jésus de Nazareth, qu'une bonne partie de l'humanité tient pour un homme remarquable, si ce n'est le Verbe Incarné lui-même. La date - 24 décembre dans la nuit ou 25 comme on voudra- est tout à fait accidentelle, et symbolique, aucun registre n'ayant retenu la véritable date de naissance de Yeshoua. Symbolique donc, parce que choisie, assez tardivement (première mention écrite au milieu du IVeme siècle) , en raison de la fête romaine du Sol Invictis, du soleil invaincu, que l'on célébrait au solstice d'hiver. Les chrétiens, voyant dans le Christ le véritable Soleil Invaincu, quand il s'est agi de commémorer sa naissance, et bien, tout logiquement, ont choisi cette date-là. ("Quand il s'est agi", car avant cela la fête chrétienne par excellence, était - et demeure- Pâques. Fête de la Résurrection, qui est autre chose qu'un simple retour à la vie ; nous sommes loin de Blanche Neige ou de la Belle au Bois Dormant.)
Une autre fête romaine, se célébrait à la même période de l'année, les Saturnales. Fête exubérante pendant laquelle la coutume voulait que l'on s'offre des cadeaux. Nous avons donc là les racines de notre fête de Noël : un événement historique religieusement important pour beaucoup, une symbolique solaire païenne et une fête de l'excès avec présents.
Eu égard aux deux derniers éléments, cette nouvelle fête chrétienne se fit une place en hiver et au cœur de la nuit, c'est-à-dire, au moment astrologique et astronomique, où le Soleil est au plus mal de sa course et de ses fonctions symboliques. Cela ne devait mettre en valeur qu'une seule chose, la prééminence du Christ sur les ténèbres et la mort d'une part et, d'autre part,  sur le soleil lui-même. En définitive, cette fête de Noël n'était qu'une doublure, en hiver, de la fête de Pâques, qui disait en des termes quelque peu différents des choses proches : la prévalence de la vie sur la mort, de la lumière sur les ténèbres et la prévalence résolument définitive non mythologique ( nous ne sommes plus dans le cycle et des renouvellements perpétuels). Cette prévalence trouvait sa force et son caractère impératif dans le fait historique de la naissance, la vie et la mort de Jésus de Nazareth, pour le chrétiens : Dieu, l'Eternel, fait homme. )


Un petit mot sur le fameux "sapin de noël". Comme on ne prête qu'aux riches et que les vieux Celtes sont apparemment fort riches, on leur prêtent l'invention de ce fameux arbre. Ah, les Celtes ! Quoiqu'il en soit, il ne faut pas douter de l'origine païenne de ce symbole natalice. Mais qu'il fût païen n'est pas une raison pour qu'il le soit resté. Le christianisme dans son génie de considérer à frais nouveaux les symboles païens - sur lesquels il ne jetait pas systématiquement son opprobre, loin de là, considéra que ce fameux sapin, arbre toujours viride, était propre à signifié une vérité polymorphe de sa révélation. La bible fait une place considérable à l'arbre, et ce depuis la genèse jusqu'à l'Apocalypse, en passant par la Croix. Cette croix que la première génération de chrétiens appelait tout simplement  le "bois" et qui devint ensuite l' "arbre de vie" si magnifiquement illustré sur l'abside de la Basilique romaine de Saint-Clément. Aussi cet arbre décoré de couleurs, vert, dans le froid de l'hiver, pouvait merveilleusement signifier l'histoire du salut, puisqu'il était à la fois l'arbre du début, celui de la fin et la croix en préfiguration. Noël donc par la présence de ce sapin annonce déjà la Passion-Résurrection, ce qui nous reconduit à Pâques une nouvelles fois.

On le voit bien, il n'est ici question, ni de famille, ni de solidarité, ni de don, ni même d'enfants. Toutes ses notions, parasites, sont venues bien plus tard, et sont, somme toute, assez récentes. Le développement de l'intérêt porté à l'enfant a fait de cette fête une réjouissance purement enfantine, et par ricochet l'attention s'est portée sur la famille, cadre normal et habituel de l'enfant, son écrin pour ainsi dire. Ceux qui, parmi les catholiques, nous proposent la Sainte Famille comme famille exemplaire, feraient bien, de relire les évangiles, car quoi, nous voici en présence d'une Vierge qui ne connaît point d'homme, d'un homme qui ne connaît pas sa femme, d'un fils qui n'est pas le fils de son père, et qui ne sera que l'unique fils de sa mère. Le moins que l'on puisse dire c'est que cette famille-là, n'a jamais été un exemple concret de la famille catholique traditionnelle, où le nombre d'enfant est plus élevé, et où les époux se doivent d'accomplir leur devoir conjugal. Bref, tenir noël pour une fête familiale en raison de la Sainte Famille de Bethléem dans son étable, tient du folklore pieux plus que de la théologie. Il en va de même pour l'enfant. Il n'est question ici que d'un enfant : le Christ. Mieux qu'un enfant : un fils. Ce n'est pas le fait qu'il y ait enfant qui est important, mais bien celui qu'il y ait fils dans la chair. Noël n'est en rien la fête de l'attendrissement devant l'enfant, mais la reconnaissance dans cet enfant-là : du Fils venu dans la chair. Après on peut broder, imaginer, supputer, tirer des analogies, mais tout ce qui viendra, viendra en sus et est accessoire.

Je passe sur le don, la solidarité, qui eux-aussi tiennent de l'analogie natalice. Je ne dirai absolument rien des mangeailles scandaleuses, ni des ripailles,ni de la magie, ni du luxe ostentatoire qui, à cette occasion, s'étale partout, et fruit, hélas, d'une hécatombe animale annuelle - je crois bien que la tradition place auprès de l'enfant-Dieu, un âne, un bœuf, et quelques moutons; on pourrait dès lors en faire une fête de l'humble condition animale. C'est là le destin d'une fête religieuse qui se vide progressivement de sa signification première pour devenir un moment annuel de célébration grégaire sociale. Noël, oui, est bien aujourd'hui, la fête profane de l'enfant, de la famille et des valeurs conséquentes, sous la tutelle bonasse du bonhomme en rouge.

Bonne saint-Nicolas.