vendredi 17 janvier 2014

La tentation de saint Antoine ou le désert inversé.

Vers la fin de l'année 2013, je fus saisi d'une virulente obsession : la tentation de saint Antoine. Je ne sais comment cette figure c'est imposée à moi.   La "Tentation de saint Antoine" m'est devenue le paradigme inversé de ce que nous vivons en tant que société.
Antoine est cet individu qui, au petit jour de l'ère chrétienne, quitte le monde pour fuir, se retirer au désert. Au désert, il trouve, ou croit trouver Dieu, jusqu'à ce qu'il soit pris de violentes tentations qui mettent en danger sa retraite, sa quête et ce qu'il avait déjà trouvé. 
Les récits légendaires, les œuvres plastiques, retraçant cet épisode de la vie du saint, varient sur la matière et les formes de la ou des tentations. Cependant, un trait semble commun : il s'agit d'un déchaînement pandémoniaque d'une rare intensité. L'acuité de la crise est d'autant plus sensible, plus remarquable qu'elle se déroule précisément au  "désert", c'est-à-dire un monde vidé de sa vanité, l'espace théorique de la retraite, voire de la fuite de ce qui, normalement, est considéré comme le lieu propre de la tentation, à savoir, le monde habité et toutes ses vanités.

Toutefois cette tentation formidable d'Antoine eut un précédent illustre : celle du Christ. On se souvient de l'épisode évangélique : Jésus, après son baptême, part au désert - l'évangéliste dit "conduit" ou "poussé" par l'Esprit Saint - pour quarante jours et y est tenté à trois reprise. Le récit évangélique mentionne la finalité explicite de ce séjour érémitique : "pour y être tenté". Le désert est donc le lieu normal de la tentation, en tout cas pour le Christ, qui, nouvel Israël, "rejoue", en un temps synthétique, la longue pérégrination désertique de l'Israël vétéro-testamentaire. Pour celui-ci, les quarante années de voyages dans les sables et les roches physiques, et ceux, plus terribles, de l'esprit détaché de tout, avaient été une continuelle tentation, et notamment de retour en arrière, aux "oignons d'Egypte", à la servitude ancienne qui, vue du désert, ne paraissait plus aussi formidable. Ah, les "oignons d’Égypte" ! même avec des chaînes, ils étaient plus savoureux, que la manne frugale et la soif brûlante. L’Égypte, son joug, ses fardeaux, son carcan, valaient mieux, en fin de compte, que cette marche libre mais exigeante faite à l'ombre de Dieu en direction de la terre de promission. 


Le Christ donc est tenté au désert. Tenté une première fois du point de vue de la nourriture, une seconde fois de celui de la puissance religieuse et une troisième du point de vue de la puissance politique. Le Christ déjoue les trois pièges sataniques et sort victorieux de ce combat avec l'esprit mauvais. Le pain, fut-il manne, n'est pas la seule nourriture; être messie glorieux n'est pas selon les vues de Dieu; le royaume de Dieu n'a rien à voir avec les royaumes de la terre.
Antoine, à la ressemblance du Christ, connaît un combat similaire dans le désert, lieu vide de tout, sauf de Dieu et de l'esprit mauvais. Ce n'est pas que le second soit le pendant obligé du Premier, mais c'est que là où la grâce doit surabonder, il faut parfois que le péché abonde. Là où la pure grâce doit paraître, l'immonde fait ses pitreries. Antoine sort, lui aussi, vainqueur de ses accès démoniaques, des hallucinations, des doutes, des méprises : il a vu la bouche béante de l'enfer mais la lui referme aussi sec.
Ce qui est remarquable c'est, une fois encore, que le lieu de cette sarabande soit le désert, là où rien ne devrait, a priori, avoir lieu, et où  pourtant tout arrive, là  où se joue ce drame.

Nous, comme société, vivons aussi dans un désert. Il n'a rien de comparable à celui d’Égypte : le nôtre est déjà habité, il est déjà possédé : d'emblée nous en avons expulsé Dieu et la place, l'immense place, laissée vide est occupée par l'immonde. Notre désert est l'espace de la surabondance de l'ignoble;  notre désert est un méta-désert, un désert de seconde main, un désert plein de tout mais archi-vide d'Esprit. Notre mouvement de fuite n'a pas consisté à quitter les vanités pour le vide, mais à laisser le vide se remplir de vanités. Et depuis, nous y sommes à l'heure extrême de la tentation de saint Antoine; c'est notre heure commune, celle qui nous colle le plus identitairement à la peau. 
Nous ne voyons pas seulement l'enfer, nous le faisons apparaître et nous choisissons ce qui apparaît. Nous préférons la promesse des vanités que celle d'un espace nu qui donnerait prise à Dieu. Nous préférons un désert peuplé d'hallucinations mortelles, à cette marche longue, rude, austère vers la terre de promission.  Nous ne sommes pas de l'Esprit de Christ - qu'avons-nous d'ailleurs affaire avec lui ? - notre pain est substantiel et solide, du  bon vrai pain; notre folie religieuse est de l'hybris; quand à la puissance politique : on adorerait les chiens pour avoir une parcelle de pouvoir. Ce n'est plus que le Royaume de Dieu ne soit pas de ce monde, mais qu'il nous importe peu qu'il y ait autre chose que ce monde et ses vastes déserts aux mirages.

mardi 26 novembre 2013

Théologie et genre : éléments pour poser la question.

Il y a quelques temps déjà, j'avais mis en ligne ici-même deux articles sur la "théorie du genre". Ses plus fervents défenseurs assurent qu'elle n'existe pas, qu'elle ne serait qu'une espèce de fantasme né d'esprits craintifs et chagrins, que n'existent que les "études du genre". Or, comme je le disais, ce que l'on peut, à bon droit, appeler du nom général de "théorie" du genre, toute polymorphe qu'elle soit, comporte certes un pan prospectif  - les fameuses "études" - mais aussi un pan prescriptif tout aussi réel. Ce dernier volet est, bien souvent,  idéologique et suppose, donc en toute logique, ce que l'on appelle usuellement une "théorie" ou du moins des hypothèses, très théoriques, d'une pratique actuelle et future. 

Quoi qu'il en soit, les questions du genre, des genres, de la sexuation, de la sexualité, de la différence sexuelle sont posées. Elles le sont de plusieurs façons et selon plusieurs perspectives. Elle le sont selon des intérêts, des motifs variables. Le vocable, quelque peu ambigu et peu approprié, de "genre" sert de notion générique, précisément, à tout ce foisonnement, parfois bien flou et donnant souvent l'impression d'une machine de guerre un peu vaine. Vaine mais pas sans dangers, la vanité étant devenue le trébuchet de notre époque : on bombarde à coups de chimères boursouflées.

Dans ce qui va suivre, j'aimerais apporter un éclairage plus strictement théologique à cette question. Plus qu'une pensée construite, je me contenterai de donner des pistes de réflexion ; la chose mériterait un développement plus grand mais je ne suis pas en mesure de le faire.

Autant le dire tout de suite : l'idéologie, les préconçus et les présupposés, qui entretiennent les "gender studies" (GS) n'ont, a priori, que peu de rapports avec la théologie. S'ils la rencontrent, ce ne sera que sur un versant strictement sociologique, et pas même anthropologique. Pour qu'une certaine anthropologie théologique puisse rencontrer ce que l'on appelle ici, de façon indistincte, "études sur le genre", il faut faire à l'une et aux autres, une sérieuse réduction. Cette réduction consistera à abandonner tout aspect revendicateur de la part des "études sur le genre" et toute polémique de la part d'une approche théologique.

Si la théologie est essentiellement un discours sur Dieu, les théories ou "études du genre" sont des discours sur le conflit qui existe, ou qui est supposé exister, en matière de sexualité et des impératifs que celle-ci imprime, ou est censée imprimer dans le contexte d'une tension, réelle ou prétendue, entre la nature et la culture. Or ce conflit n'existe pour ainsi dire pas en théologie. Si quelque chose affleure d'une tension possible, elle n'est jamais posée, théologiquement, en termes de nature et de culture.
Les seules tensions théologiques, quelque peu analogues,  qui existent sont celles qui se posent entre la nature et de la grâce, tout d'abord, et, dans une perspective paulinienne, entre la grâce et la Loi, ensuite. Un seul élément est donc commun à la théologie et aux GS, celui de nature, et encore, cela n'est absolument pas garanti que "nature" ait dans l'un et l'autre cas la même extension. Pour ce qui est de la notion de "grâce", elle ne peut être, dans un souci de parallélisme arbitraire,  aucunement réduit à celle de "culture".  Dans une visée théologique, la "culture" est englobée dans la notion de "nature"; la première est un effet, un "accident", pour utiliser une catégorie thomiste, de la seconde celle-ci étant un donné plus essentiel : aucune culture sans une nature. Pour ce qui est de la notion de "Loi", la théologie propose une articulation complexe. La "Loi" est à la fois entée sur la "nature", l'une et l'autre ayant le même auteur à savoir Dieu. Loi et nature s'apposent à la grâce. Pour le dire rapidement, la loi et la nature ont quelque chose à voir avec le péché, ce à quoi la grâce réchappe, forcément. (Il est intéressant de noter que dans les "gender studies", la nature qui imposerait sa loi est, elle aussi, marquée d'opprobre, tandis que l'effort culturel pour en échapper et échapper aux stéréotypes qui prendraient leur source dans la nature, peut être lu en terme de grâce, de rachat, de rédemption, de libération, de salut. On peut donc déceler dans l'articulation théorique des GS des relents théologiques)



Reste donc, si l'on peut dire,  à définir la catégorie de nature et à la définir selon un point de vue théologique. Or rien n'est moins évident. La théologie catholique se situe à mi-chemin entre une critique radicale de la "nature" et un regard unilatéralement bienveillant  - type "bon-sauvage" - sur celle-ci. A vrai dire, elle est ce à quoi l'on n'échappe jamais, le donné fondamental et cela pour la raison, théologique, qu'elle est de création. Elle est à la fois le terme et l'espace, un contenant et le contenu.
La complexité du donné théologique à propos de cette catégorie de "nature" s'articule avec celui de "création". On ne saurait parler de "nature" sans parler aussi de "création". Or la notion théologique de "création" pose que toute réalité humaine - mais pas seulement - toute réalité hors de Dieu, autrement dit toute la réalité universelle, est établie dans une relation à l'unique principe qui échappe à la réalité, à la nature, à savoir  : Dieu. Pour le dire autrement, la création n'est rien d'autre que la relation qui lie Dieu au reste, faisant dépendre l'existence de ce reste, de l'existence de Dieu, tout en sachant que "existence" est pris ici  dans un rapport analogique, puisque, en vérité, il n'y a aucune commune mesure entre l'existence du réel et l'existence de Dieu. Pour parler strictement, quelque chose dans cette relation devrait être marqué de la négative, soit l'existence des choses, soit celle de Dieu. L'on pourrait dire avec vérité que les choses n'existent pas ou que c'est Dieu qui n'existe pas. La nature donc dans un premier temps est ce qui se distingue de Dieu, ce qui dans la relation au principe premier extra-mondain apparaît comme autre, mais qui tient son existence de lui.
La nature est donc envisagée comme reliée à Dieu et en même temps comme fondamentalement distincte de lui.
Davantage encore, les considérations sur le mal, physique et moral, conduisent les auteurs bibliques à postuler que cette relation "de création", telle qu'elle apparaît, est perturbée. La nature apparaît alors comme la conséquence d'une relation malmenée, torve et, en allant au plus loin,  une relation de laquelle le principe premier et causal est, d'une certaine façon, rejeté. Deux approches sont donc désormais possibles : soit considérer ou reconsidérer la nature dans sa dépendance avec le principe créateur, soit la considérer dans l'indépendance d'avec lui. Les deux attitudes ne sont d'ailleurs pas exclusives.

 Pour toute question morale - les GS ont des conséquences morales, si elles ne sont pas déjà morales dans leur principe -, le discours théologique fonctionne avec ce que les citations suivantes résument.

"La grâce ne supprime pas la nature, mais l'élève". Saint Thomas d'Aquin Ia, q. 1, a. 8

"Aime et fais ce que tu veux " Saint Augustin. Commentaire de la première épître de Jean, traité VII, 8.

("Une fois pour toutes t’est donc donné ce commandement concis : Aime, et ce que tu veux, fais-le ! Si tu te tais, tais-toi par amour ; si tu parles, parle par amour ; si tu corriges, corrige par amour ; si tu pardonnes, pardonne par amour. Aie au fond du cœur la racine de l’amour ; de cette racine ne peut rien sortir que de bon"
cfr Saint Jean  " Voici ce qu’est l’amour. Voici comment s’est manifesté l’amour de Dieu pour nous : il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui "et "Voici ce qu’est l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés le premier " (1 Jn 4, 9-10)


"Tout m'est permis, mais tout ne m'est pas profitable tout m'est permis, mais je ne me laisserai asservir par quoi que ce soit."  saint Paul.1 Corinthiens 6, v.12-20


Fais donc ce que tu veux, mais impératif premier  : "aime". Toute l'agir moral, tout le dynamisme éthique, est ramenée à cet impératif "aime". Mais surgit cette interrogation : comment "aimer" peut-il être un impératif ? Comment peut-on ordonner d'aimer ? En réalité, "aimer" échappe de toute part à l'impératif, il est de telle "nature", qu'il entraîne "aimer" ailleurs. Là, précisément, où il ne se trouve pas ou plus. La morale que l’Évangile inspire - littéralement, inspire - est donc une morale dont le fondement, soudain, se trouve en un lieu qui précisément ne peut-être localisable. "Aimer" est toujours ailleurs; "aimer" vous fait sortir de l'ici et du maintenant avec toutes leurs certitudes pour vous convier à vous déplacer ailleurs, là-bas et à toute heure. Autrement dit, ce qui fonde l'agir moral (fais ce que tu veux), c'est la liberté elle-même appelée par le "aime" impératif - non-impératif, fondement non-stable mais dynamique. On pourrait dire que "aimer" est de l'ordre de l'extase, mais cela ne suffirait pas. L'extase, en effet, risque d'être perçue encore comme un des versants d'un égotisme mystique. L' amour dont il est question dans ce "aime", n'est pas de cet ordre. Où alors si, et seulement si, l'on considère l'extase comme une véritable sortie de soi lue d'une manière non exclusivement psychologisante : l'extase chrétienne me pousse hors de moi, ne déboute de moi, ne jette dans le monde, me livre à l'Autre et aux autres qui sont sa plus sûre figure.

C'est le même son que l'on retrouve dans l'adage paulinien "Tout m'est permis, mais tout ne m'est pas profitable". Il est remarquable qu'ici aussi, on dévoile l'universalité de la liberté. Le "tout m'est permis" sonne avec le "fais ce que tu veux". Le "aime" lui est du côté du "tout ne m'est pas profitable", puisque ce qui opère la discrimination dans ce tout qui ne m'est pas profitable, c'est justement le "aime". Qu'est-ce qui peut faire la différence entre ce qui m'est profitable ou non ? Ceci ou cela m'est profitable au regard de quoi ? Justement, c'est l'amour. Reste donc à définir ce qu'est l'amour dans cette perspective. Les éléments de réponse se trouvent épars dans le Nouveau Testament, et chez saint Jean en particulier.  Je ne dirai que ceci : l'amour, dans sa définition chrétienne, précède l'existence. On pourrait dire en parodiant Descartes : "J'aime donc je suis" même si cette formulation suppose l'existence d'un amour premier, le "j'aime" n'est pas premier. : "ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés le premier". Autrement dire, l'amour trouve son fondement dans l'existence de Dieu, pour qui aimer et être sont une seule et même chose.

Il semblerait que l'adage thomiste soit assez éloigné des préoccupations soulevées jusqu'ici. Et pourtant, si la morale est du côté de la nature, et si son fondement est du côté de la grâce, l'adage thomiste peut être lu à la lumière de la citation paulinienne. En fait, la morale chrétienne n'est pas du côté de la nature, puisque nous savons que son fondement, son "impératif" est ailleurs, cependant un agir est toujours un agir dans les cadres naturels même si ceux-ci sont informés postérieurement par la grâce. En vérité, la morale chrétienne est donc "élevée" par la grâce, elle est cette nature graciée, gracieuse, mais ni la nature réduite à ses propres effets (hérésie pélagienne), ni sa pure et simple suppression (toutes les hérésies spiritualistes et "mysticistes". La théorie du genre est une espèce de mystique de la "grâce" pure sans les contraintes de la nature.Elle s'oppose à un pélagianisme souvent fantasmé qui affirmerait qu'il n'existe que la nature et que cette nature ordonne, commande, dicte et formate. Au salut pélagien par les forces de la nature seule, la théorie du genre oppose la "rédemption" par les forces d'une grâce qui n'élève pas la nature, mais s'en dispense souverainement. Cette dispense ce doublera ensuite qu'un quiétisme - c'est logique - qui éclipsera toute considération morale, d'un part, et tout contact avec le réel, d'autre part). 

Ce détour était utile pour situer ce que l'on appelle "nature" dans sa tension avec la "grâce". Il n'a pas été question de "culture" parce que le christianisme ne pose pas la question de la "culture" comme l'anthropologie, par exemple, le fait. La "culture" est en fin de compte une notion moderne et qui échappe à la théologie classique. Cela dit, les élaborations pauliennes, augustiniennes, thomistes, toute théologiques qu'elles soient, sont des élaborations culturelles. Il s'agit d'élaboration "culturelles" qui se construisent à partir d'éléments non-culturels, un élément qui appartient au monde : la nature, et un autre qui lui échappe : la grâce. Ni l'une, ni l'autre ne sont de la culture, elles se situent résolument hors du champ culturel. Ce qui inaugure ce champ culturel chrétien, c'est la nécessité de penser la différence ontologique entre la nature et la grâce, entre la nature et la "surnature". Il s'agit de LA différence fondamentale pour la théologie et c'est cette différence où les deux termes demeurent autonomes mais collaborent qui ouvre le champ culturel.
Plus encore, si l'on prend au sérieux la logique interne à la différenciation nature et grâce, si l'on prend au sérieux le paradigme moral chrétien, nous sommes évidemment conduits à des faits théologiques : l'incarnation et la rédemption (passion/résurrection). Je veux dire que tout ce qui précède n'est possible que parce qu'un juif, un jour du temps, souffrit, mourut, que parce que ses disciples crurent qu'il échappa définitivement à la mort, et qu'il était le Verbe de Dieu lui-même. Sans ce corps-là, sans ce corps individualisé, sans le corps du Verbe Incarné, son corps patient, pathétique, son corps absent, glorieux, rien ne serait possible. Ce corps-là désigne irrévocablement, le corps d'Adam et donc le mien : voici l'homme !
Le dynamisme de la morale chrétienne renvoie donc simultanément à la découverte d'un corps, et à l'absence de ce corps. Un corps personnel, sexué donc, sexuel. C'est ce corps-là récapitulant tout expérience corporelle qui porte la différence nature/grâce. La culture chrétienne qu'elle soit théologique - elle l'est toujours un peu - mystique - elle devrait l'être toujours - artistique est donc la pratique et le discours induits par cette révélation du corps unique.

Partant de là, ayant posé la différence fondamentale, on peut relire certains passages de la Bible. Par exemple, le récit ou les récits de la création de l'homme dans la Genèse. Dans le contexte de la création, le donné biblique pose à la fois la différence sexuelle et l'unité de l'humain  par-delà cette différence.  On peut même dire que la création de l'homme résume à elle-seule l'acte création qui sépare et unit simultanément.  Il est intéressant de remarque que, de création, le récit ne mentionne aucune hiérarchie découlant de la différence sexuelle. La "hiérarchie" n'intervient qu'après la chute. La différence sexuelle s'inscrit dans la suite de toutes les différences établie par la création. Enfin, après la chute, si l'homme quitte son père et sa mère, c'est pour faire "une seule chair" avec la femme.
Autre exemple de lecture : saint Paul déclarant qu'il n'existe plus désormais, en Christ, ni homme, ni femme, ni esclave, ni homme libre, ni juif, ni grec, car le Christ a abattu le mur de la haine. Paul donc promeut ici une disparition des critères de séparation dans la reconnaissance du Christ. Si les différences disparaissent, c'est au non de la différence supérieure, la seule chose, pour Paul, qui autorise la disparition des différences c'est le fait que le mur de la haine ait lui-même disparu.  Pour saint Paul, cette disparition est le fait du Christ, est personnalisée dans le Christ lui qui allait aussi bien vers les hommes que les femmes alors même qu'il encourait les impuretés légales du judaïsme, lui qui déclara que "le sabbat était fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat". Si le Christ, et saint Paul à sa suite, proposent un renversement culturel, celui-ci n'est pas dû à une quelconque remise en cause de la "nature" mais c'est au nom d'un principe supérieur, théologique : à savoir la révélation, autrement dit , le dévoilement plein de ce qu'est Dieu, de la vraie nature de Dieu, qui, une fois encore, ne saurait être qu'Amour.

Le conflit qui alimente les théories sur le genre, celui entre nature et culture, n'existe pas comme tel pour la théologie et, s'il affleure parfois, il est posé en des termes différents. S'il existe une critique théologique de la nature, ce n'est pas en tant qu'elle serait contraignante ou qu'elle insisterait sur je ne sais quelles désespérantes limites, mais bien en ce qu'elle n'est pas Dieu. Plus encore, qu'en tant que nature précisément, toute bonne qu'elle soit ontologiquement, elle est marquée définitivement par le conflit lui-même. Il n'existe pas de nature pure en christianisme, il n'existe qu'une nature conflictuelle. La nature est donc à la fois ce à quoi on n'échappe pas et ce que l'on dépasse sans nier. L'adage thomiste le dit bien "la grâce ne supprime pas la nature, elle l'élève". Si même la grâce ne supprime pas la nature, l'on comprendra que la théologique a une sainte horreur de tout ce qui contribuerait à minimiser la raison naturelle. Cependant, elle ne s'en tient pas à un naturalisme naïf et béat. Elle ne peut le faire puisque le faisant, elle maximiserait le péché, la faille, le conflit qui frappe l'ordre naturel. Parler de "péché" ou d' "ordre naturel" est entrer dans un cercle herméneutique, mais nous sommes bien obligés à un moment d'y entrer. La nature apparaît donc comme relative, autrement dit en relation et cependant comme un terme du réel, son substrat incontournable. La nature est donc absolument relative. Entre réalisme et idéalisme, la pensée chrétienne a élaboré un discours sur la nature qui tient compte de ses contradictions internes : elle est finie, marquée par l'obsolescence, le mal, et la mort. La nature est toujours marquée d'un manque à être, ou un manque d'être.
L'apparition de la distinction nature/culture renforce davantage encore ce constat. La culture est à la fin un saut ontologique et simultanément articulée ou plutôt arc-boutée à la nature. La culture selon un point-de-vue théologique commence après le premier meurtre. Elle se déploie désormais marquée elle-aussi par le conflit ou pour le dire théologiquement, par le péché. La culture ajoute ainsi sa propre finitude à la nature. Le lien existant entre les deux notions est donc plutôt celui d'un continuum plus qu'une réelle rupture. Il appartient à la nature humaine de se dire dans des paradigmes culturels qui à la fois manifestent le lien peccamineux à la nature et la volonté de s'en extraire. Vouloir opposer nature/culture, comme si la première était contraignante et la seconde libératrice est une illusion qui ignore que l'une et l'autre sont marquées par le signe de péché.

On pourrait dire, la grâce ne supprime pas la culture, elle l'élève.


lundi 18 novembre 2013

Le Roi est nu ou le crime de lèse-majesté.

Voilà bientôt un mois que le pays entier semble s'abîmer dans une nouvelle "affaire". Il n'aura pas fallu longtemps pour que les indignés léonardiens cèdent la place aux indignés taubiraniens : Taubira ayant poussé Léonarda vers la porte de sortie médiatique plus vite que Valls ne l'avait expulsée par delà les frontières nationales.
La France, pays des lumières et du cinéma, a pris le pli des polémiques qui sont autant de symptômes d'une maladie désormais commentée sur tout le continent. Il semblerait, d'après la rumeur, que la République soit menacée, que son socle ou ses socles sont lézardés, que le ciment duquel elle est faite soit atteint d'un mal incurable, qu'il faille, d'urgence, procéder à des travaux de consolidation, sans quoi, nous verrons d'ici peu le bel édifice nous tomber sur le coin de la figure. En définitive, le Gaulois d'aujourd'hui - mais qu'est-ce qu'un Gaulois ?- a gardé la peur ancestrale et panique de la chute de météores, l'objet seul a changé : le ciel ne lui tombera plus sur la terre, mais c'est la République - son nouveau ciel - qui risque de lui tomber dessus et de l'ensevelir.
Cette fois-ci, la République vacillante risque l'effondrement à cause de la conjonction d'un animal et d'un fruit brandit, haineusement, par une horde de fascistes, racistes, à la solde d’arriérés moisis, à la tête farcie d'idées nauséabondes parmi lesquelles celle d'une France éternelle n'est pas la moindre. Une gamine, d'une dizaine d'années, était leur truchement, le démon de trop, celle par qui le mal est venu.

L'insulte dirigée contre un ministre d’État, insulta le gouvernement entier, l’État tout entier, le pays dans sa totalité et chacun des individus qui le compose. Ce fut l'insulte tsunami celle qui commence au loin petitement et qui enfle, enfle, jusqu'à tout balayer sur son passage. L'insultée, tout d'abord, impassible, sembla n'avoir pas perçu la pique. Quelques jours plus tard, se ravisant, sans doute mortifiée - elle est Garde des Sceaux tout de même ! et bienfaitrice de l'humanité ! - que personne, spontanément, n'ait relevé l'injure, actionna la pompe à pleurnicheries culpabilisantes. Les "hautes et belles" voix, à l'instar de la sienne, s'élevèrent depuis dans un crescendo amphigourique et ridicule. Le récent prix Renaudot *, tout vernis de sa nouvelle légitimité donna le la à cette chorale nationale des gens biens. Léonarda était loin, les putes et leurs clients aussi, voici que venait, encore une fois, l'heure de lever le poing, le stylo, ou je ne sais quoi d'autre, pour défendre la France - mais quelle France ? - sur laquelle s'abattait la haine raciste. Déjà, le ciel se couvrait de nuages sombres et les lendemains roses pour tous semblaient, désormais, fortement compromis, comme déjà, ils avaient parus s'éloigner lors de l'affaire Méric. 

C'est une petite fille qui serait à l'origine de tout ce saint tremblement. Une gamine insolente, peut-être, met donc toute la République en demeure de se mobiliser pour que le racisme ne passe pas. Une enfant, autrement dit, quelqu'un qui n'a pas la parole, qui ne parle pas. Pourtant, l'époque les fait beaucoup parler, cette époque dite de l'enfant-roi.
Cette association d'idées, nous conduit à relire l'histoire à la lumière du conte d’Andersen, Les Habits neufs de l'Empereur. L'Empereur en question est vaniteux. Un jour, des tailleurs escrocs proposent de lui fabriquer un nouvel habit qu'aucun autre monarque ne possèderait, un habit magnifique et unique. L'Empereur accepte avec gourmandise. Un jour, il vient voir l'avancement des travaux, mais il a beau ouvrir les yeux il ne voit rien, et ce même si les tailleurs semblent couper, coudre, assembler des pièces de tissu. Les escrocs assurent le monarque que tout cela est normal : l'étoffe, les fils, sont si fins, qu'ils sont tout simplement invisibles. Le jour arrive enfin où l'Empereur va pouvoir montrer son habit neuf à ses sujets lors d'un défilé. On le vêt de son habit magnifiquement imaginaire, et le voilà, nu comme un vers, qui se pavane dans les rues de sa capitale. L'Empereur n'ayant pas voulu passer pour un imbécile entra spontanément dans le jeu des tailleurs manipulateurs. Toute le monde acclame le souverain, tout le monde s'extasie devant son nouveau vêtement, jusqu'à ce qu'un enfant - une gamine de dix ans ?- prenne la parole et déclare : l'Empereur est nu ! "Et leurs yeux s'ouvrirent et ils virent" qu'il était nu.




Et bien, mutadis mutandis, nous sommes un peu dans le même cas de figure. L'Empereur Hollande est le souverain nu entré spontanément dans le jeu des tailleurs de vêtements neufs : le changement, c'est maintenant. Le tailleur en chef en même temps que le vêtement, c'est Taubira. Taubira ovationnée, Taubira louée, Taubira mise sur le piédestal de l'humanité rédempte, Taubira inondée de roses, Taubira l'étoile du matin de ce gouvernement, Taubira le cœur-sur-la-main et la main-sur-le-cœur. Mais un enfant a ôté violemment le voile : le roi est apparu, l'espace d'un instant, tout nu. Aussi, cette enfant s'est rendue coupable non pas d'un crime raciste, mais d'un crime de lèse-majesté. Et l’humiliation, le crime est d'autant plus grand, que la bouche qui en est à l'origine est celle d'un enfant justement : la vérité sort de la bouche des enfants, paraît-il. La vérité n'est pas que le ministre de la Justice est ou non un singe - "guenon", je ne sais pourquoi, est pire que "singe" - mais que Taubira est inattaquable non pas tant parce qu'elle serait "noire", mais parce qu'elle est la seule chose qui couvre la nudité abyssale de ce gouvernement. Elle est à l'origine de l'unique chose dont il peut se prévaloir à savoir la loi sur le mariage-pour-tous. Le sortie de la petite fille sonnait la fin de la fête, mettait en danger l'image de Madone au cœur d'or du Garde des Sceaux.

Qu'on ne s'y trompe pas, comme le font - mais est-ce sincère ?- les "intellectuels" professionnels, les pipeules et les autres membres du chœur angélique, dans cette affaire, il ne s'agit pas de racisme, mais bien d'autre chose. On pouvait rire de tout, avant, et le même chœur y allait de ses sempiternelles remontrances, dans le sens du vent toujours, maintenant, il n'est plus permis de rire. Les temps sont sérieux, graves, lourds de menaces, malgré le travail harassant des ouvrières du bonheur humain;  bonheur que l'on vous imposera que vous le vouliez ou non.   On pouvait rire de tout, et à ce titre, aucun homme politique, aucune femme de la même élite, n'échappaient à la satire, à la caricature et aux mots d'esprit plus ou moins fins. Le peuple pouvait ainsi se libérer d'une tension et disons-le des conséquences néfastes de l'envie ou de la jalousie. C'était la règle ! Les choses viennent de changer : Taubira qui n'est ni sortie de la cuisse de Jupiter, ni une émanation de la divinité, et cela bien qu'elle soit noire (ce qui, entre nous, n'est qu'un détail), est devenue intouchable au terme d'une construction fantasque d'un personnage politique. D'autres avant elle avaient essuyé ce genre de stupidités ( les oreilles, la stature, le sexe de Sarkozy, Benoit XVI et ses mœurs prétendues, etc.), mais désormais, prenant prétexte de cette particularité physique, elle réclame un traitement spéciale : Voici la Femme, voici celle qui en elle récapitule tout le genre humain. Avec Taubira nous sommes tous noirs, nous sommes tous des singes, nous sommes tous gays, nous sommes tous des femmes, nous sommes tous des Taubira. Comment ne pas voir que nous sommes en face d'un délire et d'une montée aux extrêmes, qui ne sont pas ceux du racisme, mais ceux du culte de la personne et de la mise à mal de la liberté.

Bien sûr, tout un chacun a droit au respect, tout le monde a droit à son intégrité physique et morale, Taubira comme les autres, ni plus, ni moins. Alors avant de nous rejouer la pièce, quelque peu usée, du racisme, de la République mise en danger, des hordes de fascistes aux portes, des loups dans la bergerie, Taubira et son chœur auraient été mieux inspirés de lire deux, trois poésies, de se donner rendez-vous à Saint-Germain-des-Près en se gargarisant au champagne et en se congratulant d'être la France de demain, celle qui ouvre des voies, la nouvelle Propaganda Fide de l'Empire du Bien, mais qu'ils nous foutent la paix avec leur morale à deux euros. Sinon, bientôt, on rétablira le crime de blasphème, blasphème contre la République, son gouvernement et tout ce qui émanera de lui.

* à ce propos  : http://acontrecourant2.canalblog.com/archives/2013/11/17/28448391.html?fb_action_ids=678751222149741%2C678336622191201&fb_action_types=og.likes&fb_source=other_multiline&action_object_map={%22678751222149741%22%3A1376972772549655%2C%22678336622191201%22%3A245857735571276}&action_type_map={%22678751222149741%22%3A%22og.likes%22%2C%22678336622191201%22%3A%22og.likes%22}&action_ref_map=[]

jeudi 24 octobre 2013

Le monde qui vient sera violemment bien.

Comment peut-on voir le monde tourner sans s'affoler de ce qu'il tourne ?  Sans prendre peur de sa façon de tourner ? Existe-t-il un autre visage du monde possible ?  Est-il un autre monde qui pourrait advenir ? Ou bien sommes-nous contraints à assister à ce qui advient, acculés à la tournure de ce monde-ci ?

Il y a quelques jours, mangeant des frites, l'oreille baladeuse, j'écoutais, avec intérêt, un jeune garçon raconter à quelqu'un qui était probablement sa mère, un film qu'il venait de voir. Il était question de meurtres en série et de suicide en pagaille pour je ne sais quelle fin du monde. Sa narration s'acheva par un "non mais, c'était bien". 
Voilà donc qu'il faut tenir ensemble le "c'était bien" et la violence des meurtres et des suicides. Je me disais, une frite entre les doigts, comment peut-on tenir ensemble sans trembler, sans toussoter du moins, ces deux choses-là ? Comment peut-on dire de toute cette violence, c'était bien, c'est bien ? 

Quelques heures plus tard, la Providence me met entre la main le petit livre de Michela Marzano, La Mort spectacle, Enquête sur l'horreur-réalité. Le livre est petit mais, bon-sang, il fait froid dans le dos. La philosophe nous expose un compte-rendu de l'horreur, celle de la fiction, et celle de la réalité mise à l'honneur par les islamistes : "Celui qui est couché par terre, les yeux bandé, attendant d'être égorgé, est-il un homme ?  Ses bourreaux sont-ils des hommes ? Et ceux qui regardent ces vidéos avec indifférence ou avec jouissance sont-ils encore des hommes ? " Voilà la question fondamentale que pose la coïncidence du "c'est bien" et de la violence, et en particulier de la violence qui consiste à regarder, à voir,  l'humiliation,  le meurtre, l’exécution d'un autre et éventuellement à en jouir,



Sur notre monde civilisé plane la menace d'une barbarie d'autant plus facile qu'il est civilisé précisément ; il est plus aisé pour une société civilisée de retourner à la barbarie que pour une société barbare de parvenir à la civilisation ; il suffit de suivre une pente. Cette pente est à l'heure actuelle de plus en plus glissante : la mort, sous diverses formes, semble rôder, l'indifférenciation, prélude à toutes violences futures, fait son œuvre. Tout se mélange, tout se brouille, et l'on est incapable de distinguer entre le virtuel et le réel. Les distances s'estompent, l'immédiateté est la chose la plus désirable. Et tout cela, à hue et à dia, non sans invoquer les droits de l'homme, l'égalitarisme, le sans-frontiérisme, l’accueil unilatérale d'autrui, l'anti-racisme, l'amour universel et la philanthropie pour tous. 

Les jeunes d'aujourd'hui qui n'auront connus que cette hubris, doublée d'une indifférence dépressive, pour la plus part ne pourront pas faire face à la violence future. Ils en seront les auteurs et les victimes. Et pourtant tout avait commencé comme un jeu, aux sons de la fête, avec une perpétuelle musique de fond : un étourdissement visant à couvrir la vanité et le vide qui s’étalaient partout. Les coupables auront été les chantres de la civilisation de mort, les fauteurs du maelstrom estampillé "culture" : une bouillie empoisonnée, une soupe putride et noire. Un jour on devra se demander quelles responsabilités porteront la télévision, le cinéma, les jeux vidéos, entre autres, dans la barbarie qui advient. Sous prétexte de liberté d'expression et de droit à l'information, de divertissement, et je ne sais quels autres appels au réel perverti, ces industries gâtent l'âme humaine, et mettent en péril la civilisation.

  

lundi 7 octobre 2013

Deuxième lettre à Robert sur le socialisme.

Cher Robert,

  Depuis ma dernière lettre, nos échanges se sont quelque peu essoufflés. Nous nous sommes quittés, une fois encore, sur des considérations vaguement politiques. Vous avez cru - vous croyez encore, sans doute - que je penche, dangereusement, vers les droites, tandis que je vous crois tout pétri, innocemment, d'idées socialistes. 

  L'occasion me fut déjà donnée de vous exposer, bien maladroitement, ce qui non seulement me gardait éloigné du socialisme mais aussi me le faisait tenir en aversion. Une fois encore, je veux y revenir afin que les raisons qui motivent cette répugnance soient tout à fait claires pour vous.

  D'emblée, je tiens à clarifier un point précis. Je ne confonds pas dans une seule et même chose socialisme et soucis pour les choses sociales. Par "choses sociales", j'entends parler de tout ce qui regarde, de près ou de loin, une plus grande justice entre les personnes, dans les communautés qu'elles constituent, et dans la société toute entière. Ces "choses sociales" ne sont pas l'apanage du socialisme, comme si lui seul aurait, par un mandat spécial, l'exclusivité de ces préoccupations-là ; plus encore, comme si "justice sociale" et "socialisme" étaient deux parfaits synonymes. Je n'en crois rien.
 Vous savez que je suis né dans un milieu que l'on appelait naguère prolétaire. Le terme semble être tombé en désuétude; le monde ouvrier a connu lors de ces dernières décennies une mutation substantielle. Cette transformation jointe à  un embourgeoisement "culturel" - le mot est galvaudé - de la société, a fait apparaître une nouvelle distribution sociale : tout porte à croire qu'il n'existe plus qu'une seule catégorie sociale que l'on pourrait appeler la prolétaro-bourgeoisie où les prolétaires d'hier sont devenus des petits-bourgeois et où les bourgeois en titre se sont prolétarisés. Dans ce vaste mouvement mimétique où les classes, jadis opposées, font chemin les unes vers les autres, le dogme socialiste présente un important ferment d'unité.
 Le milieu duquel je suis originaire me conduirait, naturellement, tant il est vrai que si les croyances religieuses se transmettent de manière préférentielle dans le sein de la famille, il en est de même pour les opinions ( les croyances) politiques, à adopter, moi aussi,  les vues socialistes sur les rapports qui régissent les communautés humaines. Or malgré cet atavisme familial - mais il est vrai que mes parents n'ont jamais été militants d'aucune opinion politique particulière, me laissant ainsi le champ libre à toute adhésion future - j'ai toujours, sans trop bien savoir pourquoi, à dire la vérité, eu une méfiance instinctive pour les doctrines socialistes. Il me semblait, je pense, étrange qu'elles fussent surtout défendues par des individus, ou des groupes, qui n'avaient pour ainsi dire aucune connaissance existentielle des causes qu'ils défendaient. Les élites socialistes, les penseurs du socialisme, ne sont jamais des ouvriers mais de bons bourgeois, tenant évidemment à le rester, on peut le comprendre, mais tenant plus encore à asseoir leur puissance "bourgeoise". Que ces élites soient émues de la misère, ou de l'injustice ou des inégalités sociales, je n'en doute pas, il me semble seulement que cette émotion n'est en fait qu'un masque involontaire, qu'un pli de l'âme, qu'une posture, comme on dit si couramment aujourd'hui.
La vertu théologique de charité impliquait que le sujet aimant tendent à ressembler à l'objet ou au sujet aimé. C'est une des loi de l'amour que de tendre vers la ressemblance. Dans le socialisme, si cela existe ce n'est que par une inversion. Les élites "charitables" ne ressemblent pas, ne veulent pas ressembler à ceux qu'elles proclament défendre. Elles ne vivent pas dans les même lieux, ne fréquentent pas les mêmes personnes, ne s'habillent pas de la même façon, ne mangent pas pareillement, ne s'amusent pas des mêmes amusement, ne copule pas de façon identique. Elles veillent à ce que la distinction subsiste, tant qu'elle peut subsister dans une société où tout tend, quoiqu'il en soit, par des forces autres que celle de la vertu, à s'amalgamer et se confondre. Aussi je puis, sans que cela face sourciller qui que ce soit, être maire d'une ville dite "populaire" et "populeuse", ne pas y vivre, habiter l'un des sites les plus beaux d'une capitale, mener grand train. Je poursuivrais toujours, comme de loin, la justice sociale dont j'ai fait mon cheval de bataille. L'émotion qui m'étreint alors assis dans mon confort de justicier repu, qu'elle est-elle ?
 Cette émotion-là, ce sentiment-là, ne sont pas autre chose que l'expression d'une culpabilité. Oh, d'une très vague et langoureuse culpabilité. La religion du progrès adoptée par le socialisme, et qui est à elle seule tout le socialisme, exige, certainement davantage que le fameux "judéo-christianisme", une culpabilité fondatrice. Cette culpabilité est le donné premier. C'est elle qui meut, elle qui assure, elle qui conduit, qui projette, construit, mais elle aussi qu'on tente vainement d'évacuer. Le "pour tous" si banalement et stupidement socialiste n'est, dans un premier temps,  que le constat coupable que nous n'avons pas réussi à édifier une société juste, que nous sommes, de ce côté-là, déjà toujours en défaut. Ce "pour tous",  si théologique, n'est que l'expression de la rédemption sociale que l'on recherche, l'expression de cette culpabilité de laquelle il faut se laver.

 Le socialisme, progressisme élitiste et qui tient à le rester, n'est qu'une sotériologie laïque qui fonde tout sa dynamique sur la culpabilité. Cette doxa s'étend à tout et à tous, car, comme je le disais plus haut, le socialisme est un ferment d'unité, comme jadis le fut le christianisme. Tout le monde est peu ou prou socialiste. Il n'est qu'à voir comment l'on vous reçoit si publiquement, naïvement, vous déclarez que vous n'avez rien à faire avec ces croyances, ces dogmes et ces certitudes. Ne pas être socialiste, c'est être livré à l’ostracisme, c'est devenir suspect, c'est, pour le dire en termes religieux, devenir hérétique. Le  monde à bougé, les sociétés se sont  émancipées, mais le traitement des hérétiques est toujours le même : rejetés dans les ténèbres extérieures.

 Vous pouvez bien dire que vous êtes de droite, on pensera, et avec raison, que vous êtes encore sous l'influence socialiste, tant il est vrai que le socialisme ne se réduit pas aux groupes politiques qu'il inspire directement. Mais déclarez, positivement, que vous n'êtes pas socialiste, et insistant sur la négation, et que vous mettez dans ce "pas" une partie de votre philosophie politique,  votre interlocuteur, vous regardera avec les yeux de l'effarement, du dégoût presque, se demandant sans doute "comment est-il possible de ne pas être socialiste?" Comment est-il possible que vous ne preniez pas part à la bonté universelle, que vous vous refusiez à participer, vous aussi, à la justification du monde ? Comment donc ne pas s'enthousiasmer à ce festin universel des futurs meilleurs et donner sa foi à cet évangile-là ?
Parce que, soyez-en sûr, le socialisme a empli le monde d'une espérance sans pareille. Cette espérance est jeune - un peu plus d'un siècle - mais elle enivre. Le monde entier, répudiant les anciens dieux, se voue donc aux dieux de cette nouvelle religion. Ces dieux-là, je vous l'assure, sont terribles, bien plus terribles que ceux que l'on a congédiés. Ceux-ci, personnels, opposaient un rempart au mimétisme, autre nom de l'idolâtrie; ceux-là, sans personnalité propre, excitent le mimétisme ; l'excitent dans le sens du Bien - c'est ce que l'on veut croire - mais en vérité, l'encourage dans le sens de l'idolâtrie : de l'état, du groupe, du lien social, de l'autre en tant qu'autre, des principes absolus, et pour le dire aussi, de la misère, car que serait un socialisme s'il n'avait à adorer aussi la misère humaine ?

  Je parlais plus haut de charité, et j'ai ensuite parlé d'espérance, non sans avoir évoqué la foi. Vous reconnaitrez sans peine les antiques vertus théologales. Vous voudriez me faire croire que le socialisme, cet unique mouvement établi sur la justice universelle, ne serait pas un christianisme inversé ? Vous voudriez me faire admettre qu'il n'entretient strictement aucun lien avec ce qui faisait le génie chrétien ? Vous voudriez me faire penser, enfin, que le socialisme serait une génération pure, né de je ne sais quelle prise de conscience soudaine au bénéfice d'événements historiques qui auraient favorisé son avènement ? Mais enfin, la matrice chrétienne dans laquelle nous avons baigné, tant nous les individus que nous les collectivités humaines, les principes chrétiens qui nous informaient, du dehors et du dedans, tout cela aurait été en vain ? Tout cela compterait pour rien ? Tout cela n'aurait été qu'une parenthèse superstitieuse ?
Mais que dire de l'immense charité chrétienne qui n'a pas attendu le socialisme et ses trémolos pour s'activer et dispenser universellement, sans faire état des personnes, son réel amour, un amour fondé, non pas sur la culpabilité, mais sur la certitude que l'amour déjà nous précédait ? Que dire, je vous le demande, de l'espérance chrétienne, qui n'a pas attendu les lendemains chantant pour se tendre toute entière vers une fin bienheureuse, une fin qui n'était autre que le règne absolu et personnel de l'amour ? Que dire, enfin, de la foi chrétienne qui n'a pas attendu les certitudes progressistes pour croire et en l'homme et en plus que lui, pour dépasser toute les idolâtries possibles, pour proposer une adhésion que seul l'amour rendait digne de foi ?
Je vous parle beaucoup d'amour, le socialisme n'en parle pas tant. Il s'en moque éperdument et si, parfois, le mot lui vient aux lèvres, c'est pour nous parler d'autre chose. L'amour n'appartient pas au lexique socialiste, il l'a soigneusement retiré de son vocabulaire. L'amour socialiste est domestique, tout au plus, et il s'arrête au pas de votre porte, dans le meilleur des cas. Ce qui vient ensuite c'est la justice sociale, l'égalité, le "pour tous", l'universelle bonasserie.

Ce "pour tous", il faut y venir encore. Voilà bien la devise progressiste : "pour tous !". Ce cri de guerre pour qu'il se fasse entendre, suppose l'existence a priori de droits réservés. Le "pour tous" réclame que les droits réservés soient l'apanage de tous, qu'il n'existe plus de situations particulières justifiant des droits particuliers. Aussi, le fondement du "pour tous" est l'envie, et parfois la jalousie. Le "pour tous" socialiste déconnecté de ce qui pourrait le rendre légitime devient la devise de tous les égotismes possibles, le slogan des pires narcissismes. On pourrait dire que ce "pour tous" n'est qu'une version déguisée du "pour moi'. Mais comme le socialisme nous inculque qu'il n'est pas bien de se battre pour soi seul, on préférera "pour tous" au "pour moi".
Pardonnez-moi si dans ce "pour tous", je vois encore quelque chose de chrétien. Le Christ offre sa vie "pour la multitude". Ce "pro multis" l'Eglise, à la différence des courants hétérodoxes, l'a toujours interprété comme étant un "pour tous" et non un "pour beaucoup". Le Christ, donc, offre sa vie pour tous, pour le salut de tous. Ce qui est remarquable ici, c'est le lien entre un seul et "la multitude". Le christianisme - qu'il soit vrai ou non, là n'est pas la question - établi un lien entre "un seul" et "pour tous" : un seul donne sa vie pour tous, le "pour tous" dépend donc du don d'un seul. Le salut des tous dépend donc de l'exemplarité d'un seul. Un seul se sacrifie pour que tous soient sauvés. Aussi le lien social que l'Eglise établissait, et elle le faisait en raison même de ce qu'elle pensait être sa révélation, est paradoxal : l'exemplarité d'un seul le fondait et en même temps ce "un seul" était dépassé par le nécessaire salut de tous. Dés lors, le chrétien était celui qui suivait cet exemple de don : je me donne pour tous ou à tous. La communauté donc prenait naissance dans le don des individualités.
La communauté inaugurée par le socialisme ne fonctionne pas. Pour elle, le don n'est même pas envisagé. On part du principe que quelque chose qui appartient à l'autre, m'échappe : il faut donc soit le lui prendre, soit qu'il soit partagé. Le rapport entre " un seul" et "pour tous" est gommé, puisque il n'y a plus, à vrai dire, de "un seul", le "moi" que je pourrais donner et, disons-le, sacrifier n'existe plus que comme revendicateur de ce qu'à l'autre, de ce qu'est l'autre. Aussi le "pour tous" n'est que le jeu de miroir à l'infini ou "un seul" regarde un autre "un seul", l'envie, le jalouse aujourd'hui, le tuera, peut-être, demain.

Je termine. Le socialisme n'existe pas seulement comme parti ou somme doctrinale. Il s'est répandu comme l'huile d'un flacon renversé. Je le disais : nous sommes tous socialistes. La droite elle-même a versé dans le psychodrame sentimental du socialisme. La droite - une certaine droite du moins - est le contrefort du socialisme. Il est parfaitement impossible que nous ne soyons pas atteints par le progressisme.
Vous voyez donc, cher Robert, que je ne suis pas si éloigné de vous. Même ne partageant pas votre enthousiasme, ou votre dépit - je n'ai jamais bien su - je vous suis proche. Mon âme, que voulez-vous !, s'est imbibée d'idées socialistes. Je tente de les débusquer, de les soumettre à une question toute personnelle, et si elles tiennent, je les fait volontiers miennes, mais la plus part abjurent.

Croyez, bien cher Robert, à mon amitié fidèle. 







mercredi 28 août 2013

Le monde est un anus.

Parfois, au hasard, on tombe sur de fameuses merdes. Cette fois j'en tiens une consistante.

http://next.liberation.fr/sexe/2013/08/28/chaque-homme-devrait-se-faire-penetrer-au-moins-une-fois-dans-sa-vie_927641

Pas étonnant, il s'agit du grandiose et bien-sous-tous-rapports Libération, à qui la merde ne fait pas peur, c'est même son fond de commerce : l'ordure grasse, consistante, formidable. Vous en reprendrez bien une louche ?

Dans l'entretien, que l'on vise, on veut pourfendre les stéréotypes mais on accumule les lieux communs du cul. Le monde semble pour les animateurs de ce fessetival un énorme trou du cul qu'il faut, sous peine de passer pour un pauvre ringard, évidemment perforé.
Une carrière de poinçonneur des Lillas s'offre à vous.

Si vous avez le cul en feu, n'hésitez pas Xplore vous ouvre ses portes. Si vous tremblez d'être un peu constipé, genre vierge effarouchée, Xplore vous propose des ateliers de mise en fion.
Bref, rater cet événement culturel serait dommage. 

La vache sacrée se flagelle.

Il faut faire gaffe l'islamophobie rampante progresse à vue d’œil. Elle progresse tellement cette phobie écœurante qu'elle en arrive même à masquer la progression, pas rampante du tout, de l'islamisme et des revendications communautaristes toujours plus grandes.

En réalité, on ne sait que choisir : doit-on se défendre de l'islamophobie, crime de lèse-humanité dans sa diversité culturo-religieuse, ou doit-on se prémunir de l'islamisme. Ce qui ne fait pas de doute, c'est que la première existe bien, on nous le martèle sans cesse et la France, dans le domaine phobique, est, on le sait aussi, le territoire de la profusion. En ce qui concerne le second, on peut avoir des doutes sur son existence ; puisque cela aussi on nous le répète. L'islamisme serait une licorne, l'islamophobie une réalité que l'on croise tous les jours au coin de la rue.

La Vache qui rit en est une des dernières preuves. Ses fameux cubes étaient des pièces de construction d'un mur de la haine. Ils contenaient des messages même pas subliminaux où le fana d'apéro au fromage sans goût pouvait, tandis qu'il buvait et grignotait, alimenter son islamophobie ordinaire.

http://www.glamourparis.com/snacking-du-web/articles/la-vache-qui-rit-presente-ses-excuses-apres-avoir-ete-accusee-d-islamophobie-270813/20264#.Uh2Bum1O8X0.facebook





La police des phobies veille heureusement : la Vache fît amende honorable, mis genoux à terre et s'humilia pour cet odieux comportement. Le voile un problème ? Aucun, tout va bien. La devinette est désormais "totalement inappropriée, et ne reflète en aucun cas la position de Bel et de la marque Apéricube, dont les valeurs font du respect des croyances, de la culture et des convictions de chacun un principe fondamental." Donc conclusion : les lois de la république, que l'on invoque avec colère et passion dans les cas où les Maires ne veulent pas en entendre parler, sont dans le cas d'espèce du voile une atteinte au respect des croyances. C'est bien ce que certains pensent d'ailleurs. Invoquer le principe religieux ici est interdit, l'invoquer là tout à fait valable. Invoquer le principe du respect des croyances quand il s'agit de christianisme intolérable, tandis que quand il s'agit de l'islam tout à fait recevable. C'est que la communauté islamique est une communauté persécutée, sujette à la stigmatisation permanente, à l'amalgame, à l'ostracisme, elle mérite des attentions particulières, et un grand effort commun des sauvages racistes et phobes que nous sommes. Nous sommes appelés à mettre en branle les valeurs de tolérance, de respect, d'accueil immodéré de l'autre. Il semblerait d'ailleurs que nous sommes les seuls à nous rappeler que ces valeurs existent. 
Pire nous sommes tenus de faire la fille de joie - tant pis si elle fait la gueule -c'est l'injonction tacite qui courent depuis une décennie et qui ne semble pas vouloir mourir. 

En excusant pour ce fait anodin et qui ne retranscrit que le réel, Apéricube se montre pleutre, lâche : image navrante de ce que nous devons.