mardi 11 février 2014

Le mobile d'une rumeur. La dynamique fondamentale de l'hypothèse du genre et de ses implications diverses.

Ce texte comportera trois parties et un préambule. Dans celui-ci, il sera précisé certaines notions de vocabulaire. Dans la première partie, on décrira, de la manière la plus simple possible, ce qu'est le modèle du genre. Dans une deuxième partie, on lira un texte issu d'un auteur pro-genre et même si l'on ne sait rien de l'auteur, le texte illustre ce que peut être le discours du genre pour le commun des gens. Enfin, dans une troisième partie, mise en ligne plus tard, on fera une lecture de la différence sexuelle inspirée des deux premiers chapitres de la Genèse.


Préambule

Puisque, étant catholique, d'aucuns pourraient suspecter que l'emploi du vocable "théorie", déterminé par cet autre substantif "genre" (on utilisera indifféremment dans la suite "genre" ou son équivalent anglais "gender". Il est à noter que "genre" et "gender", ne sont cependant pas sémantiquement d'exacts équivalents, et qu'ils flairent un peu les faux-amis. Si l'utilisation qui en sera faite, passe par-dessus ce constat, c'est qu'elle s'en tient uniquement à ces termes comme notions descriptives, et leur donne exactement la même extension) est de l'ordre de l'idéologie ou, pire, du mensonge pur et simple, les lignes qui suivront ne comporteront jamais le mot "théorie". En conséquence, cette "théorie" n'existera pas dans cet article.
Tout le monde s'accorde, en revanche, à dire qu'il existe des "études" et /ou des "recherches" sur le genre. A ce pauvre vocabulaire, sans cesse ressassé,  pour décrire une chose censée avoir autant d'importance pour la construction de toute société future, j'ajouterai les notions de paradigme, modèle, et mobile. Toutes ces notions ne sont, même accolées de "du genre", frappées d'aucun interdits, d'une part,  et elles ne sont pas attribuées en propre, pour le moment, aux catholiques, d'autre part.

Penser, c'est parler et parler, on l'espère, c'est penser. Pour parler, il faut des mots. Pour penser, il faut des notions. Les mots doivent être compris par tous et soumis à des règles d'usage comprises et acceptées par tous, sinon chacun parle dans son coin la langue qu'il veut mais ne communique avec personne. Il en va de même quand on essaie de penser un peu : il y a des notions à définir et des règles de logiques à mettre en œuvre. Le débat - y en a-t-il seulement un ?- sur le genre agite pas mal de notions : sexe, genre, identité, différence sexuelle, nature, biologique, culture, stéréotypes, voilà pour le fond, et pour la forme : "théorie", paradigme, modèle, mobile. 

Il serait fastidieux de procéder ici à une redéfinition des différentes notions. La philosophie l'a déjà fait de nombreuses fois. Aussi, il serait naïf de tenir la nature pour je ne sais quel ensemble vert, parsemé de fleurs, traversé par une rivière, dans lequel les animaux paîtraient tranquilles et où l'homme danserait nu la danse de l'harmonie retrouvée. La "nature", ce n'est pas cela. De même, il serait naïf de penser que la culture serait je ne sais quel catalogue, plus ou moins beau et intellectuel, des œuvres de l'esprit, ou une espèce de bibliothèque sur les rayonnages de laquelle s’étalerait la masse des savoirs et des artefacts produits par l'homme quand il ne danse plus nu dans son champ naturel.
Semblablement, il serait naïf, et surtout dans la question qui nous occupe, de prendre "sexe" et "genre" pour ce qu'ils peuvent être en français, des synonymes. Dans cette question, "genre" n'est pas un synonyme de "sexe". Sexe est toujours, le génital, le biologique, on dira ainsi le "sexe biologique", ce qui est un peu pléonastique. Le "genre" sera, lui, la manière dont je vis, de moi à moi et socialement, non seulement ce sexe biologique - il se peut qu'il entre en correspondance avec cette  vie "psychique" et sociale - mais aussi, s'il ne correspond pas, ce que je vis en opposition. On peut dire, plus simplement, que le "gender" est, grosso modo, le comment je suis vécu, par les autres et par "moi", en tant qu'être sexué et sexuel, c'est-à-dire en tant que je défini mon sexe, indépendamment de mes organes génitaux (vécu sexué) et de mes pratiques sexuelles (vécu sexuel).  Le "gender", donc, sans être le sexe biologique peut d'aventure le "recouvrir", peut rencontrer la matérialité des organes génitaux, tels qu'ils se présentent ou ne le fera pas. Si le "genre" et le "sexe" ne sont plus des synonymes,  s'ils ne se supposent pas mutuellement, il est fort à parier, voire à craindre, qu'ils ne deviennent des antonymes et qu'ils s'opposent, finalement.

Un mot sur "paradigme", "modèle" et "mobile" pour que l'on sache, tout de même, de quoi on parle. Ayant exclu "théorie", qui apparaît comme trop idéologique à certains esprits craintifs, soudain,  il faut proposer d'autres vocables plus "ouverts". "Paradigme" peut être l'un deux. C'est LE mot qu'il faut absolument employé si l'on veut paraître intelligent et montrer que l'on n'appartient à aucune secte, mais que l'on est un peu sociologue. Un paradigme, c'est la "conception théorique dominante ayant cours à une certaine époque dans une communauté scientifique donnée, qui fonde les types d'explications envisageables, et les types de faits à découvrir dans une science donnée.", voilà pour la définition du CNRTL. Le discours du gender est bien un paradigme, c'est indiscutable.
La notion de modèle recouvre à peu de chose près celle de paradigme, avec une nuance hypothétique en plus : "construction abstraite et hypothétique capable de rendre compte d'un ensemble donné de faits et d'en prévoir de nouveaux." Le discours sur le genre prétend à cela. Il est donc un modèle d'interprétation de faits, de faits sociologiques, anthropologiques, historiques, religieux, artistiques. Dans la mesure où ce modèle est critique, il devient, à son tour, paradigmatique et sa dont la fonction sera de dénoncer ce qui, dans d'autres modèles culturels, sont  des schèmes de référence ou de conduite, basés sur la culture admise, établie dans une société et  acquise, quasi spontanément, par chacun des membres qui y vivent.
Pour ce qui est du "mobile", cette notion intéressante est utilisée par un théologien luthérien, Anders Nygren, qui la met en place dans son remarquable ouvrage "Erôs et Agapè". "On ne peut pas définir le sens véritable d'une idée, d'une pensée ou d'un sentiment, si on les extrait de leur cadre naturel. En d'autres termes, il faut arriver à saisir, ce qui constitue la conception fondamentale, le ressort qui lui donne son caractère et qui fait que ( dans un système) tout reçoit une tonalité et une signification particulière. Nous appelons "étude des mobiles" l'étude qui aboutit à cette analyse de structure." Le "mobile fondamental" est l'élément qui assure la cohésion de l'ensemble d'un paradigme, de l'ensemble d'un modèle paradigmatique. Ce mobile n'est pas forcément une idée clairement formulée, il peut être un sentiment : "le mobile fondamental est ce qui fait d'une production un tout bien défini, détermine sa structure et lui donne son caractère original." Ainsi donc, le "mobile fondamental", est ce qui dans une conception théorique, permet sa cohésion, son maintien dans l'ordre du discours, c'est l'élément, ou l'ensemble d'éléments, qui se présentent comme la solution aux problèmes catégoriques généraux présentés par la conception dans son principe. Le "mobile fondamental" devient, pour ainsi dire, la source dynamique de la cohérence interne d'un discours donné que celui-ci soit ou non vrai absolument parlant. (On peut, en effet, avoir un discours avec une cohérence interne mais faux absolument puisque entièrement construit sur des prémisses fausses : pétitions de principes, sophismes en tout genre.)
"Paradigme", "modèle" et "mobile" sont donc des termes voisins mais tout de même assez distincts pour que l'on puisse les garder et en user sans qu'ils nous attirent les foudres de qui que ce soit. 

Enfin, et afin d'éviter d'y revenir continuellement, limite uniquement,, comme semble le faire, de bonne ou de mauvaise foi, Najat Vallaud-Belkacem ou Michèlle Cotta, dans son récent "coup de gueule" dans le Point, la question du "genre" à la rengaine de l'éternelle égalité homme-femme ou femme-homme, comme il semble qu'il faille désormais le dire, est soit de l'ignorance coupable, soit de l'idéologie, tout aussi coupable. La question du genre déborde de partout la gentille égalité combative entre les sexes. Elle la déborde en redéfinissant cette "égalité", celle-ci devenant, tant que faire ce peut, une stricte équivalence, passant par-dessus le biologique, sautant par-dessus le naturel. Elle la déborde en supprimant la cause supposée de l'inégalité à savoir la différence sexuelle elle-même, comme il semble que cela soit le cas à la lecture de certains textes. La suppression est non seulement symbolique mais encore aussi réelle. Garder la question du genre uniquement à cet échelon de l'égalité sexuelle sociale, de la parité sociale des sexes, est un mensonge et ne rend pas compte de toute l'ampleur du paradigme du genre. Si, de fait, la problématique du genre, touche aussi à cette question, elle n'y reste pas, elle l'emporte bien au-delà. La problématique du genre n'est pas un autre visage du féminisme, mais un autre visage de l'humanisme ; c'est un torrent anthropologique qui emporte tout sur son passage. La problématique du genre conduit à redéfinir l'humain, autrement dit l'espèce, et son rapport au monde. Si l'on devient hégélien, soudain, on dira que le paradigme du genre touche à la fois à la Nature, à l'Homme et à l'Esprit absolu. Autrement dit le paradigme du genre, et notamment dans sa version, queer est une logique qui se déploie dans sa relation à la Nature (écologisme, historicisme,etc.) dans sa relation à l'Homme ( psychologisme) et à l'Esprit absolu (spiritualisme, philosophisme, etc.)

Ce préambule peut s'achever par la déclaration d'intention que voici. Il n'est nullement question ici de faire profession de foi catholique, parce que les choses dont on parle, ne relèvent pas, comme telles, de la foi catholique, pas plus que de la religion. Il s'agira de procéder raisonnablement et le plus objectivement, c'est-à-dire, par une description de l'objet, en tant qu'il est objet, en évitant les projections subjectives. On ne fera donc appel à aucune métaphysique chrétienne, à aucune philosophie "informée" par la foi, excepté dans une troisième partie où l'on déclinera le propos selon cette thématique. Sinon, pour ce qui précédera, il n'est aucunement besoin d'invoquer ici Dieu, le diable ou je ne sais qui : mêler la religion à ce débat d'ordre philosophique est dommageable pour le débat lui-même et pour la religion. Dieu n'est pas un bouche-trou ni un talisman contre les peurs que le "gender" peut occasionner. 

I ère partie : Description d'un mobile. 

Quelle est la raison fondatrice, le mobile donc, qui coordonne le modèle du gender ? Il peut être formulé comme suit : le sexe naturel, synonyme pour le gender, de biologique, n'est pas un facteur déterminant de l'identité sexuée, il n'en est, dans certains cas, qu'une composante parmi d'autres, une composante égale donc que l'on ne saurait majorer sans créer un déterminisme répercuté, ensuite, dans la culture. Je disais que le sexe biologique ou, pour le dire autrement, la génitalité matérielle ou encore, pour que cela soit parfaitement clair, ce que l'on constate, de fait, du sexe génital d'un individu ( il faut user de périphrase pléonastiques tant l'on est contrait à des contorsions intellectuelles ) ne détermine en rien ce que l'individu dira ou ce que l'on dira de sa situation sexuée ou sexuelle. Tout donc, dans le paradigme du gender, est construction culturelle. Certains construisent culturellement à partir du constat naturel du sexe, et d'autres - les adeptes d'une application pratiques des études sur le genre - construisent sans ce constat naturel du sexe.  La chose constatée, le sexe est donc, dans le modèle gender, radicalement coupée de la chose vécue (le genre ou gender). Mon genre n'a que peu de rapport avec mon sexe : voilà le mobile et la critique fondamentale qu'adresse le gender est la suivante : on ne peut pas faire du sexe le fondement du genre. Autrement dit, et  c'est radical, le sexe biologique, le donné et le reçu naturels, le constat organique (toutes choses pas forcément synonymes d'ailleurs) ne fondent rien, culturellement parlant.

Ainsi s'élabore, dans le discours du gender, deux schémas, l'un classique et l'autre critique. Le classique est celui-ci par exemple : "je suis un homme - j'ai des attributs masculins - je me vis comme un homme - comme un individu ayant des attributs masculins - et je suis attiré par les femmes, c'est-à-dire par les individus qui ont des attributs féminins et qui se vivent comme des femmes." Ce schéma classique est doublé par sa version au féminin :  "je suis une femme, etc. " Pour ce schéma, tout ce qui n'entre pas dans son élaboration est de l'ordre de l'exception ou de l'anomalie. "Je suis un homme - je me vis comme une femme etc." ou "je suis une femme (je me vis comme une femme donc) et je suis attiré par les femmes",  sont des exceptions. Ces exceptions qui se manifestent  dans un contexte régi par les schémas normants. Le "régi" est compris par le gender comme une oppression - et on ne peut nier complètement que, de fait, historiquement, oppression il y eut parfois, sans toutefois, que cela soit lié conaturellement aux schémas eux-mêmes ou à la définition d'une norme- d'un modèle essentiellement patriarcal, machiste, d'homme adulte, hétérosexuel ( et blanc ou, du moins, occidental). 
La critique qu'adresse le genre est radicale : les notions de normes, de normatif, de normer, d'exceptions et d'anomalies sont exclues du système de pensée. Les schémas conséquents sont d'un autre ordre. La première caractéristique de cet ordre neuf est sa complexité. Du fait que le régime de l'exception soit impensable, il ne reste plus qu'un catalogue de possibilités, toutes ayant la même valeur existentielle. Aussi un schéma, dans le modèle du genre, a sa valeur fondamentale du fait même qu'il existe. Les propositions suivantes : "je suis un homme qui se vit comme une femme attirée par les hommes" ou "je suis une femme qui se vit comme une femme attirée par les femmes qui se vivent comme des hommes attirés par des femmes" ou "je suis un homme qui ne se vit ni comme homme, ni comme femme mais attiré par les hommes ou les femmes", etc. (la liste est presque infinie), sont parfaitement égales du simple fait que cela existe. L'existence a pour conséquence la légitimité égalisante. On se doute bien qu'il n'est nullement question de morale ou de norme - il n'y en a plus - ni d'éthique, ni même de vérité, mais uniquement d'une sincérité de l'individu dans son rapport à soi et au collectif. Cette sincérité, qui ne peut être décrite en terme moraux, ni en termes éthiques, ni en terme de vérité, ni fondée en nature, est de la pure subjectivité,  fondée psychiquement, causes et conséquences d'émotions et de pulsions. Si ce magma subjectif n'a rien de moral - et on prend soin qu'il n'ait rien de moral - il entraîne, cependant, une injonction éthique adressée aux autres individus et à la société toute entière qui est tenue, tout d'abord, de respecter la sincérité de mon vécu, et ensuite, de décrèter des lois, de mettre en place des dispositions, qui manifestent, d'une part, sa volonté de voir les normes, oppressives disparaître et, d'autre part, de m'offrir la possibilité pratique d'être celui que j'ai envie d'être, ou que je me sens vouloir être. 

Les amarres naturelles ayant été rompues, on peut naviguer à l'aise vers tous les horizons du possible. Et si, d'aventure, pendant la traversée se rencontre des pirates, des obstacles, on sort les canons de la culture. On vise ainsi les schémas culturels par les armes du culturels. On déconstruit ce qui est de la culture pour reconstruire en culture.
Ses canons, le genre les a fabriqué dans l'officine de la souffrance. Son mobile, le modèle du gender, l'a élaboré dans l'arrière-boutique de la douleur. Si le gender déclare qu'il n'y a pas de normes normantes ou normées, s'il déclare que tout se vaut, s'il fait preuve d'un relativisme dogmatique, c'est en première instance pour qu'il n'y ait plus d'exceptions, qu'il ne puisse plus exister d'anomalies. Le paradigme du genre est donc littéralement "hors-normes", ayant supprimé, par sa pirouette épistémologique, tout ce qui pouvait être tenu pour normal, et ayant fait de l'irrégularité, de l'inégal, son fondement. En celà, le modèle du genre est un modèle anomalique, étymologiquement parlant. L'anomalie pour tous, ou tous égaux dans l'anomalie, est une des expressions de son mobile. 

En ayant donc, déclaré - très arbitrairement, après tout, mais c'est son droit - que le constat du sexe biologique ne détermine que peu, ou rien, de la construction sexuée et que celui-ci  (ce que je sens, ce que par qui se suis attiré) n'appartient qu'à la culture et cela aussi bien dans les schèmes classiques, jugés oppressifs, que dans  les schèmes nouveaux, préjugés égalitaires et libérateurs, le gender peut désormais se livrer facilement à une lecture ou relecture de toute la culture dans tous ses versants. La culture ne sera jamais dans cette perspective qu'un immense fourre-tout, une immense salle de jeux où chacun, à sa guise, définit les règles, comme ses caprices ou ses illusions les lui inspirent. 
Curieusement, à première vue, mais logiquement, on retrouve unis dans ce combat pour le gender, ceux qui veulent la libérer l'enfant des carcans d'une société régie par des adultes et pour des adulte (cette libération pouvant servir à des fins diverses, et parfois, non avouables) ceux et celles qui promeuvent la libération de la femme, les homosexuelles qui prêchant la libération féminine prêchent aussi l'émancipation de la société hétéronormée et hétéronormante, et les homosexuels qui revendiquent la libération des schèmes machistes ou autres, mêmes s'ils jouent, pour certains,  à être plus machos que les machos hétérobasiques. On pourrait compter aussi dans les rangs du gender, comme discours de masse - comme délire commun, je devrais dire - les défendeurs de l'espèce animale. Le paradigme du genre deviendrait ainsi un paradigme d'espèce, il n'y a pas de raison que cela ne soit pas, et déjà certains signes nous montrent que nous allons par là . Le bateau navigue vers tous les horizons du possible sans que rien ne l'arrête : la mer du fantasme est vaste, bien plus vaste que celle de la réalité. On voit que la zoophile tente une approche timide, invoquant le mobile fondamental : s'il n'y a pas d'exception, la zoophilie n'en est pas une non plus. Elle peut très bien prétendre au statut égal et être tenue pour un schème tout à fait respectable puisqu'elle existe. Aussi, la proposition "je suis un homme, me vivant comme une femme, mais attiré sexuellement pas les canidés", est un schème qui demande le respect, la possibilité d'être vécu, sans stigmatisation et sans préjugés. On verra donc sous peu des ligues LGTBIQZ ("i" pour intersexe, "q" pour queer, et "z" pour zoophile. Appelons ces ligues du nom synthétique de "sous la ceinture" cela ira plus vite) jouer les bons apôtres pour qu'évolue cette société patriarcale, machiste, occidentalo-centrée, hétérosexuelle et humaine. Puisque, le temps où nous étions tous issus - intolérable violence - d'un homme et d'une femme, d'un "couple" hétérosexuel ou du moins d'une relation sexuelle hétéroformée ( forger des néologismes est obligatoire) s'éloigne et que vient le jour où on pourra "concevoir" virtuellement sans tenir compte ni du sexe, ni de la différence, ni de l'orientation, ni de la relation sexuelle, on concevra non pas "ex auditu" mais ex absoluto desiderio

Les groupes féministes et/ou lesbiens ont été historiquement les fers de lance du combat pour le genre, des études pour le genre et des recherches pour le genre. On retrouve d'ailleurs souvent dans les chercheurs sur le genre, des personnes émanant des cercles LGBTIQ et qui ont donc un intérêt personnel à ces recherches (ce qui en soit n'est pas un problème, mais qui peut le devenir eu égard à l'objectivité ou à l'impartialité). Pourquoi ? Serait-ce que les lesbiennes américaines dans les années 70 furent soudain prise de probité intellectuelle? Non pas. 
Dans le contexte sociologique de ces années-là, on ne pouvait plus tolérer la souffrance qu'il y avait à être juger, ostracisé, flétri, en raison de son homosexualité. Ce sentiment était raisonnable, juste, normal. L'émotion, légitime, est ainsi partie à la recherche de sa justification intellectuelle. Si la souffrance existait, si la douleur existait, si l'aliénation existait, c'est que certains me faisait souffrir, me faisait mal, que j'étais tenu prisonnier par certains, et qu'ils avaient un intérêt à ce que cela soit ainsi. Ma souffrance, je la devais à un autre, mon aliénation, je la tenais d'un autre. Moi, j'étais parfaitement innocent. Le coupable, c'était l'autre. Tenter de justifier ma souffrance, de la guérir, en cherchant les coupables, c'est ce que propose le paradigme du genre. Il apporte une raison là où tout n'était que douleur, il apporte des raisons là où la folie guettait. Le coupable, c'est la société dans laquelle je vis et qui est incapable de me rendre des comptes sur ce que je suis, ni rendre compte de ce que je suis. Ma souffrance est apaisée au prix de ce sacrifice. La société - sans qu'elle soit définie d'ailleurs - tuée, advient la société rêvée, preuve irréfutable que le coupable est bel et bien, et toujours, la société construite par des modèles oppressants inféodés à une certaine compréhension de la nature. 
Le paradigme du genre va donc élaborer, intellectuellement, une construction culturelle pour justifier ce que l'on tenait jusque là pour une anomalie. Cette élaboration s'accompagne d'une critique radicale de ce qui précède et notamment de l'illusion - c'est le genre qui parle - naturelle. Le mobile du genre est donc, en dernière analyse, émotif, sentimental, romantique, et apparait comme une justification a posteriori. Pour le paradigme du genre, à l'issue de sa recherche sacrificielle de coupable, la nature est redéfinie. Elle n'a plus aucune substance : est naturel ce qui advient, un point c'est tout, ce qui entre dans le champ du possible, du réalisé. Le sujet - mais quel sujet !- seul s'autodétermine en fonction de ce qu'il croit bon pour lui, et surtout en opposition aux normes qui subsistent encore. Cette autodétermination est de tous les moments, et elle exige de se situer de plain-pied dans l'absolu culturel, autrement dit de nier constamment le lien de nature pour refonder la nature des choses ( "nature" n'ayant plus la même acception). 

Pour mieux comprendre, j'illustre ici avec un autre thème. Supposons une société qui fut raciste et qui ne l'est plus, ou peu, mais qui pourrait le redevenir. Cette société est composée d'individus blancs, noirs, etc. Transposé dans cette société, et à propos des différences "raciales", un modèle du type du genre dirait que "je suis noir, je me sens noir, donc je suis noir", "je suis blanc, je ne sens blanc, donc je suis blanc", "je suis noir, je me sens blanc, donc je suis blanc" ou "je suis blanc, je me sens noir, donc je suis noir" sont parfaitement équivalents et n'ont rien à devoir à l'observation première - la couleur effective de la peau. N'est pris en compte que le ressenti - et l'on ne s'attarde pas à tenter d'en expliquer l'origine; cela n'a aucune importance.  Pour lutter contre le discours raciste qui voudrait que parce qu'on est effectivement noir ou blanc, l'on soit "naturellement", pour ainsi dire, assigné à telle ou telle place, un discours proprement délirant dont la visée est de tuer dans l’œuf les velléités racistes, se met en place.  Ce motif est-il suffisant pour rendre vrai ou juste, ou cohérent le discours ? Non, son caractère performatif,  dû au racisme ayant existé ou fantasmé, est strictement volontariste et ne repose sur rien de raisonné, ni de rationnel et, encore moins, de scientifique. 
Si cette société n'avait jamais été raciste. Il importerait peu qu'il y ait effectivement des noirs ou des blancs, cette différence serait non pas niée ou relativisée, mais tout simplement vécue : un noir serait aussi différent d'un blanc, qu'un blanc d'un noir, sans que cela puisse entraîner une quelconque hiérarchie. Dans une société qui est de fait raciste, la différence naturelle induit une différence de traitement fondée en nature. Et le discours qui s'élabore prétend alors que la différence de traitement est induite par la différence constatée en nature. Dans une société qui n'est plus foncièrement raciste, mais qui l'a été ou qui peut le redevenir, on déplace le spectre du racisme, largement fantasmé, autrement dit plus du tout rationalisé, au niveau culturel, en prétendant que la nature n'existe pas ou, que si elle existe, elle ne porte pas, ou peu, à conséquence ; que c'est la culture seule, c'est-à-dire le discours qui se construit à "propos de" qui fantasme l'existence d'une nature qui donnerait des normes ou des indications. L'exclusion de la nature, comme force illusoire et mythogène, se double d'un culturalisme universel, critiqué d'abord, en tant qu'il cultive l'illusion naturelle, et remplacé ensuite, par une autre élaboration culturelle. Le résultat, pour l'exemple donné, est que les différences de couleurs ne sont que du domaine du ressenti, de la construction a posteriori. Je puis donc dire, même si la nature m'a fait rose comme un cochon, que je suis ( "être", n'a plus de lien avec la réalité de l'objet, l'objectivité, mais avec l’expérience instantanée du sujet ressentant ) plus noir que l'ébène, puisque c'est ainsi que je me reçois dans le champ des possibles.


IIeme partie : Analyse de texte. 



Voici donc un "nègre inverti" qui prétend critiquer la critique et dépasser la critique. A vrai dire, cette démarche m'est sympathique. Recevoir la critique, critiquer la critique et dépasser la critique, est l'un des enseignements majeurs que j'ai reçu durant mes études laborieuses. 

(Pour ce qui est du nègre inverti, je ne sais si son inversion touche à sa couleur de peau ou à ses orientations sexuelles. Je ne sais s'il s'agit d'un noir qui se veut blanc, ou d'un blanc qui serait noir en réalité, ou d'un noir qui serait en fait un femme aimant les femmes, ou un blanc vivant sa négritude et qui, néanmoins serait gay. Bref, il s'agit de quelqu'un qui dit de lui qu'il est "nègre" et "inverti". "Dire de soi", le "dire sur soi", le "dire à propos de soi", cela me renvoie immanquablement à la psychanalyse. Je n'ai rien contre la psychanalyse, bien au contraire, mais lorsque l' "ambiance" du moment est de trainer derrière soi un divan, ou pire, s'en charger, comme naguère on se chargeait de sa croix, je trouve que l'ambiance devient vite onirique, cauchemardesque, lapsaire ( cfr lapsus). Les dires sur soi devraient rester cantonnés aux boudoirs de l'amour, à ceux du péché ou à ceux de l’inconscient. Par pitié, n'exposez plus votre âme, surtout quand vous ne croyez plus en avoir. ) 

Cela étant, reprenons. Il faut s'atteler à la lecture de l'article communiqué plus haut.

 "Nous savons ce que sont le Figaro et le Point dans le paysage médiatique français, et à quel(s) public(s) ils s’adressent." 
Cela commence plutôt mal. Tout, déjà, de la suite, est contenu dans cette simple ligne qui apparaît comme l'épigraphe, diablement condensée, de ce que la pensée dira au long de l'article. Donc puisque nous savons tout - qui est ce "nous" ? - quel(s) es(on)t le(s) public(s) - la mise entre parenthèses est évidemment un signe incontestablement d'intelligence - du Figaro, et du Point, nous savons quel est leur contenu et nous savons, a priori - avec toute la force de l'a priori kantien -, ce qu'il faut penser de celui-là.

"Il n’est pas donc étonnant qu’en toute mauvaise foi, ils reprennent, sans critique aucune, l’expression "théorie du genre", forgée à l’origine par ceux qui déclarent s’y "opposer" ; ils ne sont pas les seuls par ailleurs."   
Puisque, a priori, on sait ce que l'on doit penser, il n'y a donc aucune surprise à avoir : mauvaise foi sont propres au Figaro et au Point, c'est même leur fond de commerce, comme il se doit pour tout organe acritique. Donc les deux journaux usent de l'expression "théorie du genre" de mauvaise foi et ainsi font le jeu de ceux qui ont forgé l'expression pour s'y opposer. Et "par ailleurs", ils ne sont pas les seuls. Qui "ils" ne sont pas les seuls ? Le Figaro et le Point ? Ou ceux qui forgent ? Pour ces derniers, non ils ne sont pas les seuls. C'est même le propre de beaucoup : forger. Ainsi, certains forgent l'expression "théorie du genre", et d'autres forgent ce qu'elle recouvre. A ce petit jeu de forgeron, je ne sais pas qui modèle le pire  : les inventeurs d'expressions ou les inventeurs de réalité ? 

L'article poursuit avec l'affaire Money. On apprend ainsi, assez justement d'ailleurs, que Brian Reimer "à l’issue de l’opération, (il) n’avait plus un pénis "normal". Il est étrange de voir ce normal entre guillemets. L'auteur de l'article doit croire, et la lecture de la suite le confirmera, qu'il n'existe pas de normalité dans ce domaine. Il n'y a pas de pénis normal, pas plus que de vagins normaux, pas plus donc, que de pieds normaux, ni de mains normales. "Normal" est un adjectif haïssable (sauf pour un président). Si vos pieds vous empêchent de marcher à cause d'une malformation osseuse, par exemple, rassurez-vous, vous avez des pieds normaux. mais différents, voilà tout. Si vos mains ne vous servent plus de rien parce que vous ne pouvez plus les articuler, et bien vous avez des mains différentes. Si, par exemple, vous ne bander plus pour des raisons organiques, et bien vous avez toujours un pénis, ce qui n'est en soit ni normal, ni anormal.  Qu'il soit "normal" ou non, on s'en moque, cela n'a d'importance que pour un esprit étroit, pour les forgeurs d'expressions, pour les colporteurs de rumeurs, mais pour l'individu qui est au-dessus de tout cela, avoir ou non un organe en état de marche, c'est d'un petit, d'une médiocrité sans nom. A celui-ci qui n'a plus l'usage des ses jambes dites "tu as des jambes tout de même", et s'il ne les a plus "tu en as eu, console-toi",  et s'il n'en a jamais eu (mais ces cas-là sont rares aujourd'hui sauf dans les pays où l'obscurantisme règne, chez nous, on naît bien comme on meurt bien, la naissance et la mort sont présidées par les fées clochettes du bon, du bien, du digne et du sain.) dite- lui "Tu aurais pu avoir des jambes ou pas ". Les jambes, les bras, le nez, la bouche, les sexe, ne sont que des détails qui ne servent à rien, puisque d'un mot je dessine mon corps, d'un mot d'un seul, je me décorpore pour me réincorporer : "je veux !".

"Les parents s’inquiétaient du devenir de leur enfant, dans une société qui place le pénis comme le garant de l’identité "mâle". 
 Pourriture de parents, va ! Le pénis, comme on le sait, n'a rien à voir avec l'identité mâle. Pourriture de société, va ! C'est elle la coupable, elle place "le pénis comme garant de l'identité mâle". Elle le place où exactement ? Elle aurait pu placer autre chose comme garant de l' "identité mâle". Quoi donc ? Je ne sais pas moi, la pomme d'Adam tiens, par exemple. Mais alors, c'est elle qui devrait essuyer tous les opprobres. L'ennui est qu'il faille un garant d'une supposée "identité mâle". L'ennui est qu'il faille des identités, mâle ou femelle. Tout le mal vient du mâle, et un peu de la femelle. Il n'y aurait pas de femelle sans mâle. S'il ne fallait pas garantir le mâle de son identité, on n'aurait pas à le garantir contre l'identité d'un autre, ici, une autre. Et l'on ne placerait pas le pénis sur le contrat de garantie (cela me fait penser à une histoire biblique, mais j'ai dit que je ne parlais pas de religion), on n'étalerait pas, dans leur normalité insultante et illusoire, la marchandise sur la table de travail. On nous foutrais la paix avec ça. On cesserait de s'inquiéter pour des centimètres en moins, rarement en plus,  que l'on soit homme ou femme, homo ou hétéro.  On cesserait de s'inquiéter sur la bonne marche du bidule, que l'on soit homme ou femme, homo ou hétéro. On se moquerait des performances de l'outil qu'il nous colle au corps ou qu'on en profite par rencontre. Tout cela n'aurait plus aucune importance. Mais voilà, cela en a encore et visiblement, pour certains, un peu trop.

Poursuivons la lecture.
"En premier lieu, l’article du Figaro définit la "théorie du genre" comme "la conduite sexuelle qu’on choisit d’adopter, en dehors de notre sexe de naissance". Où avez-vous lu ça ? Comment peut-on se revendiquer de la pratique journaliste, et définir quelque chose d’une manière totalement fantasmatique ! Dans quel ouvrage sur le genre est-il question de "choisir" de manière personnelle une "conduite sexuelle" ? D’ailleurs qu’est-ce que c’est qu’une "conduite sexuelle" ?"  

La conduite sexuelle, Figaro "ou pas", nègre inverti "ou pas", est bien du domaine du choix libre. Ce qui ne l'est pas, c'est la pulsion sexuelle, et partant les orientations sexuelles. On ne choisit pas d'être homosexuel, par plus qu'on ne choisit d'être hétérosexuel. La liberté n'intervient qu'au moment où je me décide à donner corps aux pulsions et/ ou aux orientations sexuelles.  Vais-je me livrer aux orgies hétérosexuelles ? Vais-je assouvir mes pulsions homosexuelles ? Et comment ? Que la liberté soit difficile à exercer, ou qu'elle puisse être sous influence, ne font  pas qu'elle n'existe pas. C'est même d'ailleurs l'un des fondements du paradigme du genre. La formulation prêtée au Figaro n'est pas heureuse, soit. Une conduite sexuelle n'est pas à mettre en rapport avec le "sexe de naissance". Réduire le paradigme du genre, à une histoire de conduite, c'est faire du moralisme et ce n'est pas rendre compte de ce que se propose le modèle théorique du genre.
Cependant, à la question : "dans quel ouvrage sur le genre est-il question de "choisir" de manière personnelle une "conduite sexuelle" ?"  Dans tous, est la seule réponse valable.  En effet, c'est le mobile même du paradigme du genre : vivre en conformité avec ce que je ressens de moi, de mon corps, de mon sexe, ou non-sexe. Si le paradigme du genre n'avait aucune implication pratique et bien fermons boutique, et arrêtez, chers chercheurs du genre, de couper les cheveux en quatre.

D’ailleurs qu’est-ce que c’est qu’une "conduite sexuelle" ? Demande le nègre inverti ? Je pourrais ici étaler les références à des déontologies propres dans certains milieux gays qui, en guise de code moral, les stipules noir sur blanc : cela, par exemple, s'appelle une conduite sexuelle. En deçà même de la déontologie des rapports sexuels, il y a conduite sexuelle. Mais le nègre inverti a flairé, à juste tire, la morale - l'éthique dira le contemporain - et comme on sait la moral sent mauvais. Le nègre inverti - je ne m'y ferai pas, je crois - recule et crie : "Qu'est-ce qu'une conduite sexuelle ?"

Vient alors la définition des études sur le genre :
  "Comme ça l’a déjà été dit maintes fois, les études sur le genre analysent le sens social donné aux différences entre des personnes naissant avec un pénis, et d’autres avec un vagin. Vous n’avez jamais voyagé ? Vous n’avez pas de télé ? Vous n’êtes pas au courant que selon les cultures (ainsi que selon les époques), le sens attribué à ces différences varient ?
De plus, concernant ce choix "de manière personnelle", il est bon de rappeler qu’analyser le genre comme catégorie sociale, c’est prendre en compte les contraintes politiques (lois en place, mouvements sociaux organisés), économiques (moyens dont chacun dispose) et culturelles (ressources et marges de manoeuvre disponibles dans tel univers culturel) qui pèsent sur ce qu’il nous est possible ou pas de faire. En fonction des époques et des pays "changer de sexe" n’aura pas le même sens, parce que le contexte et les moyens possibles ne sont pas les mêmes." 
Les études de genre concernent donc le "sens", et le sens social plus précisément, que l'on donne aux différences entre les personnes qu'elles soient nées avec un pénis ou avec un vagin. Il n'est pas question dans la définition donnés de différences entre les hommes et les femmes, ni entre le pénis et le vagin, ni même de la possible interprétation données à ces différences. Il est question de différences entre les personnes - le genre s'occupe de celle concernant le sexe - et du sens social qu'elles ont ou plutôt qu'on leur donne.  Ce sens, et celui qui a voyagé ou regardé la télé le sait, varie dans l'espace et dans le temps, pour la bonne et simple raison qu'il s'agit d'un fait culturel. Le genre, cette "catégorie sociale" culturelle, donc, prend en compte la politique, l'économie, et la philosophie, que cela soit sous le rapport de la contrainte ou non. Mais pour le genre tout est contrainte, tout pèse sur ce qu'il est possible de faire ou ne pas faire et, donc, "en fonction des époques et des pays "changer de sexe" n’aura pas le même sens, parce que le contexte et les moyens possibles ne sont pas les mêmes."  Forcément. La question soulevée ici est non seulement d'ordre philosophique mais anthropologique. Et le passage cité fait preuve d'une totale confusion. Une confusion toute poétique, estampille des temps qui courent. Par "poétique", il ne faut pas comprendre quelque chose de littéraire ou d'esthétique, mais bien le prendre au sens le plus littéraire : dire c'est faire, ce que l'on dit est, par le truchement de la parole performative, ce qui est. Alors que la saine philosophie voudrait que ce soit ce qui est qui soit dit. Dire précède aujourd'hui toute vérité objective, la parole, et la parole subjective, fait advenir un réel qui ne se matérialise jamais, qui reste du pur fantasme et qui confine au délire.

Poursuivons.  

"Précisons tout de même que je n’aime pas en contexte occidental tellement ethnocentré prendre des exemples de pays non occidentaux, car cela amène toujours certain-e-s à se sentir supérieur-e-s et "plus avancé-e-s.."  

Lieu commun, antienne, ritournelle. Il est vrai que les Chinois ne sont pas ethnocentrés, pas plus que le monde arabe, ni même je ne sais quelle peuplade paradisiaque de l'Amazonie heureuse. Ce qui est évident, c'est que le monde occidental est le seul à se dire explicitement ethnocentré et le seul à craindre et à critiquer sa prétendue supériorité, il est le seul à s'en défier et à battre sa couple dans un réflexe qui, lui aussi, tient de la posture collective largement parasitée par, je ne sais, quel autre délire mimétique.

"Je ne résiste pas à me saisir de cet exemple :  en Albanie et au Kosovo, "changer de sexe" pour passer de fille à garçon – uniquement dans ce sens – répond à des logiques économiques, lorsqu’une famille n’a pas de descendance mâle. Ce n’est pas du tout révolutionnaire : c’est un devoir au nom de la communauté, ce qui est totalement étranger à la vision occidentale. Le genre, construit social, ça commence à vous parler ?
Il fait bien M., ou Mme.,  nègre inverti de ne pas résister. Albanie et le Kosovo, sont donc au Proche-Orient... intéressant, ou alors il faut redéfinir ce qu'est l'Occident et ce qu'il n'est pas. La définition dépendra sans doute de ce qu'on voudra en faire. Aussi, l'Occident et l'Orient seront, eux-aussi, soumis à un paradigme du genre sui generis - c'est le cas de le dire - où on trouvera un Occident oriental, un Orient occidental, un Orient oriental et un Occident occidental. Il suffit de dire pour que cela soit. Privilège divin, à vrai dire, mais ne parlons pas de théologie ici.
Donc au Kosovo et en Albanie pour changer le sens de son sexe (changement de sexe, qui n'en est pas un, cfr article ci-dessous) l'on est embarqué dans des logiques économiques : une famille n'a pas de descendance mâle et bien que cela ne tienne on fera un mâle d'une fille. D'après nègre inverti,  le phallus est dans le porte-monnaie. Ce geste n'est aucunement révolutionnaire, il s'inscrit dans une logique communautaire, logique totalement incompréhensible, bien sûr, au monde Occidental. Alors oui, le genre, construit (sic) social, ça ( un ça tout freudien) continue à me parler.
( Dans les sociétés où "être un homme" veut encore dire, à tord ou à raison, quelque chose, on préférera s'équiper d'un pénis - qui, on se rappelle, n'a strictement aucune espèce d'importance dans l'identité mâle - ou de ce qui le signifie.  Dans les sociétés où "être un homme" est quelque chose de très confus, devenir tous des femmes est la logique dominante. Mais on peut passer d'une logique à l'autre, et les deux logiques peuvent coexister dans un même discours. René Girard, à propos de tout autre chose, explique parfaitement ce genre de paradoxe. Il est intéressant d'apprendre que ses femmes ayant assumé tous les signes de l'être-homme doivent cependant, telles des religieuses, faire, d'après l'article "vœu de célibat et de chasteté"(aucune descendance donc, même en tant que mâles). Comment cela se traduit-il ? Je ne sais. Je suspecte cependant d'autres choses qu'un banal désir d'émancipation signalé par un "vœu".)

L'article poursuit avec des remarques sur l'intersexualité. L'auteur signale ici que l'anomalie d'avoir deux sexes, ou deux ébauches de sexes, n'est nullement une anomalie, mais est un sexe en soit. Et que le crime, médical, est justement de vouloir ici corriger ce que la nature à fait. La nature se réinvite à l'occasion dans le modèle du genre quand cela l'intéresse. Toutes les anomalies sont naturelles, voulue par Mère Nature, et il faut respecter ses choix. Surtout ne pas vouloir apporter un correctif à la nature. Mais si vous êtes né femme et que vous voulez changer de sexe parce que vous vous sentez homme, il n'y a aucun problème, le corps médical est ici sommé d'intervenir pour satisfaire votre lubie ou votre désir. Dans le cas de l'intersexualité ou de l'hermaphrodisme, la médecine est priée de se tenir coite et de ranger le scalpel.

Après ces remarques pertinentes, nègre inverti en arrive au gros morceau : le Docteur Money. Il n'est pas aimé le Money, par personne, mais pour diverses raisons. Money, c'est le Janus du sexuel. Le dieu à deux visages, le schizophrène de service. Pour les uns, péché originel du "gender", pour les autres, incarnation médicale du stéréotype de la société patriarcale et phallique. Nègre inverti, choisit ce visage-là, parce que ça l'arrange : 

"si cet enfant a subi un changement de sexe forcé, ce n’est pas parce que le médecin remettait en question les rôles de genre, mais parce que lui, tout comme les parents, étaient profondément acquis aux normes de genre traditionnels : ils considéraient qu’un petit garçon, et plus tard un homme, ne pourrait pas vivre une vie de "mâle" sans "pénis normal". Ce sont eux, qui pour correspondre aux attentes traditionnels de la masculinité, on préféré le transformer en fille."

L'argument semble faire mouche. Si Brian devient Brenda, c'est parce que Money et les parents croient qu'il est impossible désormais que le petit garçon puisse vivre une vie de mâle, eu égard au traumatisme subit par son pénis. Donc, Money et les parents, comme il est logique, transforment le petit garçon en petite fille. La vérité est que Money, imbu d'idée de genre - idées qui iront en s'enrichissant, après lui - pense que le "genre" n'est pas lié au sexe biologique, et donc envisage sereinement la "transformation". Non seulement Money se trompe en restreignant le "sexe biologique" à un organe - ici endommagé - et il se trompe en pensant qu'il suffit de changer l'organe pour avoir un autre genre. Money n'est pas du tout le garant de je ne sais quelle société patriarcale, machiste et traditionnelle,  il est le premier à disjoindre, à sectionner le lien organique entre sexe biologique, nature et réalisation sociale d'une personne. Le premier à penser que l'éducation peut, si elle veut, faire d'un petit garçon une petite fille. Money, pour que l'éducation porte vraiment ses fruits, fait du petit garçon Brian, une "vraie" petite fille Brenda : il touche à la nature au nom de la culture.
Lorsque, dans la suite de l'article, nègre inverti pense que "  ce n’est pas parce qu’on a un organe mâle "cassé", ou qu’on en n’a pas du tout, qu’on ne peut pas être un homme" et qu' "une personne née avec un pénis dit malformé, ou accidenté en grandissant, de même qu’une personne qui devient un homme par changement de sexe, sont bien des hommes" parce que  "différentes expériences de la masculinité (ou des masculinités) n’en font pas moins des hommes",  il commet la même erreur que Money, et la conduit plus loin encore. Pour nègre inverti, il n'est même plus nécessaire de faire le changement de sexe, il suffit de se croire homme ( ou femme) pour être un homme ou une femme. Le lien avec le sexe organique que maintenait encore Money, les adeptes du genre contemporains l'ont coupé radicalement. La masculinité ou la féminité sont indépendantes de quelconques organes visibles. Le réel est dans la parole performative, sans qu'il soit nécessaire de se poser la question de l'origine de cette parole qui fait qu'à un moment donné je puisse dire ayant des organes féminins, étant une femme biologiquement parlant :  "je suis un homme".
Si Bruce à été "charcuté" c'est que, dans une intention thérapeutique, Money pensait qu'il suffisait de changer effectivement de sexe et de recevoir une éducation (culture) appropriée - autrement dit que la féminité ou la masculinité sont le résultat d'un impact culturel ( ce que pense le "genre") - pour que la réalité sexualo-existentielle d'un individu change. Il n'en est rien et , en l'espèce, ce fut même dramatique. Faire de Money, le sorcier tragique de la société normée et oppressive est une vaste blague. Money n'est pas Butler ni ses comparses saphico-féministes certes, mais il est le germe de l'arbre du genre. Et sa volonté personnelle était bien de "remettre en cause les normes de la société " comme, du reste, le prouve aisément toute son implication dans l'apologie de la pédophilie dont ce "tripotage" chirurgical ne fut qu'un des nombreux aspects.

Que certaines personnes, opposées aux paradigmes développés par le genre, en reviennent systématiquement à Money est donc parfaitement compréhensible. Ils y voient, en effet, la "fable" - pour reprendre une notion Certeausienne - du "genre", son cas princeps et, oui, son "péché originel". Les études ou les recherches de genre ne feront que reprendre et développer l'intuition première du Docteur Money, sans toutefois lui prêter allégeance, ce qui n'est pas indispensable pour considérer qu'il y a effectivement un lien généalogique. 









vendredi 17 janvier 2014

La tentation de saint Antoine ou le désert inversé.

Vers la fin de l'année 2013, je fus saisi d'une virulente obsession : la tentation de saint Antoine. Je ne sais comment cette figure c'est imposée à moi.   La "Tentation de saint Antoine" m'est devenue le paradigme inversé de ce que nous vivons en tant que société.
Antoine est cet individu qui, au petit jour de l'ère chrétienne, quitte le monde pour fuir, se retirer au désert. Au désert, il trouve, ou croit trouver Dieu, jusqu'à ce qu'il soit pris de violentes tentations qui mettent en danger sa retraite, sa quête et ce qu'il avait déjà trouvé. 
Les récits légendaires, les œuvres plastiques, retraçant cet épisode de la vie du saint, varient sur la matière et les formes de la ou des tentations. Cependant, un trait semble commun : il s'agit d'un déchaînement pandémoniaque d'une rare intensité. L'acuité de la crise est d'autant plus sensible, plus remarquable qu'elle se déroule précisément au  "désert", c'est-à-dire un monde vidé de sa vanité, l'espace théorique de la retraite, voire de la fuite de ce qui, normalement, est considéré comme le lieu propre de la tentation, à savoir, le monde habité et toutes ses vanités.

Toutefois cette tentation formidable d'Antoine eut un précédent illustre : celle du Christ. On se souvient de l'épisode évangélique : Jésus, après son baptême, part au désert - l'évangéliste dit "conduit" ou "poussé" par l'Esprit Saint - pour quarante jours et y est tenté à trois reprise. Le récit évangélique mentionne la finalité explicite de ce séjour érémitique : "pour y être tenté". Le désert est donc le lieu normal de la tentation, en tout cas pour le Christ, qui, nouvel Israël, "rejoue", en un temps synthétique, la longue pérégrination désertique de l'Israël vétéro-testamentaire. Pour celui-ci, les quarante années de voyages dans les sables et les roches physiques, et ceux, plus terribles, de l'esprit détaché de tout, avaient été une continuelle tentation, et notamment de retour en arrière, aux "oignons d'Egypte", à la servitude ancienne qui, vue du désert, ne paraissait plus aussi formidable. Ah, les "oignons d’Égypte" ! même avec des chaînes, ils étaient plus savoureux, que la manne frugale et la soif brûlante. L’Égypte, son joug, ses fardeaux, son carcan, valaient mieux, en fin de compte, que cette marche libre mais exigeante faite à l'ombre de Dieu en direction de la terre de promission. 


Le Christ donc est tenté au désert. Tenté une première fois du point de vue de la nourriture, une seconde fois de celui de la puissance religieuse et une troisième du point de vue de la puissance politique. Le Christ déjoue les trois pièges sataniques et sort victorieux de ce combat avec l'esprit mauvais. Le pain, fut-il manne, n'est pas la seule nourriture; être messie glorieux n'est pas selon les vues de Dieu; le royaume de Dieu n'a rien à voir avec les royaumes de la terre.
Antoine, à la ressemblance du Christ, connaît un combat similaire dans le désert, lieu vide de tout, sauf de Dieu et de l'esprit mauvais. Ce n'est pas que le second soit le pendant obligé du Premier, mais c'est que là où la grâce doit surabonder, il faut parfois que le péché abonde. Là où la pure grâce doit paraître, l'immonde fait ses pitreries. Antoine sort, lui aussi, vainqueur de ses accès démoniaques, des hallucinations, des doutes, des méprises : il a vu la bouche béante de l'enfer mais la lui referme aussi sec.
Ce qui est remarquable c'est, une fois encore, que le lieu de cette sarabande soit le désert, là où rien ne devrait, a priori, avoir lieu, et où  pourtant tout arrive, là  où se joue ce drame.

Nous, comme société, vivons aussi dans un désert. Il n'a rien de comparable à celui d’Égypte : le nôtre est déjà habité, il est déjà possédé : d'emblée nous en avons expulsé Dieu et la place, l'immense place, laissée vide est occupée par l'immonde. Notre désert est l'espace de la surabondance de l'ignoble;  notre désert est un méta-désert, un désert de seconde main, un désert plein de tout mais archi-vide d'Esprit. Notre mouvement de fuite n'a pas consisté à quitter les vanités pour le vide, mais à laisser le vide se remplir de vanités. Et depuis, nous y sommes à l'heure extrême de la tentation de saint Antoine; c'est notre heure commune, celle qui nous colle le plus identitairement à la peau. 
Nous ne voyons pas seulement l'enfer, nous le faisons apparaître et nous choisissons ce qui apparaît. Nous préférons la promesse des vanités que celle d'un espace nu qui donnerait prise à Dieu. Nous préférons un désert peuplé d'hallucinations mortelles, à cette marche longue, rude, austère vers la terre de promission.  Nous ne sommes pas de l'Esprit de Christ - qu'avons-nous d'ailleurs affaire avec lui ? - notre pain est substantiel et solide, du  bon vrai pain; notre folie religieuse est de l'hybris; quand à la puissance politique : on adorerait les chiens pour avoir une parcelle de pouvoir. Ce n'est plus que le Royaume de Dieu ne soit pas de ce monde, mais qu'il nous importe peu qu'il y ait autre chose que ce monde et ses vastes déserts aux mirages.

mardi 26 novembre 2013

Théologie et genre : éléments pour poser la question.

Il y a quelques temps déjà, j'avais mis en ligne ici-même deux articles sur la "théorie du genre". Ses plus fervents défenseurs assurent qu'elle n'existe pas, qu'elle ne serait qu'une espèce de fantasme né d'esprits craintifs et chagrins, que n'existent que les "études du genre". Or, comme je le disais, ce que l'on peut, à bon droit, appeler du nom général de "théorie" du genre, toute polymorphe qu'elle soit, comporte certes un pan prospectif  - les fameuses "études" - mais aussi un pan prescriptif tout aussi réel. Ce dernier volet est, bien souvent,  idéologique et suppose, donc en toute logique, ce que l'on appelle usuellement une "théorie" ou du moins des hypothèses, très théoriques, d'une pratique actuelle et future. 

Quoi qu'il en soit, les questions du genre, des genres, de la sexuation, de la sexualité, de la différence sexuelle sont posées. Elles le sont de plusieurs façons et selon plusieurs perspectives. Elle le sont selon des intérêts, des motifs variables. Le vocable, quelque peu ambigu et peu approprié, de "genre" sert de notion générique, précisément, à tout ce foisonnement, parfois bien flou et donnant souvent l'impression d'une machine de guerre un peu vaine. Vaine mais pas sans dangers, la vanité étant devenue le trébuchet de notre époque : on bombarde à coups de chimères boursouflées.

Dans ce qui va suivre, j'aimerais apporter un éclairage plus strictement théologique à cette question. Plus qu'une pensée construite, je me contenterai de donner des pistes de réflexion ; la chose mériterait un développement plus grand mais je ne suis pas en mesure de le faire.

Autant le dire tout de suite : l'idéologie, les préconçus et les présupposés, qui entretiennent les "gender studies" (GS) n'ont, a priori, que peu de rapports avec la théologie. S'ils la rencontrent, ce ne sera que sur un versant strictement sociologique, et pas même anthropologique. Pour qu'une certaine anthropologie théologique puisse rencontrer ce que l'on appelle ici, de façon indistincte, "études sur le genre", il faut faire à l'une et aux autres, une sérieuse réduction. Cette réduction consistera à abandonner tout aspect revendicateur de la part des "études sur le genre" et toute polémique de la part d'une approche théologique.

Si la théologie est essentiellement un discours sur Dieu, les théories ou "études du genre" sont des discours sur le conflit qui existe, ou qui est supposé exister, en matière de sexualité et des impératifs que celle-ci imprime, ou est censée imprimer dans le contexte d'une tension, réelle ou prétendue, entre la nature et la culture. Or ce conflit n'existe pour ainsi dire pas en théologie. Si quelque chose affleure d'une tension possible, elle n'est jamais posée, théologiquement, en termes de nature et de culture.
Les seules tensions théologiques, quelque peu analogues,  qui existent sont celles qui se posent entre la nature et de la grâce, tout d'abord, et, dans une perspective paulinienne, entre la grâce et la Loi, ensuite. Un seul élément est donc commun à la théologie et aux GS, celui de nature, et encore, cela n'est absolument pas garanti que "nature" ait dans l'un et l'autre cas la même extension. Pour ce qui est de la notion de "grâce", elle ne peut être, dans un souci de parallélisme arbitraire,  aucunement réduit à celle de "culture".  Dans une visée théologique, la "culture" est englobée dans la notion de "nature"; la première est un effet, un "accident", pour utiliser une catégorie thomiste, de la seconde celle-ci étant un donné plus essentiel : aucune culture sans une nature. Pour ce qui est de la notion de "Loi", la théologie propose une articulation complexe. La "Loi" est à la fois entée sur la "nature", l'une et l'autre ayant le même auteur à savoir Dieu. Loi et nature s'apposent à la grâce. Pour le dire rapidement, la loi et la nature ont quelque chose à voir avec le péché, ce à quoi la grâce réchappe, forcément. (Il est intéressant de noter que dans les "gender studies", la nature qui imposerait sa loi est, elle aussi, marquée d'opprobre, tandis que l'effort culturel pour en échapper et échapper aux stéréotypes qui prendraient leur source dans la nature, peut être lu en terme de grâce, de rachat, de rédemption, de libération, de salut. On peut donc déceler dans l'articulation théorique des GS des relents théologiques)



Reste donc, si l'on peut dire,  à définir la catégorie de nature et à la définir selon un point de vue théologique. Or rien n'est moins évident. La théologie catholique se situe à mi-chemin entre une critique radicale de la "nature" et un regard unilatéralement bienveillant  - type "bon-sauvage" - sur celle-ci. A vrai dire, elle est ce à quoi l'on n'échappe jamais, le donné fondamental et cela pour la raison, théologique, qu'elle est de création. Elle est à la fois le terme et l'espace, un contenant et le contenu.
La complexité du donné théologique à propos de cette catégorie de "nature" s'articule avec celui de "création". On ne saurait parler de "nature" sans parler aussi de "création". Or la notion théologique de "création" pose que toute réalité humaine - mais pas seulement - toute réalité hors de Dieu, autrement dit toute la réalité universelle, est établie dans une relation à l'unique principe qui échappe à la réalité, à la nature, à savoir  : Dieu. Pour le dire autrement, la création n'est rien d'autre que la relation qui lie Dieu au reste, faisant dépendre l'existence de ce reste, de l'existence de Dieu, tout en sachant que "existence" est pris ici  dans un rapport analogique, puisque, en vérité, il n'y a aucune commune mesure entre l'existence du réel et l'existence de Dieu. Pour parler strictement, quelque chose dans cette relation devrait être marqué de la négative, soit l'existence des choses, soit celle de Dieu. L'on pourrait dire avec vérité que les choses n'existent pas ou que c'est Dieu qui n'existe pas. La nature donc dans un premier temps est ce qui se distingue de Dieu, ce qui dans la relation au principe premier extra-mondain apparaît comme autre, mais qui tient son existence de lui.
La nature est donc envisagée comme reliée à Dieu et en même temps comme fondamentalement distincte de lui.
Davantage encore, les considérations sur le mal, physique et moral, conduisent les auteurs bibliques à postuler que cette relation "de création", telle qu'elle apparaît, est perturbée. La nature apparaît alors comme la conséquence d'une relation malmenée, torve et, en allant au plus loin,  une relation de laquelle le principe premier et causal est, d'une certaine façon, rejeté. Deux approches sont donc désormais possibles : soit considérer ou reconsidérer la nature dans sa dépendance avec le principe créateur, soit la considérer dans l'indépendance d'avec lui. Les deux attitudes ne sont d'ailleurs pas exclusives.

 Pour toute question morale - les GS ont des conséquences morales, si elles ne sont pas déjà morales dans leur principe -, le discours théologique fonctionne avec ce que les citations suivantes résument.

"La grâce ne supprime pas la nature, mais l'élève". Saint Thomas d'Aquin Ia, q. 1, a. 8

"Aime et fais ce que tu veux " Saint Augustin. Commentaire de la première épître de Jean, traité VII, 8.

("Une fois pour toutes t’est donc donné ce commandement concis : Aime, et ce que tu veux, fais-le ! Si tu te tais, tais-toi par amour ; si tu parles, parle par amour ; si tu corriges, corrige par amour ; si tu pardonnes, pardonne par amour. Aie au fond du cœur la racine de l’amour ; de cette racine ne peut rien sortir que de bon"
cfr Saint Jean  " Voici ce qu’est l’amour. Voici comment s’est manifesté l’amour de Dieu pour nous : il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui "et "Voici ce qu’est l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés le premier " (1 Jn 4, 9-10)


"Tout m'est permis, mais tout ne m'est pas profitable tout m'est permis, mais je ne me laisserai asservir par quoi que ce soit."  saint Paul.1 Corinthiens 6, v.12-20


Fais donc ce que tu veux, mais impératif premier  : "aime". Toute l'agir moral, tout le dynamisme éthique, est ramenée à cet impératif "aime". Mais surgit cette interrogation : comment "aimer" peut-il être un impératif ? Comment peut-on ordonner d'aimer ? En réalité, "aimer" échappe de toute part à l'impératif, il est de telle "nature", qu'il entraîne "aimer" ailleurs. Là, précisément, où il ne se trouve pas ou plus. La morale que l’Évangile inspire - littéralement, inspire - est donc une morale dont le fondement, soudain, se trouve en un lieu qui précisément ne peut-être localisable. "Aimer" est toujours ailleurs; "aimer" vous fait sortir de l'ici et du maintenant avec toutes leurs certitudes pour vous convier à vous déplacer ailleurs, là-bas et à toute heure. Autrement dit, ce qui fonde l'agir moral (fais ce que tu veux), c'est la liberté elle-même appelée par le "aime" impératif - non-impératif, fondement non-stable mais dynamique. On pourrait dire que "aimer" est de l'ordre de l'extase, mais cela ne suffirait pas. L'extase, en effet, risque d'être perçue encore comme un des versants d'un égotisme mystique. L' amour dont il est question dans ce "aime", n'est pas de cet ordre. Où alors si, et seulement si, l'on considère l'extase comme une véritable sortie de soi lue d'une manière non exclusivement psychologisante : l'extase chrétienne me pousse hors de moi, ne déboute de moi, ne jette dans le monde, me livre à l'Autre et aux autres qui sont sa plus sûre figure.

C'est le même son que l'on retrouve dans l'adage paulinien "Tout m'est permis, mais tout ne m'est pas profitable". Il est remarquable qu'ici aussi, on dévoile l'universalité de la liberté. Le "tout m'est permis" sonne avec le "fais ce que tu veux". Le "aime" lui est du côté du "tout ne m'est pas profitable", puisque ce qui opère la discrimination dans ce tout qui ne m'est pas profitable, c'est justement le "aime". Qu'est-ce qui peut faire la différence entre ce qui m'est profitable ou non ? Ceci ou cela m'est profitable au regard de quoi ? Justement, c'est l'amour. Reste donc à définir ce qu'est l'amour dans cette perspective. Les éléments de réponse se trouvent épars dans le Nouveau Testament, et chez saint Jean en particulier.  Je ne dirai que ceci : l'amour, dans sa définition chrétienne, précède l'existence. On pourrait dire en parodiant Descartes : "J'aime donc je suis" même si cette formulation suppose l'existence d'un amour premier, le "j'aime" n'est pas premier. : "ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés le premier". Autrement dire, l'amour trouve son fondement dans l'existence de Dieu, pour qui aimer et être sont une seule et même chose.

Il semblerait que l'adage thomiste soit assez éloigné des préoccupations soulevées jusqu'ici. Et pourtant, si la morale est du côté de la nature, et si son fondement est du côté de la grâce, l'adage thomiste peut être lu à la lumière de la citation paulinienne. En fait, la morale chrétienne n'est pas du côté de la nature, puisque nous savons que son fondement, son "impératif" est ailleurs, cependant un agir est toujours un agir dans les cadres naturels même si ceux-ci sont informés postérieurement par la grâce. En vérité, la morale chrétienne est donc "élevée" par la grâce, elle est cette nature graciée, gracieuse, mais ni la nature réduite à ses propres effets (hérésie pélagienne), ni sa pure et simple suppression (toutes les hérésies spiritualistes et "mysticistes". La théorie du genre est une espèce de mystique de la "grâce" pure sans les contraintes de la nature.Elle s'oppose à un pélagianisme souvent fantasmé qui affirmerait qu'il n'existe que la nature et que cette nature ordonne, commande, dicte et formate. Au salut pélagien par les forces de la nature seule, la théorie du genre oppose la "rédemption" par les forces d'une grâce qui n'élève pas la nature, mais s'en dispense souverainement. Cette dispense ce doublera ensuite qu'un quiétisme - c'est logique - qui éclipsera toute considération morale, d'un part, et tout contact avec le réel, d'autre part). 

Ce détour était utile pour situer ce que l'on appelle "nature" dans sa tension avec la "grâce". Il n'a pas été question de "culture" parce que le christianisme ne pose pas la question de la "culture" comme l'anthropologie, par exemple, le fait. La "culture" est en fin de compte une notion moderne et qui échappe à la théologie classique. Cela dit, les élaborations pauliennes, augustiniennes, thomistes, toute théologiques qu'elles soient, sont des élaborations culturelles. Il s'agit d'élaboration "culturelles" qui se construisent à partir d'éléments non-culturels, un élément qui appartient au monde : la nature, et un autre qui lui échappe : la grâce. Ni l'une, ni l'autre ne sont de la culture, elles se situent résolument hors du champ culturel. Ce qui inaugure ce champ culturel chrétien, c'est la nécessité de penser la différence ontologique entre la nature et la grâce, entre la nature et la "surnature". Il s'agit de LA différence fondamentale pour la théologie et c'est cette différence où les deux termes demeurent autonomes mais collaborent qui ouvre le champ culturel.
Plus encore, si l'on prend au sérieux la logique interne à la différenciation nature et grâce, si l'on prend au sérieux le paradigme moral chrétien, nous sommes évidemment conduits à des faits théologiques : l'incarnation et la rédemption (passion/résurrection). Je veux dire que tout ce qui précède n'est possible que parce qu'un juif, un jour du temps, souffrit, mourut, que parce que ses disciples crurent qu'il échappa définitivement à la mort, et qu'il était le Verbe de Dieu lui-même. Sans ce corps-là, sans ce corps individualisé, sans le corps du Verbe Incarné, son corps patient, pathétique, son corps absent, glorieux, rien ne serait possible. Ce corps-là désigne irrévocablement, le corps d'Adam et donc le mien : voici l'homme !
Le dynamisme de la morale chrétienne renvoie donc simultanément à la découverte d'un corps, et à l'absence de ce corps. Un corps personnel, sexué donc, sexuel. C'est ce corps-là récapitulant tout expérience corporelle qui porte la différence nature/grâce. La culture chrétienne qu'elle soit théologique - elle l'est toujours un peu - mystique - elle devrait l'être toujours - artistique est donc la pratique et le discours induits par cette révélation du corps unique.

Partant de là, ayant posé la différence fondamentale, on peut relire certains passages de la Bible. Par exemple, le récit ou les récits de la création de l'homme dans la Genèse. Dans le contexte de la création, le donné biblique pose à la fois la différence sexuelle et l'unité de l'humain  par-delà cette différence.  On peut même dire que la création de l'homme résume à elle-seule l'acte création qui sépare et unit simultanément.  Il est intéressant de remarque que, de création, le récit ne mentionne aucune hiérarchie découlant de la différence sexuelle. La "hiérarchie" n'intervient qu'après la chute. La différence sexuelle s'inscrit dans la suite de toutes les différences établie par la création. Enfin, après la chute, si l'homme quitte son père et sa mère, c'est pour faire "une seule chair" avec la femme.
Autre exemple de lecture : saint Paul déclarant qu'il n'existe plus désormais, en Christ, ni homme, ni femme, ni esclave, ni homme libre, ni juif, ni grec, car le Christ a abattu le mur de la haine. Paul donc promeut ici une disparition des critères de séparation dans la reconnaissance du Christ. Si les différences disparaissent, c'est au non de la différence supérieure, la seule chose, pour Paul, qui autorise la disparition des différences c'est le fait que le mur de la haine ait lui-même disparu.  Pour saint Paul, cette disparition est le fait du Christ, est personnalisée dans le Christ lui qui allait aussi bien vers les hommes que les femmes alors même qu'il encourait les impuretés légales du judaïsme, lui qui déclara que "le sabbat était fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat". Si le Christ, et saint Paul à sa suite, proposent un renversement culturel, celui-ci n'est pas dû à une quelconque remise en cause de la "nature" mais c'est au nom d'un principe supérieur, théologique : à savoir la révélation, autrement dit , le dévoilement plein de ce qu'est Dieu, de la vraie nature de Dieu, qui, une fois encore, ne saurait être qu'Amour.

Le conflit qui alimente les théories sur le genre, celui entre nature et culture, n'existe pas comme tel pour la théologie et, s'il affleure parfois, il est posé en des termes différents. S'il existe une critique théologique de la nature, ce n'est pas en tant qu'elle serait contraignante ou qu'elle insisterait sur je ne sais quelles désespérantes limites, mais bien en ce qu'elle n'est pas Dieu. Plus encore, qu'en tant que nature précisément, toute bonne qu'elle soit ontologiquement, elle est marquée définitivement par le conflit lui-même. Il n'existe pas de nature pure en christianisme, il n'existe qu'une nature conflictuelle. La nature est donc à la fois ce à quoi on n'échappe pas et ce que l'on dépasse sans nier. L'adage thomiste le dit bien "la grâce ne supprime pas la nature, elle l'élève". Si même la grâce ne supprime pas la nature, l'on comprendra que la théologique a une sainte horreur de tout ce qui contribuerait à minimiser la raison naturelle. Cependant, elle ne s'en tient pas à un naturalisme naïf et béat. Elle ne peut le faire puisque le faisant, elle maximiserait le péché, la faille, le conflit qui frappe l'ordre naturel. Parler de "péché" ou d' "ordre naturel" est entrer dans un cercle herméneutique, mais nous sommes bien obligés à un moment d'y entrer. La nature apparaît donc comme relative, autrement dit en relation et cependant comme un terme du réel, son substrat incontournable. La nature est donc absolument relative. Entre réalisme et idéalisme, la pensée chrétienne a élaboré un discours sur la nature qui tient compte de ses contradictions internes : elle est finie, marquée par l'obsolescence, le mal, et la mort. La nature est toujours marquée d'un manque à être, ou un manque d'être.
L'apparition de la distinction nature/culture renforce davantage encore ce constat. La culture est à la fin un saut ontologique et simultanément articulée ou plutôt arc-boutée à la nature. La culture selon un point-de-vue théologique commence après le premier meurtre. Elle se déploie désormais marquée elle-aussi par le conflit ou pour le dire théologiquement, par le péché. La culture ajoute ainsi sa propre finitude à la nature. Le lien existant entre les deux notions est donc plutôt celui d'un continuum plus qu'une réelle rupture. Il appartient à la nature humaine de se dire dans des paradigmes culturels qui à la fois manifestent le lien peccamineux à la nature et la volonté de s'en extraire. Vouloir opposer nature/culture, comme si la première était contraignante et la seconde libératrice est une illusion qui ignore que l'une et l'autre sont marquées par le signe de péché.

On pourrait dire, la grâce ne supprime pas la culture, elle l'élève.


lundi 18 novembre 2013

Le Roi est nu ou le crime de lèse-majesté.

Voilà bientôt un mois que le pays entier semble s'abîmer dans une nouvelle "affaire". Il n'aura pas fallu longtemps pour que les indignés léonardiens cèdent la place aux indignés taubiraniens : Taubira ayant poussé Léonarda vers la porte de sortie médiatique plus vite que Valls ne l'avait expulsée par delà les frontières nationales.
La France, pays des lumières et du cinéma, a pris le pli des polémiques qui sont autant de symptômes d'une maladie désormais commentée sur tout le continent. Il semblerait, d'après la rumeur, que la République soit menacée, que son socle ou ses socles sont lézardés, que le ciment duquel elle est faite soit atteint d'un mal incurable, qu'il faille, d'urgence, procéder à des travaux de consolidation, sans quoi, nous verrons d'ici peu le bel édifice nous tomber sur le coin de la figure. En définitive, le Gaulois d'aujourd'hui - mais qu'est-ce qu'un Gaulois ?- a gardé la peur ancestrale et panique de la chute de météores, l'objet seul a changé : le ciel ne lui tombera plus sur la terre, mais c'est la République - son nouveau ciel - qui risque de lui tomber dessus et de l'ensevelir.
Cette fois-ci, la République vacillante risque l'effondrement à cause de la conjonction d'un animal et d'un fruit brandit, haineusement, par une horde de fascistes, racistes, à la solde d’arriérés moisis, à la tête farcie d'idées nauséabondes parmi lesquelles celle d'une France éternelle n'est pas la moindre. Une gamine, d'une dizaine d'années, était leur truchement, le démon de trop, celle par qui le mal est venu.

L'insulte dirigée contre un ministre d’État, insulta le gouvernement entier, l’État tout entier, le pays dans sa totalité et chacun des individus qui le compose. Ce fut l'insulte tsunami celle qui commence au loin petitement et qui enfle, enfle, jusqu'à tout balayer sur son passage. L'insultée, tout d'abord, impassible, sembla n'avoir pas perçu la pique. Quelques jours plus tard, se ravisant, sans doute mortifiée - elle est Garde des Sceaux tout de même ! et bienfaitrice de l'humanité ! - que personne, spontanément, n'ait relevé l'injure, actionna la pompe à pleurnicheries culpabilisantes. Les "hautes et belles" voix, à l'instar de la sienne, s'élevèrent depuis dans un crescendo amphigourique et ridicule. Le récent prix Renaudot *, tout vernis de sa nouvelle légitimité donna le la à cette chorale nationale des gens biens. Léonarda était loin, les putes et leurs clients aussi, voici que venait, encore une fois, l'heure de lever le poing, le stylo, ou je ne sais quoi d'autre, pour défendre la France - mais quelle France ? - sur laquelle s'abattait la haine raciste. Déjà, le ciel se couvrait de nuages sombres et les lendemains roses pour tous semblaient, désormais, fortement compromis, comme déjà, ils avaient parus s'éloigner lors de l'affaire Méric. 

C'est une petite fille qui serait à l'origine de tout ce saint tremblement. Une gamine insolente, peut-être, met donc toute la République en demeure de se mobiliser pour que le racisme ne passe pas. Une enfant, autrement dit, quelqu'un qui n'a pas la parole, qui ne parle pas. Pourtant, l'époque les fait beaucoup parler, cette époque dite de l'enfant-roi.
Cette association d'idées, nous conduit à relire l'histoire à la lumière du conte d’Andersen, Les Habits neufs de l'Empereur. L'Empereur en question est vaniteux. Un jour, des tailleurs escrocs proposent de lui fabriquer un nouvel habit qu'aucun autre monarque ne possèderait, un habit magnifique et unique. L'Empereur accepte avec gourmandise. Un jour, il vient voir l'avancement des travaux, mais il a beau ouvrir les yeux il ne voit rien, et ce même si les tailleurs semblent couper, coudre, assembler des pièces de tissu. Les escrocs assurent le monarque que tout cela est normal : l'étoffe, les fils, sont si fins, qu'ils sont tout simplement invisibles. Le jour arrive enfin où l'Empereur va pouvoir montrer son habit neuf à ses sujets lors d'un défilé. On le vêt de son habit magnifiquement imaginaire, et le voilà, nu comme un vers, qui se pavane dans les rues de sa capitale. L'Empereur n'ayant pas voulu passer pour un imbécile entra spontanément dans le jeu des tailleurs manipulateurs. Toute le monde acclame le souverain, tout le monde s'extasie devant son nouveau vêtement, jusqu'à ce qu'un enfant - une gamine de dix ans ?- prenne la parole et déclare : l'Empereur est nu ! "Et leurs yeux s'ouvrirent et ils virent" qu'il était nu.




Et bien, mutadis mutandis, nous sommes un peu dans le même cas de figure. L'Empereur Hollande est le souverain nu entré spontanément dans le jeu des tailleurs de vêtements neufs : le changement, c'est maintenant. Le tailleur en chef en même temps que le vêtement, c'est Taubira. Taubira ovationnée, Taubira louée, Taubira mise sur le piédestal de l'humanité rédempte, Taubira inondée de roses, Taubira l'étoile du matin de ce gouvernement, Taubira le cœur-sur-la-main et la main-sur-le-cœur. Mais un enfant a ôté violemment le voile : le roi est apparu, l'espace d'un instant, tout nu. Aussi, cette enfant s'est rendue coupable non pas d'un crime raciste, mais d'un crime de lèse-majesté. Et l’humiliation, le crime est d'autant plus grand, que la bouche qui en est à l'origine est celle d'un enfant justement : la vérité sort de la bouche des enfants, paraît-il. La vérité n'est pas que le ministre de la Justice est ou non un singe - "guenon", je ne sais pourquoi, est pire que "singe" - mais que Taubira est inattaquable non pas tant parce qu'elle serait "noire", mais parce qu'elle est la seule chose qui couvre la nudité abyssale de ce gouvernement. Elle est à l'origine de l'unique chose dont il peut se prévaloir à savoir la loi sur le mariage-pour-tous. Le sortie de la petite fille sonnait la fin de la fête, mettait en danger l'image de Madone au cœur d'or du Garde des Sceaux.

Qu'on ne s'y trompe pas, comme le font - mais est-ce sincère ?- les "intellectuels" professionnels, les pipeules et les autres membres du chœur angélique, dans cette affaire, il ne s'agit pas de racisme, mais bien d'autre chose. On pouvait rire de tout, avant, et le même chœur y allait de ses sempiternelles remontrances, dans le sens du vent toujours, maintenant, il n'est plus permis de rire. Les temps sont sérieux, graves, lourds de menaces, malgré le travail harassant des ouvrières du bonheur humain;  bonheur que l'on vous imposera que vous le vouliez ou non.   On pouvait rire de tout, et à ce titre, aucun homme politique, aucune femme de la même élite, n'échappaient à la satire, à la caricature et aux mots d'esprit plus ou moins fins. Le peuple pouvait ainsi se libérer d'une tension et disons-le des conséquences néfastes de l'envie ou de la jalousie. C'était la règle ! Les choses viennent de changer : Taubira qui n'est ni sortie de la cuisse de Jupiter, ni une émanation de la divinité, et cela bien qu'elle soit noire (ce qui, entre nous, n'est qu'un détail), est devenue intouchable au terme d'une construction fantasque d'un personnage politique. D'autres avant elle avaient essuyé ce genre de stupidités ( les oreilles, la stature, le sexe de Sarkozy, Benoit XVI et ses mœurs prétendues, etc.), mais désormais, prenant prétexte de cette particularité physique, elle réclame un traitement spéciale : Voici la Femme, voici celle qui en elle récapitule tout le genre humain. Avec Taubira nous sommes tous noirs, nous sommes tous des singes, nous sommes tous gays, nous sommes tous des femmes, nous sommes tous des Taubira. Comment ne pas voir que nous sommes en face d'un délire et d'une montée aux extrêmes, qui ne sont pas ceux du racisme, mais ceux du culte de la personne et de la mise à mal de la liberté.

Bien sûr, tout un chacun a droit au respect, tout le monde a droit à son intégrité physique et morale, Taubira comme les autres, ni plus, ni moins. Alors avant de nous rejouer la pièce, quelque peu usée, du racisme, de la République mise en danger, des hordes de fascistes aux portes, des loups dans la bergerie, Taubira et son chœur auraient été mieux inspirés de lire deux, trois poésies, de se donner rendez-vous à Saint-Germain-des-Près en se gargarisant au champagne et en se congratulant d'être la France de demain, celle qui ouvre des voies, la nouvelle Propaganda Fide de l'Empire du Bien, mais qu'ils nous foutent la paix avec leur morale à deux euros. Sinon, bientôt, on rétablira le crime de blasphème, blasphème contre la République, son gouvernement et tout ce qui émanera de lui.

* à ce propos  : http://acontrecourant2.canalblog.com/archives/2013/11/17/28448391.html?fb_action_ids=678751222149741%2C678336622191201&fb_action_types=og.likes&fb_source=other_multiline&action_object_map={%22678751222149741%22%3A1376972772549655%2C%22678336622191201%22%3A245857735571276}&action_type_map={%22678751222149741%22%3A%22og.likes%22%2C%22678336622191201%22%3A%22og.likes%22}&action_ref_map=[]

jeudi 24 octobre 2013

Le monde qui vient sera violemment bien.

Comment peut-on voir le monde tourner sans s'affoler de ce qu'il tourne ?  Sans prendre peur de sa façon de tourner ? Existe-t-il un autre visage du monde possible ?  Est-il un autre monde qui pourrait advenir ? Ou bien sommes-nous contraints à assister à ce qui advient, acculés à la tournure de ce monde-ci ?

Il y a quelques jours, mangeant des frites, l'oreille baladeuse, j'écoutais, avec intérêt, un jeune garçon raconter à quelqu'un qui était probablement sa mère, un film qu'il venait de voir. Il était question de meurtres en série et de suicide en pagaille pour je ne sais quelle fin du monde. Sa narration s'acheva par un "non mais, c'était bien". 
Voilà donc qu'il faut tenir ensemble le "c'était bien" et la violence des meurtres et des suicides. Je me disais, une frite entre les doigts, comment peut-on tenir ensemble sans trembler, sans toussoter du moins, ces deux choses-là ? Comment peut-on dire de toute cette violence, c'était bien, c'est bien ? 

Quelques heures plus tard, la Providence me met entre la main le petit livre de Michela Marzano, La Mort spectacle, Enquête sur l'horreur-réalité. Le livre est petit mais, bon-sang, il fait froid dans le dos. La philosophe nous expose un compte-rendu de l'horreur, celle de la fiction, et celle de la réalité mise à l'honneur par les islamistes : "Celui qui est couché par terre, les yeux bandé, attendant d'être égorgé, est-il un homme ?  Ses bourreaux sont-ils des hommes ? Et ceux qui regardent ces vidéos avec indifférence ou avec jouissance sont-ils encore des hommes ? " Voilà la question fondamentale que pose la coïncidence du "c'est bien" et de la violence, et en particulier de la violence qui consiste à regarder, à voir,  l'humiliation,  le meurtre, l’exécution d'un autre et éventuellement à en jouir,



Sur notre monde civilisé plane la menace d'une barbarie d'autant plus facile qu'il est civilisé précisément ; il est plus aisé pour une société civilisée de retourner à la barbarie que pour une société barbare de parvenir à la civilisation ; il suffit de suivre une pente. Cette pente est à l'heure actuelle de plus en plus glissante : la mort, sous diverses formes, semble rôder, l'indifférenciation, prélude à toutes violences futures, fait son œuvre. Tout se mélange, tout se brouille, et l'on est incapable de distinguer entre le virtuel et le réel. Les distances s'estompent, l'immédiateté est la chose la plus désirable. Et tout cela, à hue et à dia, non sans invoquer les droits de l'homme, l'égalitarisme, le sans-frontiérisme, l’accueil unilatérale d'autrui, l'anti-racisme, l'amour universel et la philanthropie pour tous. 

Les jeunes d'aujourd'hui qui n'auront connus que cette hubris, doublée d'une indifférence dépressive, pour la plus part ne pourront pas faire face à la violence future. Ils en seront les auteurs et les victimes. Et pourtant tout avait commencé comme un jeu, aux sons de la fête, avec une perpétuelle musique de fond : un étourdissement visant à couvrir la vanité et le vide qui s’étalaient partout. Les coupables auront été les chantres de la civilisation de mort, les fauteurs du maelstrom estampillé "culture" : une bouillie empoisonnée, une soupe putride et noire. Un jour on devra se demander quelles responsabilités porteront la télévision, le cinéma, les jeux vidéos, entre autres, dans la barbarie qui advient. Sous prétexte de liberté d'expression et de droit à l'information, de divertissement, et je ne sais quels autres appels au réel perverti, ces industries gâtent l'âme humaine, et mettent en péril la civilisation.

  

lundi 7 octobre 2013

Deuxième lettre à Robert sur le socialisme.

Cher Robert,

  Depuis ma dernière lettre, nos échanges se sont quelque peu essoufflés. Nous nous sommes quittés, une fois encore, sur des considérations vaguement politiques. Vous avez cru - vous croyez encore, sans doute - que je penche, dangereusement, vers les droites, tandis que je vous crois tout pétri, innocemment, d'idées socialistes. 

  L'occasion me fut déjà donnée de vous exposer, bien maladroitement, ce qui non seulement me gardait éloigné du socialisme mais aussi me le faisait tenir en aversion. Une fois encore, je veux y revenir afin que les raisons qui motivent cette répugnance soient tout à fait claires pour vous.

  D'emblée, je tiens à clarifier un point précis. Je ne confonds pas dans une seule et même chose socialisme et soucis pour les choses sociales. Par "choses sociales", j'entends parler de tout ce qui regarde, de près ou de loin, une plus grande justice entre les personnes, dans les communautés qu'elles constituent, et dans la société toute entière. Ces "choses sociales" ne sont pas l'apanage du socialisme, comme si lui seul aurait, par un mandat spécial, l'exclusivité de ces préoccupations-là ; plus encore, comme si "justice sociale" et "socialisme" étaient deux parfaits synonymes. Je n'en crois rien.
 Vous savez que je suis né dans un milieu que l'on appelait naguère prolétaire. Le terme semble être tombé en désuétude; le monde ouvrier a connu lors de ces dernières décennies une mutation substantielle. Cette transformation jointe à  un embourgeoisement "culturel" - le mot est galvaudé - de la société, a fait apparaître une nouvelle distribution sociale : tout porte à croire qu'il n'existe plus qu'une seule catégorie sociale que l'on pourrait appeler la prolétaro-bourgeoisie où les prolétaires d'hier sont devenus des petits-bourgeois et où les bourgeois en titre se sont prolétarisés. Dans ce vaste mouvement mimétique où les classes, jadis opposées, font chemin les unes vers les autres, le dogme socialiste présente un important ferment d'unité.
 Le milieu duquel je suis originaire me conduirait, naturellement, tant il est vrai que si les croyances religieuses se transmettent de manière préférentielle dans le sein de la famille, il en est de même pour les opinions ( les croyances) politiques, à adopter, moi aussi,  les vues socialistes sur les rapports qui régissent les communautés humaines. Or malgré cet atavisme familial - mais il est vrai que mes parents n'ont jamais été militants d'aucune opinion politique particulière, me laissant ainsi le champ libre à toute adhésion future - j'ai toujours, sans trop bien savoir pourquoi, à dire la vérité, eu une méfiance instinctive pour les doctrines socialistes. Il me semblait, je pense, étrange qu'elles fussent surtout défendues par des individus, ou des groupes, qui n'avaient pour ainsi dire aucune connaissance existentielle des causes qu'ils défendaient. Les élites socialistes, les penseurs du socialisme, ne sont jamais des ouvriers mais de bons bourgeois, tenant évidemment à le rester, on peut le comprendre, mais tenant plus encore à asseoir leur puissance "bourgeoise". Que ces élites soient émues de la misère, ou de l'injustice ou des inégalités sociales, je n'en doute pas, il me semble seulement que cette émotion n'est en fait qu'un masque involontaire, qu'un pli de l'âme, qu'une posture, comme on dit si couramment aujourd'hui.
La vertu théologique de charité impliquait que le sujet aimant tendent à ressembler à l'objet ou au sujet aimé. C'est une des loi de l'amour que de tendre vers la ressemblance. Dans le socialisme, si cela existe ce n'est que par une inversion. Les élites "charitables" ne ressemblent pas, ne veulent pas ressembler à ceux qu'elles proclament défendre. Elles ne vivent pas dans les même lieux, ne fréquentent pas les mêmes personnes, ne s'habillent pas de la même façon, ne mangent pas pareillement, ne s'amusent pas des mêmes amusement, ne copule pas de façon identique. Elles veillent à ce que la distinction subsiste, tant qu'elle peut subsister dans une société où tout tend, quoiqu'il en soit, par des forces autres que celle de la vertu, à s'amalgamer et se confondre. Aussi je puis, sans que cela face sourciller qui que ce soit, être maire d'une ville dite "populaire" et "populeuse", ne pas y vivre, habiter l'un des sites les plus beaux d'une capitale, mener grand train. Je poursuivrais toujours, comme de loin, la justice sociale dont j'ai fait mon cheval de bataille. L'émotion qui m'étreint alors assis dans mon confort de justicier repu, qu'elle est-elle ?
 Cette émotion-là, ce sentiment-là, ne sont pas autre chose que l'expression d'une culpabilité. Oh, d'une très vague et langoureuse culpabilité. La religion du progrès adoptée par le socialisme, et qui est à elle seule tout le socialisme, exige, certainement davantage que le fameux "judéo-christianisme", une culpabilité fondatrice. Cette culpabilité est le donné premier. C'est elle qui meut, elle qui assure, elle qui conduit, qui projette, construit, mais elle aussi qu'on tente vainement d'évacuer. Le "pour tous" si banalement et stupidement socialiste n'est, dans un premier temps,  que le constat coupable que nous n'avons pas réussi à édifier une société juste, que nous sommes, de ce côté-là, déjà toujours en défaut. Ce "pour tous",  si théologique, n'est que l'expression de la rédemption sociale que l'on recherche, l'expression de cette culpabilité de laquelle il faut se laver.

 Le socialisme, progressisme élitiste et qui tient à le rester, n'est qu'une sotériologie laïque qui fonde tout sa dynamique sur la culpabilité. Cette doxa s'étend à tout et à tous, car, comme je le disais plus haut, le socialisme est un ferment d'unité, comme jadis le fut le christianisme. Tout le monde est peu ou prou socialiste. Il n'est qu'à voir comment l'on vous reçoit si publiquement, naïvement, vous déclarez que vous n'avez rien à faire avec ces croyances, ces dogmes et ces certitudes. Ne pas être socialiste, c'est être livré à l’ostracisme, c'est devenir suspect, c'est, pour le dire en termes religieux, devenir hérétique. Le  monde à bougé, les sociétés se sont  émancipées, mais le traitement des hérétiques est toujours le même : rejetés dans les ténèbres extérieures.

 Vous pouvez bien dire que vous êtes de droite, on pensera, et avec raison, que vous êtes encore sous l'influence socialiste, tant il est vrai que le socialisme ne se réduit pas aux groupes politiques qu'il inspire directement. Mais déclarez, positivement, que vous n'êtes pas socialiste, et insistant sur la négation, et que vous mettez dans ce "pas" une partie de votre philosophie politique,  votre interlocuteur, vous regardera avec les yeux de l'effarement, du dégoût presque, se demandant sans doute "comment est-il possible de ne pas être socialiste?" Comment est-il possible que vous ne preniez pas part à la bonté universelle, que vous vous refusiez à participer, vous aussi, à la justification du monde ? Comment donc ne pas s'enthousiasmer à ce festin universel des futurs meilleurs et donner sa foi à cet évangile-là ?
Parce que, soyez-en sûr, le socialisme a empli le monde d'une espérance sans pareille. Cette espérance est jeune - un peu plus d'un siècle - mais elle enivre. Le monde entier, répudiant les anciens dieux, se voue donc aux dieux de cette nouvelle religion. Ces dieux-là, je vous l'assure, sont terribles, bien plus terribles que ceux que l'on a congédiés. Ceux-ci, personnels, opposaient un rempart au mimétisme, autre nom de l'idolâtrie; ceux-là, sans personnalité propre, excitent le mimétisme ; l'excitent dans le sens du Bien - c'est ce que l'on veut croire - mais en vérité, l'encourage dans le sens de l'idolâtrie : de l'état, du groupe, du lien social, de l'autre en tant qu'autre, des principes absolus, et pour le dire aussi, de la misère, car que serait un socialisme s'il n'avait à adorer aussi la misère humaine ?

  Je parlais plus haut de charité, et j'ai ensuite parlé d'espérance, non sans avoir évoqué la foi. Vous reconnaitrez sans peine les antiques vertus théologales. Vous voudriez me faire croire que le socialisme, cet unique mouvement établi sur la justice universelle, ne serait pas un christianisme inversé ? Vous voudriez me faire admettre qu'il n'entretient strictement aucun lien avec ce qui faisait le génie chrétien ? Vous voudriez me faire penser, enfin, que le socialisme serait une génération pure, né de je ne sais quelle prise de conscience soudaine au bénéfice d'événements historiques qui auraient favorisé son avènement ? Mais enfin, la matrice chrétienne dans laquelle nous avons baigné, tant nous les individus que nous les collectivités humaines, les principes chrétiens qui nous informaient, du dehors et du dedans, tout cela aurait été en vain ? Tout cela compterait pour rien ? Tout cela n'aurait été qu'une parenthèse superstitieuse ?
Mais que dire de l'immense charité chrétienne qui n'a pas attendu le socialisme et ses trémolos pour s'activer et dispenser universellement, sans faire état des personnes, son réel amour, un amour fondé, non pas sur la culpabilité, mais sur la certitude que l'amour déjà nous précédait ? Que dire, je vous le demande, de l'espérance chrétienne, qui n'a pas attendu les lendemains chantant pour se tendre toute entière vers une fin bienheureuse, une fin qui n'était autre que le règne absolu et personnel de l'amour ? Que dire, enfin, de la foi chrétienne qui n'a pas attendu les certitudes progressistes pour croire et en l'homme et en plus que lui, pour dépasser toute les idolâtries possibles, pour proposer une adhésion que seul l'amour rendait digne de foi ?
Je vous parle beaucoup d'amour, le socialisme n'en parle pas tant. Il s'en moque éperdument et si, parfois, le mot lui vient aux lèvres, c'est pour nous parler d'autre chose. L'amour n'appartient pas au lexique socialiste, il l'a soigneusement retiré de son vocabulaire. L'amour socialiste est domestique, tout au plus, et il s'arrête au pas de votre porte, dans le meilleur des cas. Ce qui vient ensuite c'est la justice sociale, l'égalité, le "pour tous", l'universelle bonasserie.

Ce "pour tous", il faut y venir encore. Voilà bien la devise progressiste : "pour tous !". Ce cri de guerre pour qu'il se fasse entendre, suppose l'existence a priori de droits réservés. Le "pour tous" réclame que les droits réservés soient l'apanage de tous, qu'il n'existe plus de situations particulières justifiant des droits particuliers. Aussi, le fondement du "pour tous" est l'envie, et parfois la jalousie. Le "pour tous" socialiste déconnecté de ce qui pourrait le rendre légitime devient la devise de tous les égotismes possibles, le slogan des pires narcissismes. On pourrait dire que ce "pour tous" n'est qu'une version déguisée du "pour moi'. Mais comme le socialisme nous inculque qu'il n'est pas bien de se battre pour soi seul, on préférera "pour tous" au "pour moi".
Pardonnez-moi si dans ce "pour tous", je vois encore quelque chose de chrétien. Le Christ offre sa vie "pour la multitude". Ce "pro multis" l'Eglise, à la différence des courants hétérodoxes, l'a toujours interprété comme étant un "pour tous" et non un "pour beaucoup". Le Christ, donc, offre sa vie pour tous, pour le salut de tous. Ce qui est remarquable ici, c'est le lien entre un seul et "la multitude". Le christianisme - qu'il soit vrai ou non, là n'est pas la question - établi un lien entre "un seul" et "pour tous" : un seul donne sa vie pour tous, le "pour tous" dépend donc du don d'un seul. Le salut des tous dépend donc de l'exemplarité d'un seul. Un seul se sacrifie pour que tous soient sauvés. Aussi le lien social que l'Eglise établissait, et elle le faisait en raison même de ce qu'elle pensait être sa révélation, est paradoxal : l'exemplarité d'un seul le fondait et en même temps ce "un seul" était dépassé par le nécessaire salut de tous. Dés lors, le chrétien était celui qui suivait cet exemple de don : je me donne pour tous ou à tous. La communauté donc prenait naissance dans le don des individualités.
La communauté inaugurée par le socialisme ne fonctionne pas. Pour elle, le don n'est même pas envisagé. On part du principe que quelque chose qui appartient à l'autre, m'échappe : il faut donc soit le lui prendre, soit qu'il soit partagé. Le rapport entre " un seul" et "pour tous" est gommé, puisque il n'y a plus, à vrai dire, de "un seul", le "moi" que je pourrais donner et, disons-le, sacrifier n'existe plus que comme revendicateur de ce qu'à l'autre, de ce qu'est l'autre. Aussi le "pour tous" n'est que le jeu de miroir à l'infini ou "un seul" regarde un autre "un seul", l'envie, le jalouse aujourd'hui, le tuera, peut-être, demain.

Je termine. Le socialisme n'existe pas seulement comme parti ou somme doctrinale. Il s'est répandu comme l'huile d'un flacon renversé. Je le disais : nous sommes tous socialistes. La droite elle-même a versé dans le psychodrame sentimental du socialisme. La droite - une certaine droite du moins - est le contrefort du socialisme. Il est parfaitement impossible que nous ne soyons pas atteints par le progressisme.
Vous voyez donc, cher Robert, que je ne suis pas si éloigné de vous. Même ne partageant pas votre enthousiasme, ou votre dépit - je n'ai jamais bien su - je vous suis proche. Mon âme, que voulez-vous !, s'est imbibée d'idées socialistes. Je tente de les débusquer, de les soumettre à une question toute personnelle, et si elles tiennent, je les fait volontiers miennes, mais la plus part abjurent.

Croyez, bien cher Robert, à mon amitié fidèle.